John Stuart Mill (1806-1873) De la liberté (1859).

Présentation du livre faite le 16 novembre 2018 par Pierre Pasquini, dans le cadre de Philo Sorgues.

Résumé

L’introduction est un historique des rapports pouvoir (que Mill appelle autorité) et liberté. Mill écarte dès le début (p.61) la question de la liberté, vue sous l’angle du libre-arbitre. « Le sujet de cet essai n’est pas ce qu’on appelle le libre-arbitre ». La question du libre-arbitre est un des débats philosophiques les plus importants des siècles précédents, tournant autour de l’opposition  entre liberté et nécessité, afin de savoir si la personne a une réelle capacité de choix, d’arbitrage entre les différentes possibilités, et donc un libre-arbitre, ou si ce libre-arbitre est une illusion qui masque le fait que nos comportements sont toujours dictés par la nécessité.  Le fait qu’il y ait nécessité ne veut d’ailleurs pas dire qu’il y ait absence de liberté, car on peut définir la liberté comme la possibilité de choisir, mais aussi comme la pleine compréhension de ce qui nous détermine. Dans les deux cas, le problème se pose pour une personne face au monde, au comportement qu’elle va adopter et à la façon dont elle va interpréter ce comportement comme étant personnel, ou dicté par quelqu’un ou quelque chose d’autre. Autrement dit, elle va exister réellement, par elle-même, et affirmer son individualité, ou être « sous influence ».

Mill ne pose pas le problème sur le terrain du rapport de l’homme au monde, pris au sens large, ce qui lui fait écarter la question du libre-arbitre, mais du rapport de l’homme avec ses semblables, et en particulier de la possibilité que son comportement et ses opinions soient personnels et non dictés par la société, autrement dit qu’il ait une véritable individualité. C’est cette individualité qui, pour lui, conditionne la liberté. Elle implique une diversité humaine, à laquelle Mill reconnaît de profondes qualités. Elle s’oppose à ce que l’on pourrait appeler le conformisme.

« De même qu’il est utile, tant que l’humanité est imparfaite, qu’il y ait des opinions différentes, il est bon qu’il y ait différentes façons de vivre et que toute latitude soit donnée aux divers caractères, tant qu’ils ne nuisent pas aux autres et qu’il est donné à chacun d’éprouver les différents styles de vie. Bref, il est souhaitable que l’individualité puisse s’affirmer dans tout ce qui ne touche pas directement les autres. Si ce n’est pas le caractère propre de la personne, mais les mœurs et les traditions des autres qui dictent les règles de conduite, c’est qu’il manque l’un des principaux ingrédients du bonheur humain, et en tout cas l’ingrédient le plus essentiel du bonheur individuel et social » p.147).

L’important est l’affirmation de l’individualité de la personne, et le problème que pose le livre est celui des limites de cette individualité. Elle peut s’affirmer dans tout ce qui ne touche pas directement les autres, dit Mill. Toute la question est de savoir ce que peut signifier ce « directement », et à partir de quand l’atteinte est suffisamment indirecte pour qu’on n’ait pas à tenir compte des conséquences. Mill  plaide pour la liberté d’expression, mais ajoute aussitôt que « personne ne soutient  que les actions doivent être aussi  libres que les opinions ». Cela suppose que la frontière entre opinion et action soit nette, ce qui n’est pas le cas, les opinions rendant progressivement l’action pensable, possible, puis souhaitable. Ce problème, amplement développé au siècle suivant, n’entre pas dans les préoccupations de Mill, qui maintient la frontière entre opinion et action, et une vaste liberté d’opinion. De façon à appuyer sa thèse sur l’expérience de l’histoire, il retrace la façon dont la liberté a été perçue dans les sociétés humaines, et dont elle a évolué, dans une fresque historique aussi ambitieuse que générale.

La lutte entre liberté et autorité.

Autrefois, dit Mill, la liberté était liée au rapport au souverain. Son pouvoir libère des dangers extérieurs mais constitue un danger intérieur potentiel. Le problème des sujets, ne pouvant se débarrasser du souverain, par crainte d’une situation encore pire, est d’arriver à imposer des limites supportables à son pouvoir. Ce sont ces limites que l’on va nommer liberté : reconnaissance de certaines immunités, freins constitutionnels.

« Tant que l’humanité se contenta de combattre un ennemi par l’autre, et de se laisser diriger par un maître à condition d’être garantie plus ou moins efficacement contre sa tyrannie, elle n’aspira rien de plus » (p.63).

