Les aventures de Rabbi Jacob

de Gérard Oury, avec Louis de Funès.

Présenté le 11 décembre 2015 par Pierre Pasquini, au pôle culturel de Sorgues, dans le cadre du ciné-philo.

Le premier problème, et peut-être le plus important, que pose Les aventures de Rabbi Jacob, est celui de l’identité (ou du double). Le film commence à New York, au moment5.1.Rabbi Jacob du départ de Rabbi Jacob pour la France. Dans le genre juif New Yorkais, on ne peut pas faire mieux que lui. On quitte ensuite Rabbi Jacob pour trouver un personnage complètement différent, Victor Pivert, Français caricatural, et peut-être pas totalement représentatif. Pivert est en effet en rupture avec la masse de ses concitoyens (il dépasse tout le monde en voiture, sans prudence), avec la mentalité commune (il est apparemment le seul à être vraiment offusqué d’un mariage entre deux personnes de couleur de peau différente), et même avec ceux dont il voudrait être proche (le conducteur de la 2CV, Français « typique », le traite avec mépris). Il est borné jusqu’au possible, ne s’apercevant pas que son chauffeur est juif et décidant de le garder « quand même ». Il n’y a aucun rapport apparent entre Rabbi Jacob et lui.

Survient alors l’incident qui le fait basculer. Il quitte son véhicule devenu amphibie pour se retrouver plongé dans une atmosphère de roman noir. Avant cela, il est métamorphosé par sa chute dans un bain de chewing-gum vert (une belle trouvaille !). Un bain qui tient à la fois de sa transformation en quasi extra-terrestre (la couleur y est pour beaucoup), et du fonds baptismal. Il va naître, malgré lui, et sans qu’il le sache encore, à une nouvelle identité à partir de là. En effet, il est totalement coupé de son environnement, et s’en rend compte brutalement. Un coup de fil qu’il veut donner à la police aboutit à l’intérieur de l’usine, chez ceux qu’il veut dénoncer. Il n’a plus de monde extérieur. Quand il décrit les personnages qu’il vient de voir en les dénonçant en termes fleuris, ce sont les mêmes qui l’écoutent puis apparaissent devant lui et commencent à le poursuivre. Il faut donc qu’il cherche à leur échapper, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec lui, ni avec Rabbi Jacob d’ailleurs. Mais le scénario, et le hasard qu’il met en scène, vont nouer leurs deux destinées.

L’aventure d’un nouveau Victor Pivert commence à partir de là, qui va, à l’instar de beaucoup de personnages d’Hitchcok, montrer des ressources inattendues dans un contexte qu’il ne domine pas. Il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, dit Epictète au début de son Manuel. Ce qui dépendait de Victor Pivert, du moins le croyait-il, c’était d’arriver à l’heure au mariage de sa fille. Il fallait pour cela prendre un certain nombre de risques, transgresser des règles. Il l’a fait mais a échoué et se retrouve dans une situation nouvelle. Ce qui dépend désormais de lui, c’est d’échapper du mieux possible à ceux qui le poursuivent, parce qu’il est lié à son compagnon d’infortune, dont il ignore tout, et qu’il aurait volontiers mis dans le même sac que ses agresseurs.

5.2.Rabbi JacobA partir de ce moment commence une métamorphose, qui pourrait justifier le titre du film. On pourrait dire en effet qu'il s’agit d'abord des aventures de Victor Pivert. Mais, au-delà du côté marketing, appuyé sur le fait que le titre « Les aventures de Victor Pivert est incontestablement moins porteur, il y a une intention évidente dans le fait de faire de Rabbi Jacob le héros de ces aventures. A condition de se demander de quel Rabbi Jacob. Car c’est là que les choses se compliquent. Le film ne saurait conter les aventures du « vrai » Rabbi Jacob, dont on voit plutôt les mésaventures. Le personnage dont le film conte les aventures, c’est-à-dire ce qui advient, c’est celui que Victor Pivert est en train de devenir un autre. Car il y a une véritable mutation, qui se fait non sans difficulté et non sans gaffes (sans lesquelles le comique n’existerait pas. Indispensables, donc). Il le devient à deux reprises. C’est tout d’abord dans la scène de danse, à laquelle De Funès a accordé une grande préparation, pour pouvoir y trouver sa place sans qu’il s’agisse d’une caricature. Ce mimétisme assez miraculeux fait entrer Pivert dans un des éléments les plus sensibles de la société, les coutumes et en particulier les coutumes de fête comme ici la danse. Il y est reconnu comme membre de la communauté, ce que son acolyte peine à faire. Or, dans une société, on est parce qu’on est reconnu. « Etre, c’est être perçu », disait Berkeley. Pivert est perçu, par son habileté à danser, comme un membre incontestable de la communauté. Cela fait taire définitivement les doutes qui auraient pu naître de ses gaffes antérieures (la confusion du samedi et du dimanche, la méconnaissance des mots). Elles avaient pu passer pour un sens remarquable de la plaisanterie, mais le moindre doute aurait pu amener à les voir tout autrement.

