La paix, une utopie ?

Lecture du Projet de paix perpétuelle (1795).

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Guerre et paix : le contexte philosophique du XVIII° siècle.

Le XVIII° siècle n’est pas avare de guerres. Il connait 80 conflits ; conflits d’intérêt, conflits coloniaux, dynastiques : guerre de succession d’Espagne (1701-1713), en Pologne (1733-1738), Autriche (1740-1748), et enfin la guerre de sept ans (1759-1763), la première où on se bat sur plusieurs fronts en Europe, Inde et Amérique, sans compter les nombreux conflits locaux. La guerre, en fait, ne cesse jamais pendant le siècle, qui est aussi travaillé par l’idée de paix, comme le montrent l’ouvrage de l’abbé de Saint-Pierre, l’Extrait du Projet de paix perpétuelle de Rousseau ou l’article du Dictionnaire philosophique de Voltaire, qui prend comme La Bruyère l’art militaire pour cible et dénonce sans ambiguïté le fait du prince : « la guerre nous vient de l’imagination de trois ou quatre cent personnes répandues sur la surface de ce globe sous le nom de princes et de ministres, tout préoccupés de faire valoir sur une terre étrangère un droit improbable hérité d’une lointaine ascendance, ou pressés de prendre part à une guerre causée par un autre prince pour un motif semblable ». Voltaire, dans cet article daté de 1764, n’analyse cependant pas les causes de la guerre, et ne dit mot de la paix. Son propos culmine dans un amer constat : « ce qu’il y a de pis, c’est que la guerre est un fléau inévitable ».

Le Projet de Kant.

C’est en 1795 que Kant, lecteur de Rousseau et de l’abbé de Saint Pierre, observateur attentif de son temps et en particulier de la Révolution française, relève le défi avec un nouveau projet de paix perpétuelle. Une paix perpétuelle, dit-il, semble impossible, et celui qui la théorise pourrait s’attirer les sarcasmes des gens de terrain, et en particulier des politiques, qui expérimentent tous les jours cette impossibilité. En même temps c’est un « beau songe », et il n’est pas interdit de s’y livrer, Le Projet contient deux sections : une première section contenant les articles préliminaires en vue d’une paix perpétuelle, au nombre de six. Une deuxième section contenant les articles définitifs, au nombre de trois. L’ensemble est complété par deux suppléments et un appendice composé de deux parties. Le Projet a une structure que l’on pourrait considérer comme baroque en ce qu’elle diversifie les points de vue sur le problème. Malgré la brièveté du texte, il y a une certaine prolifération qui peut déconcerter le lecteur. Elle est à la mesure du problème auquel le Projet s’attaque, et que la conférence a détaillé. Nous en soulignons ici quelques points..

La première section, « contient les articles d’une paix perpétuelle » (le premier traducteur a oublié d’ajouter « entre Etats », ce qui est tout de même important). Elle a six parties. Elle part de la paix pour passer ensuite aux différentes situations de guerre. Dans ces parties, les notions de morale composent parfois avec celles de politique. L’article 1 pose comme condition d’une paix réelle des traités de paix définitifs, qui ne laissent aucune porte ouverte à la possibilité de conflits ultérieurs. Kant fait donc la distinction entre une cessation d’hostilités, une suspension de ces hostilités et une paix effective. S’accorder sur un même texte peut s’accommoder d’une certaine ambiguïté, comme le montre la notion contemporaine d’ambiguïté constructive, qui permet de maintenir un terrain commun, bien qu’elle soit certainement insatisfaisante dans un cadre Kantien. Plusieurs exemples de cette ambiguïté peuvent être pris, dont celui de la résolution 242 du conseil de sécurité, prise après la défaite infligée par Israël aux armées arabes pendant la guerre des six jours (1967), pour illustrer cette notion. Un autre avantage de cette notion est qu’elle permet de maintenir une reconnaissance mutuelle des interlocuteurs. L’article 2 pose le principe de ce qu’on appellera plus tard l’intangibilité des frontières. L’exemple africain, au XX° siècle, en montre l’importance. Mais l’intangibilité des frontières est un moyen pour les Etats de se perpétuer, plus qu’une volonté de perpétuer la paix. Le rapport complexe entre peuples et Etats, en particulier, n’est pas réglé par la mise en place de cette intangibilité. L’article 3 vise à proscrire les armées permanentes « avec le temps ». L’argument repose sur l’idée selon laquelle la menace que constitue une armée pour les voisins pousse ces derniers à s’armer également, et qu’on entre donc dans une spirale belliqueuse, source inépuisable de dépenses. Des « exercices militaires » entrepris régulièrement et volontairement par les citoyens à des temps réglés seraient-ils suffisants ? Il est permis d’être sceptique sur cette hypothèse, comme sur l’équilibre que suppose la disparition d’armées. L’article 4 est consacré au problème très actuel de la dette, disant qu’on ne doit pas « faire de dettes touchant les querelles extérieures de l’Etat ». L’article 5 est celui du principe de non-ingérence. Ce qui pourrait inciter à l’ingérence est le scandale que la conduite d’un Etat constitue pour les autres (Le terme de scandale est ici employé dans son sens biblique, provocation, incitation à la haine). Or, l’exemple du grand mal qu’un peuple s’attire par son absence de loi peut servir d’avertissement, dit Kant, sans pour autant léser l’intérêt de ceux à qui cet avertissement peut s’adresser. Il n’y a donc pas à intervenir. L’article 6, enfin, montre si besoin était que Kant n’est pas Machiavel. Il promeut en effet une guerre que l’on pourrait dire non pas propre mais vertueuse, sans trahisons, violation, et sans espions. Bref une guerre à la loyale, comme le seront (ou essaieront de l’être) à la fin du siècle suivant les joutes sportives. Son argumentation mérite d’être vue de près, nonobstant un irréalisme dont Kant était certainement conscient.

