Perdre son temps, prendre son temps

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

La vie moderne est paradoxale : plus nous « gagnons » du temps, plus nous avons l’impression d’en manquer et plus nous avons la hantise d’en perdre. Pourtant, nous disposons de plus de temps, semble-t-il, puisque les progrès techniques nous permettent de faire effectuer des tâches autrefois fastidieuses par des machines, et que les progrès de la médecine ont considérablement augmenté notre espérance de vie. Tout cela est générateur de temps « libre ». Nous pourrions donc ralentir ce que nous faisions autrefois sous pression et, comme le dit l’expression courante, prendre un peu plus notre temps, c’est-à-dire accorder plus de temps à certaines choses. Au contraire, nous sommes pris par une frénésie d’accélération et ne supportons plus d’attendre. Un plat doit pouvoir être prêt très rapidement (surgelés et micro-ondes), une commande faite immédiatement (clic et internet) et cela nous laisse du temps… pour faire d’autres commandes et rester perplexe devant une soirée « libre » pour laquelle cinquante chaines de télévision nous présentent cinquante programmes apparemment différents, et encore plus de publicité pour d’autres achats et occupations. Nous pouvons aussi consulter la rubrique « que faire ce week-end ? » qui regorge de suggestions et dresse donc une liste de possibilités qu’il est impossible de satisfaire en un temps aussi court. Nous allons donc forcément manquer quelque chose. Que s’est-il passé pour que le temps devienne à ce point une obsession ? La peur de la mort n’est pas une réponse suffisante. Elle a toujours existé, et seule notre époque amène à ce point de frénésie la volonté de maîtriser le temps. Sans doute faut-il commencer, pour le comprendre, par se demander ce qu’est le temps si souvent évoqué, et surtout ce qu’il devient pour nous quand nous parlons de notre temps.

Une première partie examine la notion de temps à partir des réflexions de Saint Augustin (354-430) à la fin du livre XI des Confessions. Sa démarche suppose l’existence effective du temps, mise en doute par David Hume (1711-1776) dans le Traité de la nature humaine. Pour hume, le temps n’est qu’une idée. Les choses sont dans le temps mais le temps n’est que l’organisation des choses. Il n’a pas d’existence propre. Otez les choses, toutes les choses, le temps disparait. Le langage est trompeur, ici, qui profite du fait que le mot existe pour faire comme si la chose existait aussi. Ce qui fait que, d’une certaine manière, le retard comme l’avance sont des idées construites à partir de certains événements, nous faisant oublier que nous sommes toujours à l’heure. La notion de perte de temps, et son symétrique de gain de temps perdent leur sens si le temps n’a pas d’existence propre.

La deuxième partie montre que cette conception qui fait disparaître la réalité du temps derrière les choses, si elle a sa logique, n’est pas satisfaisante pour deux raisons. Elle se heurte d’une part à l’impression, que chacun peut avoir, selon laquelle le temps vécu existe effectivement. C’est lié à un sentiment qui semble ne pas être imaginaire : le temps passe. Cette impression ne peut pas venir d’une comparaison que je puisse faire entre divers instants, puisque l’instant est toujours présent. Un retour à Saint Augustin permet de comprendre cette impression à partir de la liaison des « trois temps », passé présent et avenir. L’exemple de la photographie, des selfies aux clichés très anciens, illustre bien cette relation, de même que celui de la nostalgie, sentiment paradoxal mais bien présent. Le temps, en fait, est une tension permanente entre le passé, le présent et l’avenir, que j’expérimente chaque fois que je parle puisque, sans cette tension, le langage, comme la musique, serait impossible.

Le temps, d’autre part, est l’objet de mesures de plus en plus précises, et de plus en plus introduites dans notre vie. Si les événements de la vie se déroulent de façon discontinue, l’idée de temps, en revanche est celle d’un écoulement continu. D’où la mesure du temps dont il faut retracer l’histoire et les enjeux, avec en particulier le passage du calendrier Julien au calendrier Grégorien. Son rapport complexe au temps vécu est mis en relief avec les paradoxes de Zénon, délibérément provocateurs, mais n’a pas empêché la fabrication, et surtout ce que l’on pourrait appeler l’expansion sociale des horloges ainsi que son rapport à l’argent à l’époque moderne. En 1748 Benjamin Franklin, un des pères fondateurs du capitalisme, énonce la phrase désormais célèbre : Time is money. Le temps, c’est de l’argent. Et l’argent, bien sûr, on peut le perdre aussi bien que le gagner, le monnayer, le prendre ou le donner. Autant de métaphores qui vont imprégner le temps.