On change ensuite de registre, car la métamorphose la plus importante est celle qui échappe au comique proprement dit. Dans la synagogue, on a encore affaire à quelques gags, mais lorsque l’enfant demande à Pivert/Jacob de le bénir c’est un moment d’émotion. Pivert pourrait trouver une pirouette qui le détourne de cette demande mais il ne le fait pas. Est-il à ce moment Rabbi Jacob ? Tous le croient et il pourrait se demander si, à la limite, dans la mesure où il le fait avec sérieux (sinon avec foi), il ne l’est pas réellement. C’est le moment culminant de ces aventures, à partir duquel l’intrigue va tisser de nouveaux rebondissements, revenir au comique plus traditionnel, en particulier avec l’intrusion des policiers et la réapparition du vrai Rabbi Jacob. La rencontre des deux, le « vrai » et le « faux », débouche alors sur un dénouement des plus surréalistes, lors duquel chacun reprend son identité originelle. S’il s’agit donc bien des aventures de Rabbi Jacob, ce n’est pas de la personne que l’on voit au début du film, mais de celle qui porte ce nom et cette charge pour la communauté dont il fait partie. Un individu collectif, en quelque sorte, très proche des personnages historiques.

La dernière métamorphose de Victor Pivert est celle qu'il opère au moment où il réintègre son identité première. C’en est fini, au moins sur un point, de l’individu limité à son milieu et fermé aux différences que l’on a vu au début. C’est sans doute le projet humaniste du film de Gérard Oury que de montrer comment des épreuves vécues peuvent modifier la perception de l’autre. Les arrière-pensées sociales n’ont pas disparu pour autant. C’est tout de même à un chef d’Etat que la fille de Pivert se marie !

Comme dans toute métamorphose il faut un médiateur, et c’est le chauffeur qui joue ici ce rôle, seul à même de sortir son ancien (et futur) patron des ennuis dans lesquels il est plongé.

5.3.Rabbi Jacob

L’autre aspect du film sur lequel on peut s’interroger est bien évidemment celui des limites du comique. Oury va très loin ici, puisqu’il place des gags, non seulement relativement à la religion mais de plus dans un lieu de culte. Il fait rire (ou sourire) de la langue française telle qu’elle est pratiquée par des juifs qui ont l’impression de parler correctement et ont pourtant un accent qui rend certains mots difficilement compréhensibles. De plus, les gags plus franchement burlesques, dans l’usine de chewing-gum, avec la DS qui est incontestablement un des personnages du film, ou dans la traversée de Paris en mobylette ne sauraient effacer le cadre dans lequel le film se déroule, et cela d’autant plus qu’il est tourné en 1973, et qu’il sort peu après le début de la guerre du Kippour. Oury et de Funès étaient, selon les mémoires de la fille de Gérard Oury, très inquiets de l’effet que pouvait faire le film. La première projection, privée, ne les a pas fait rire. Les affiches, qui représentaient un rabbin, ont été enlevées. On connaît également l’effet du film sur la femme de Georges Cravenne, le producteur, et sa fin tragique. Cela n’a pas empêché le succès du film, qui a fait le plus grand nombre d’entrées de l’année.

Serait-il possible de produire un tel film une quarantaine d’années après ? Vraisemblablement non. Mais peut-être moins par peur de la colère qui pourrait se déclencher chez ceux qui s’estiment moqués dans le film, que par peur que pour d’autres, cette moquerie se transforme en dérision, et que le film manque alors totalement son but. Il n’y a rien de méchant dans le film, du fait de la structure permanente des gags et de la présence de Louis de Funès qui concentre une grande part des foudres du public (mais d’autres personnages y contribuent). La communauté juive y est gentiment moquée, comme pourrait l’être toute autre et comme l’est une certaine société française dans la scène finale. Mais cette moquerie pourrait prendre une autre tournure pour un regard actuel.

Quelques années après, la série des Bronzés, autre succès comique majeur, se gardera bien d’interférer avec un contexte culturel et social. On rit de soi, ou du moins de soi tel qu’on pourrait l’imaginer, et des autres, bien sûr, mais on reste dans le quotidien.

Le spectre de la dérision, et de ce que qu’elle pourrait entrainer, est le principal obstacle à la recréation d’une œuvre de ce genre. Le succès, comparable en audience, de Bienvenue chez les ch’tis n’est pas du même ordre. L’ambiguïté du titre vise un autre but. Ce n’est pas une aventure mais un récit national à travers une expérience individuelle, et il n’y a pas un arrière-fond de film noir comme celui qu’on peut trouver dans Les aventures de Rabbi Jacob. C’est plus léger, et très bien fait aussi. Bien en phase avec une époque qui ne peut pas supporter d’être secouée, même avec humour, comme les précédentes. Toutefois, enveloppées par leur caractère d’époque, quasi vintage pourrait-on dire, Les aventures de Rabbi Jacob continuent à être vues et revues et à faire rire, non peut-être sans nostalgie d’une époque où l’espace du comique était nettement plus large.