L’étape suivante est celle où les hommes cessent de penser qu’une loi naturelle « conférait à leurs gouvernants un pouvoir indépendant opposé à leurs propres intérêts » (p.63). Ce sont les partis démocratiques qui impulsent une telle idée. Les dirigeants sont alors assimilés au peuple et, du coup, la nation n’a nul besoin d’être protégée contre sa propre volonté. Il n’y a aucun risque, pensent-ils, qu’elle devienne tyrannique.

« Cette façon de penser est répandue, dit Mill, dans la dernière génération du libéralisme européen et semble prédominer dans sa section continentale » (64).

Elle semblerait résoudre le problème posé par la dérive tyrannique. Mais la volonté du peuple signifie en pratique la volonté du plus grand nombre, ou de la partie la plus active. D’où la possibilité d’un abus de pouvoir dont il faut se prémunir au même titre que les autres, car le danger est réel. Mill parle de la tyrannie de la majorité et, un peu plus loin, de la tyrannie de l’opinion et du sentiment dominant, employant le mot sans guillemets.

Il faut donc limiter ce pouvoir, lui aussi. Comme le précédent, il se heurte à la coutume, dont les règles sont si évidentes qu’elles semblent naturelles. « La coutume, qui neutralise toute critique éventuelle des règles de conduite que l’humanité s’impose à elle-même, est une arme d’autant plus efficace que nul n’éprouve généralement le besoin de la remettre en question » (68).

On pourrait dire que la remettre en question, c’est mettre en branle le libre-arbitre, auquel Mill a claqué la porte au tout début du livre, et qui revient par la fenêtre. S’il peut y avoir une inclination personnelle, c’est en effet parce que tout individu peut activer, à un moment ou un autre, une capacité de recul par rapport aux événements, prendre une position différente de celle de la coutume et du sens commun. Simplement, dans la vie quotidienne, cette capacité est rarement activée pour des raisons pratiques (il faut avoir le temps) et morales (la confiance plus ou moins lâche dans le sens commun). La coutume, en tout cas, n’est pas une forme de sagesse séculaire, ou pas seulement. Elle peut aussi être une entrave à la liberté, comprise dans le sens défini plus haut. L’action de l’Etat doit donc s’en différencier.

L’intervention de l’Etat.

Le principe qui détermine les cas où l’intervention de l’Etat est justifiée ne s’appuie donc pas sur la coutume mais sur une règle générale.

« La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres » (74).

Rien ne l’empêche de se nuire à lui-même, précise Mill. On ne peut pas contraindre quelqu’un sous prétexte que c’est pour son bien. Pourtant, dès qu’on creuse les exemples (tabagisme, par exemple), le principe devient plus difficile à appliquer. Et un peuple peut très bien ne pas avoir encore acquis la maturité nécessaire pour comprendre et admettre le bien-fondé de certaines mesures. Au XVIII° siècle, un certain nombre de souverains imprégnés de la philosophie des Lumières, ou du moins de certains de ses aspects, ont pris des décisions politiques qui allaient à l’encontre de l’opinion d’une majorité de leurs sujets, mais qui, selon eux, permettraient un progrès général. Les historiens du XIX° siècle les ont ensuite appelés « despotes éclairés ». L’expression est étrange puisqu’elle télescope deux contraires, à la limite de l’oxymore, mais elle rend assez bien compte d’une forme politique qui dépassera le XVIII° : quand on pense que le peuple, les gens ne sont pas encore assez murs pour prendre des décisions raisonnables, il est sage de les prendre à leur place.

« Le despotisme est un mode de gouvernement légitime quand on a affaire à des barbares »

N’hésite pas à dire Mill (p.75). Pour pouvoir prendre une décision, il faut être capable de discuter entre individus égaux et on peut penser que ce n’est pas le cas pour des individus totalement dépourvus de culture politique, ou n’ayant pas les moyens ni le temps, vu leur condition trop modeste, d’être en état de le faire. Il y a une certaine ironie dans le fait que l’argument, à la même époque, soit employé pour refuser le droit de vote aux femmes, alors que Mill est par ailleurs un fervent partisan du droit des femmes. Il y consacre un ouvrage qui est un des rares livres de philosophie entièrement consacré à ce sujet (L’asujetissement des femmes, 1869).

La possibilité de justifier le despotisme s’appuie sur un critère en lui-même très difficile à cerner. A quel moment un peuple est-il digne de se gouverner ? Kant montrait déjà le cercle vicieux dans lequel ce problème risque de nous entraîner.