S’ensuivent les articles définitifs. Le premier pose que la constitution civile de chaque Etat doit être républicaine. Une constitution républicaine, selon Kant, est compatible avec la liberté, la soumission aux lois, et avec l’égalité des membres de l’Etat. Liberté, légalité, égalité en quelque sorte. Pourquoi est-ce le fondement de la paix perpétuelle ? Parce que dans une constitution républicaine, dit Kant, ce sont les citoyens qui décident du déclenchement de la guerre, et comme c’est eux qui vont en payer le prix, évidemment très élevé, ils ne se lanceront jamais dans une entreprise désastreuse. Mais il ne peut pas y avoir de paix perpétuelle avec des régimes despotiques, vues les exigences posées. C’est une condition restrictive liée à la définition et au contenu du terme « républicain ». C’est également une façon de poser dès le début que l’existence d’un Etat ne suffit pas à garantir son entrée dans un rapport aux autres Etats susceptible d’établir une paix perpétuelle. Il faut pour cela qu’un certain nombre de conditions soient remplies. L’Union européenne, par exemple, se conforme à cette exigence. Le deuxième article définitif pose que le droit public (droit des gens) doit être fondé sur une fédération d’Etats libres.

Les peuples, en tant qu’ils forment des Etats, ont entre eux les relations que les individus ont dans l’Etat de nature (Kant reprend ici à nouveau la démarche de Hobbes), c’est-à-dire la guerre (potentielle) de tous contre tous. Pour l’empêcher il faudrait, dit Kant, une fédération de peuples mais il faudrait que ces peuples ne soient pas englobés dans un seul Etat puisque le but est précisément de régler les rapports des Etats entre eux, et non de les dissoudre. Le troisième article pose enfin que le droit d’hospitalité doit se restreindre (ou se borner) aux conditions de l’hospitalité universelle. Deux éléments importants, donc : il y a un droit d’hospitalité, mais la façon dont Kant le qualifie le plus immédiatement est sa restriction (« borner »). Ce droit se marque en effet par la distinction entre étranger et ennemi. Un étranger n’est pas un ennemi, et n’importe qui est chez lui sur terre. Cela ne veut pas dire qu’il puisse s’approprier n’importe quelle partie de territoire, mais qu’il peut entrer dans n’importe quel espace public « pourvu qu’il n’offense personne ». Cet article est l’occasion pour Kant d’entrer pour la première fois dans la réalité historique par deux paragraphes qui s’en prennent de façon véhémente à l’injustice commise par les pays civilisés quand ils ne « visitent » pas des pays mais les conquièrent, en traitant les habitants qu’ils y trouvent avec le plus grand mépris, et en les réduisant, pour le pire, en esclavage. Dans une charge que l’on trouvait déjà chez Herder, Kant décrit en quelques lignes très parlantes les maux de la colonisation, en ajoutant sans ironie qu’en plus elle ne rapporte pas ce qu’on en escomptait.