On peut alors revenir au problème de départ. Ce qui fait problème, pour nous, ce n’est pas la mesure du temps, de plus en plus précise, ni le fait que cette mesure serve à ponctuer certains moments de notre existence. Ce qui fait problème, c’est que cette mesure, et l’arrière-fond de l’assimilation temps/argent qu’elle contient très souvent, est devenue souveraine, hégémonique, qu’elle est la façon principale, sinon exclusive, dont nous comprenons le temps. Autrement dit nous confondons le temps avec l’horloge. Nous ne vivons pas sous la dictature du temps mais sous celle des horloges. Or l’heure n’est qu’un instrument de mesure mécanique du temps et le corps ne fonctionne pas selon une horloge, mais selon des rythmes. Le rythme, c’est la répétition avec des écart. La cadence, c’est la répétition sans écarts. Une horloge doit avoir précisément soixante secondes par minute. Si elle était rythmique, elle aurait par exemple une fois soixante-cinq secondes et une fois cinquante-cinq secondes par minute. D’où la très grande difficulté d’accorder nos rythmes (que l’on pense aux rythmes scolaires, par exemple) aux horloges qui nécessitent une homogénéisation des rythmes de chacun et du comportement de l’ensemble du groupe.

Mais si elles marquent inévitablement les rythmes sociaux, il n’y a pas de raison que les horloges en fassent autant pour les rythmes personnels. Il n’y a pas de raison, en particulier, que nous considérions notre existence comme un ensemble de minutes, heures et jours, voire années constituant autant de cases qu’il faut remplir, faute de quoi nous allons les perdre. Or, toute la société, et en particulier la société de consommation, nous incite à le faire. Or, aucune vie humaine n’est assez longue pour répondre à la liste des sollicitations de voyages, fêtes, expériences de toutes sorte que nous enjoint de « partager » ce type de société, sans compter qu’il faut en avoir les moyens, qu’on oublie dans ces accumulations l’existence des autres et tout le temps qu’elle fait « perdre », si on voit l’existence de cette manière. La conclusion est sans appel : nous n’avons pas le temps.

Il y a pourtant une lueur d’espoir dans cette débâcle temporelle, un point de résistance du rythme personnel dans la plupart de ces situations, c’est l’irruption de l’imprévu et son rapport au récit. Dans la plupart des récits de voyage par exemple, y compris les plus attendus, ceux des voyages organisés où l’ensemble du programme est fixé dès le début et doit être respecté parce qu’il y va de la rentabilité de l’ensemble, ce qui est mis en avant est de l’ordre de l’incident, de l’anecdotique, de ce qui sort de l’ordinaire. Une rencontre, un événement qui a fait dérailler momentanément l’organisation, quelque chose à quoi on ne s’attendait pas, qui a rompu la monotonie d’un itinéraire trop prévisible. C’est le retour du rythme dans la cadence, l’éloignement momentané des horloges et de leur succession régulière, que l’on a plaisir à raconter.

C’est l’avantage du récit, qui est la revanche sur les horloges. On y est maître du temps. On peut passer rapidement sur de longues durées et s’attarder longuement sur ce qui n’a duré que quelques instants. On peut ménager des pauses avant de continuer, de façon à créer un « suspense », c’est-à-dire une suspension. On peut jouer avec le passé, mettre en avant ce qui est important et passer rapidement sur ce qui l’est moins. Dans un récit (ou un film) qui tient les auditeurs en haleine, comme on le dit très bien, c’est la respiration qui prend le dessus sur la cadence. On est dans le temps et on ne pense pas à le mesurer. On ne voit pas le temps passer. Quand on dit qu’il faut profiter de l’instant, le fameux Carpe diem d’Epicure, on émet une injonction paradoxale puisque si on en profitait vraiment, on n’aurait pas à le dire, on ne s’en apercevrait pas. Le paradoxe du temps est à nouveau là. Pourtant, le plaisir de la musique, celui des instants dont on sent qu’ils rendent joyeux, même s’ils sont basés sur une activité sérieuse, existent vraiment, parmi beaucoup d’autres. Ils sont le plaisir de vivre à notre propre rythme.

Prendre son temps, c’est ruser et jouer avec les horloges. Décrocher, raccrocher, brancher, débrancher. Faire en sorte que ce temps soit véritablement le nôtre, et non pas une case à remplir. Ce n’est pas seulement ralentir, comme l’expression le sous-entend le plus souvent, c’est vivre à notre rythme, selon nos exigences et celles de la vie commune et, surtout, laisser les horloges à leur place, qui est importante mais ne doit pas être dominante. La mesure du temps est une des composantes de notre existence, qui ne doit pas nous empêcher de prendre notre temps.