 « J’avoue (écrit-il dans La religion dans les limites de la simple raison) ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi des hommes avisés : un certain peuple (en train d’élaborer sa liberté légale) n’est pas mûr pour la liberté ; les serfs d’un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même aussi, les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de croire. Dans une hypothèse de ce genre, la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut pas mûrir pour la liberté, si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté (il faut être libre pour pouvoir se servir utilement de ses forces dans la liberté). Les premiers essais en seront sans doute grossiers, et liés d’ordinaire à une condition plus pénible et plus dangereuse que lorsqu’on se trouvait encore sous les ordres, mais aussi sous la prévoyance d’autrui ; cependant jamais on ne mûrit pour la raison autrement que grâce à ses tentatives personnelles (qu’il faut être libre de pouvoir entreprendre)».

Si Mill est violemment opposé à l’esclavage, il ne conçoit pas pour autant que les barbares puissent avoir accès par eux-mêmes à la civilisation. Le critère qu’il pose pour résoudre ce problème est simple, mais ne va pas sans conséquences problématiques.

 Le critère de l’utilité.

« Je considère l’utilité, dit-il, comme le critère absolu de toutes les décisions politiques » (p.76). Mill en 1861 De l’utilitarisme. Il ne s’agit pas seulement de l’utilité individuelle mais de l’utilité collective. C’est au nom de cette utilité collective, ou de l’impact négatif qu’une action peut avoir sur l’utilité individuelle, que l’action de l’Etat sera jugée légitime ou non. Il s’agit donc d’un calcul de gain et de perte, dans lequel  les gains doivent l’emporter sur les pertes. C’est de fait une véritable économie du bonheur, qui suppose selon lui la liberté de pensée et de discussion, et celle des opinions.

L’opinion est généralement décriée dans l’histoire de la philosophie, de Platon à Bachelard et sans doute au-delà. L’opinion pense mal, dit Bachelard, qui ajoute aussitôt qu’elle ne pense pas. L’opinion, dans le cadre d’une recherche de la vérité, est superflue, si elle ne s’appuie sur aucune argumentation.

Mill ne semble pas laisser place à la discussion. « L’homme sage, écrit-il, a le droit de penser que son jugement vaut mieux que celui d’un autre ou d’une multitude qui n’ont pas suivi le même processus » (p.91). Il ajoute que « ce n’est pas trop exiger que d’imposer à ce qu’on appelle le public –ce mélange hétéroclite d’une minorité de sages et d’une majorité de sots- de se soumettre à ce que les hommes les plus sages estiment nécessaire pour garantir leur jugement », les hommes les plus sages étant ceux « qui peuvent le plus prétendre à la fiabilité », d’autant plus que  « cette affirmation selon laquelle la vérité triomphe toujours de la persécution est un de ces mensonges que les hommes se plaisent à se transmettre » (102).  

La vérité est donc première, mais la façon dont elle peut s’imposer dans une société non dictatoriale, ou non tyrannique ne peut être la contrainte, capable d’imposer n’importe quoi. Car à force d’admettre sans vérifier, sans discuter, on se dispose à être de plus en plus crédule. A refuser toute évolution et toute mise en question, on devient hermétique aux changements et incapable de comprendre un monde en mouvement. « La croyance semble demeurer hors de l’esprit, désormais encrouté et pétrifié contre toutes les autres influences destinées aux parties les plus nobles de notre nature » (122).

C’est donc la confrontation à l’opinion opposée, ou du moins à la contestation, qui permet de mieux comprendre sa propre position en faveur de l’expression de toutes les opinions. C’est ainsi, dit-il, que Rousseau a rendu un grand service aux penseurs des Lumières en mettant en cause l’idée de progrès, en les obligeant à considérer tout ce qu’il pouvait avoir de nocif, en prônant « le mérite supérieur d’une vie simple » (132). Rien ne dit qu’une vie simple est possible, ni qu’il n’y a pas une profonde ambiguïté dans les dénonciations de Rousseau comme dans son attitude, d’ailleurs. Il ne s’agit donc pas forcément de se rallier à son attitude, mais de la prendre en compte pour ajuster l’idée de progrès à l’objectif de bonheur auquel elle est en principe attachée.

De l’individualité.

Mill défend le droit de se détacher des coutumes et de faire ses propres choix. Dans une société oppressante, on peut le concevoir,  mais il est impossible de faire des choix permanents à l’intérieur de la vie quotidienne. Il peut affirmer que « le despotisme de la coutume est partout l’obstacle qui défie le progrès humain » (169), mais remarque lui-même que l’esprit de progrès n’est pas toujours un esprit de liberté, et il y a quelque exagération à affirmer que « la plus grande partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire, parce que le despotisme de la Coutume y est total » (169).