Reste à ajouter à ces articles deux suppléments permettant de conforter l’idée (pour le premier) et la réalité (pour le second) de la paix perpétuelle. Le premier comporte deux annexes, Tout d’abord, De la garantie de la paix perpétuelle, se rattache au vieux thème de la providence, version kantienne. C’est la nature qui a pourvu à la fois à la subsistance du genre humain, en rendant possible la vie dans tous les milieux. La nature a aussi provoqué la formation des Etats grâce à l’hostilité naturelle des hommes qui a produit le fractionnement et les a poussés toujours plus loin. Mais la nature a également poussé les hommes à s’entendre pour ne pas se détruire totalement, et donc à nouer des « rapports plus ou moins légaux ». C’est un constat qui débouche aussi sur un principe, celui de l’entente au nom d’un principe supérieur de légalité, car sinon comment faire ? Et c’est donc indirectement le fondement d’une organisation internationale. Le second est un «  article secret » qui conseille de consulter les maximes des philosophes. Il pourrait évidemment prêter à sourire, mais il s’attaque à la question disputée depuis très longtemps, et réapparue spectaculairement à la renaissance, de savoir où le prince, et plus généralement l’Etat peut prendre ses conseils. Kant n’a pas eu, comme cela a pu être le cas pour Voltaire ou Diderot, l’occasion d’être près du pouvoir et d’avoir la possibilité d’être écouté directement. Il pense ici à quelqu’un qui soit susceptible de se faire l’écho de l’universel, alors que le juriste ne peut travailler que dans la particularité. Ce quelqu’un est qualifié par Kant de philosophe. Il ne saurait y avoir de philosophie nationale. Le philosophe est d’emblée dans l’aire du cosmopolitique, comme Kant lui-même.

Dans le second suppl ément, un premier appendices’attaque ensuite à « la discordance entre la morale et la politique eu égard au dessein de la paix perpétuelle ». La morale est basée sur le devoir, la politique sur une action destinée à obtenir des résultats, et pourtant il ne saurait y avoir contradiction, car celle-ci anéantirait l’idée de devoir et ferait du projet de paix perpétuelle un objectif indépendant de la morale, ce qui est impensable. Dans la pratique, il s’agit de corriger les vices inhérents à tout système politique quand c’est possible, sans nécessairement le faire sauter. On revient sur ce point aux bases de la morale de Kant. La nécessité des principes est inconditionnée, elle sort de toute condition, alors que celle de la prudence politique est liée aux conditions empiriques. On pourrait rétorquer à Kant que ces conditions empiriques, une fois connues, dictent une attitude qui est la meilleure, et donc que finalement le politique n’a pas le choix, s’il veut atteindre un but. Mais il n’en reste pas moins que l’inconditionné moral est posé dès le début alors que l’inconditionné politique n’apparait qu’après. Car bien que l’homme soit mauvais, son principe moral ne s’éteint jamais. C’est dans cette relation complexe que Kant justifie le projet d’une paix perpétuelle. Le premier appendice n’est pas un élément du projet. Il pose le principe de la possibilité de son existence. Le deuxième appendiceposeensuite la concordance de la politique et de la morale dans le concept transcendantal du droit public. Le transcendantal, pour Kant (qui invente ce terme) n’est pas le transcendant, parce qu’il n’est pas une réalité au-dessus de toutes les choses ou de tous les êtres, comme on peut parler d’une transcendance divine. Il est l’ensemble des conditions universelles selon lesquelles une chose ou un être sont possibles. Ce n’est pas une loi mais une exigence préalable, en quelque sorte. Ici, le transcendantal du projet est ce que Kant appelle, au sens premier du mot, la publicité. La paix perpé­tuelle, écrira ensuite Kant dans sa Doctrine du droit, « est donc sans doute une idée impraticable. Mais les prin­cipes politiques qui tendent à ce but, c'est-à-dire ces alliances des États, qui servent à en rapprocher con­tinuellement les peuples, ne le sont pas ; car, comme cette approximation est un problème fondé sur le de­voir, et par conséquent aussi sur le droit des hommes et des États, elle est certainement possible. On peut appeler cette sorte d'alliance de quelques États, fondée pour le maintien de la paix, un congrès permanent des États, auquel il est permis à chaque État voisin de s'associer ».

C’est pourquoi on a vu dans ces textes une préfiguration une préfiguration de l’ONU. La paix est à la fois une utopie et une nécessité, et c’est pourquoi sa problématisation par Kant est particulièrement précieuse.

« La raison moralement pratique nous adresse ce veto irrésistible : il ne doit pas y avoir de guerre, ni entre toi et moi dans l’état de nature, ni entre nous comme États, constitués légalement à l’intérieur, mais affranchis de toute loi à l’extérieur (dans leurs rapports réciproques) ; — car ce n’est pas de cette façon que chacun doit chercher son droit. La question n’est donc plus de savoir si la paix perpétuelle est une chose réelle ou non et si nous ne nous trompons pas dans notre jugement théorétique, quand nous supposons le premier cas ; mais nous devons agir comme si la chose, qui peut-être ne sera pas, était exécutable ».