Les critiques de la coutume ne l’empêchent pas de se plaindre de l’uniformisation. « Autrefois, différents rangs sociaux, différents voisinages, différents métiers et professions vivaient pour ainsi dire dans des mondes différents ; à présent ils vivent tous largement dans le même monde. Aujourd’hui ils lisent plus ou moins les mêmes choses, écoutent les mêmes choses, regardent les mêmes choses. Ils vont aux mêmes endroits ; leurs espérances et leurs criantes ont les mêmes objets ; ils ont les mêmes droits, les mêmes libertés et les mêmes moyens de les revendiquer » (174).

Ce sont les deux obstacles pouvant entraver l’individualité : la coutume et l’uniformisation, deux formes de contrainte en apparence contraires, mais aux conséquences similaires. Il n’est donc pas étonnant que Mill n’y ajoute pas le pouvoir de l’Etat.

Les limites de l’autorité.

Il  considère que la société, l’Etat, la loi ne doivent pas intervenir dans la vie d’un individu, car les vertus privées ne viennent qu’après les vertus sociales. Mais en ce qui concerne le bien-être personnel, « l’homme et la femme les plus ordinaires savent infiniment mieux à quoi s’en tenir que n’importe qui d’autre » (p.178). Il y a donc pour Mill à la fois un principe, et  une constatation réaliste visant à limiter les effets de la force publique sur les mœurs, c’est le caractère très divers et fluctuant des coutumes et donc le danger qu’il y a à en proscrire certaines sur la base de conceptions limitées dans l’espace et le temps, avec le résultat que « lorsqu’il intervient (le public), il y a fort à parier que ce soit à tort et à travers » (190).Par exemple, rien ne justifie selon Mill l’interdiction de divertissements qui ne créent pas de tort à autrui. « A moins de vouloir adopter la logique des persécuteurs, et dire que nous pouvons persécuter les autres parce que nous avons raison, et qu’ils ne doivent pas nous persécuter parce qu’ils ont tort, il faut bien nous garder d’admettre un principe qui, imposé chez nous, paraitrait une injustice flagrante » (194).

La liberté entre donc dans un champ complexe, et Mill se garde de proposer un système pouvant l’assurer. Il se contente de tirer quelques maximes de sa réflexion, illustrées d’exemples :

-« L’individu n’est pas responsable de ses actions envers la société dans la mesure où elles n’affectent les intérêts de personne d’autre que lui-même » (p.207). On peut lui donner des conseils, de l’instruction, de la persuasion. C’est la seule façon d’exprimer légitimement son aversion ou sa désapprobation.

-« Le seul moyen de garantir à la fois des prix bas et des produits de bonne qualité, c’est de laisser les producteurs et les vendeurs parfaitement libres, sans autre contrôle que l’égale liberté pour les acheteurs de se fournir ailleurs » (p.209).

Il faut toutefois contrôler la fraude, les produits dangereux, les mesures de protection pour les ouvriers (ex. de la vente de l’opium de Chine). On pourrait étendre l’exemple à la vente d’armes, à la consultation de certains sites web. « On peut imposer sans violation de liberté une précaution telle que d’étiqueter la drogue de façon à en spécifier le caractère dangereux » (212), ce que l’on fait avec les paquets de cigarette, mais on pourrait aller aussi jusqu’à ce que Mill appelle la preuve préalable et que l’on appellerait maintenant la traçabilité.

-Jusqu’où peut-on prodiguer des conseils à quelqu’un ? La question se pose maintenant avec les nombreux coachings. Pour Mill, « la question devient douteuse lorsque l’instigateur tire un profit personnel de son conseil, lorsqu’il en fait un métier pour vivre ou s’enrichir » (215). Il ne se doutait pas que le marché du bonheur allait se développer à ce point.

-Sur l’éducation, il se montre particulièrement directif. « Le seul moyen de faire respecter la loi serait d’imposer des examens publics à tous les enfants dès le plus jeune âge. On pourrait fixer un âge auquel tout jeune enfant serait examiné pour vérifier qu’il (ou elle) sait lire. Si un enfant s’en montrait incapable, le père, à moins d’une excuse valable, pourrait recevoir une amende modérée, à acquitter au besoin sur son salaire » (228).

-Le dernier point évoqué concerne le nombre et la qualité de ceux qui doivent être au service de l’Etat. Mill pointe le danger de peuples habitués à ce que l’Etat gère leur existence. La révolte des citoyens, dans ce cas, n’a pas d’effet durable. « Ils se soulèvent contre le gouvernement et font ce qu’on appelle une révolution ; après quoi quelqu’un, avec ou sans l’autorité légitime de la nation, saute sur le trône, donne ses ordres à la bureaucratie, et tout reprend comme avant, sans que la bureaucratie ait changé et que personne soit capable de la remplacer » (236).

Où l’on voit l’apport de sa réflexion, car les problèmes soulevés ne concernent pas seulement le  XIX° Siècle, loin de là !