Dépasser la fiction.

Conférences données par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues le 20 février 2015 et le 16 janvier 2020.

Synopsis de Dépasser la fiction, suivi de Je rêve ou non? Les écrans de la réalité.

« La réalité dépasse la fiction », dit-on parfois, en particulier quand ce qui arrive s’éloigne tellement du quotidien, de l’ordre des choses, qu’on n’avait même pas pensé à l’imaginer. Mais on a bien conscience, alors, qu’il s’agit de la réalité. On mesure du même coup les limites de l’imagination humaine. On peut imaginer par exemple des animaux fantastiques, et on ne s’en est pas privé. Mais il est arrivé que des animaux réels (rhinocéros, hippocampes) aient d’abord été pris pour des créatures imaginaires, et un acarien en gros plan est plus inquiétant que nombre de créatures terrifiantes imaginées par les dessinateurs. Quand on dit que la réalité dépasse la fiction, on a donc raison mais en même temps on se rassure en plaçant la fiction ailleurs que dans le réel, et on néglige un peu trop la puissance qu’elle peut avoir. Car si la réalité dépasse la fiction, la fiction a néanmoins une certaine réalité. Or, si des fictions peuvent être utiles, voire nécessaires, elles peuvent, en s’imposant prendre la place de la réalité. Si les frontières entre les deux peuvent être mouvantes, il est néanmoins important de savoir où se situe la fiction. Ce n’est pas seulement une question de connaissance et il faut peut-être même savoir dépasser la fiction.

  1. Les écarts de la fiction.

Le début des Cigares du pharaon (p.16), dans lequel Tintin y confond réalité et fiction, nous permet de voir la proximité et l’écart de la fiction par rapport à la réalité. Ce jeu avec le réel peut être jugé assez trouble pour qu’on souligne l’écart. « En raison du caractère d’actualité de cet ouvrage, l’auteur tient à préciser que toute ressemblance entre certains personnages présentés ici et des personnes vivantes ou ayant vécu ne pourrait être le fait que d’une coïncidence. L’auteur décline toute responsabilité à cet égard et rappelle qu’il s’agit d’une œuvre de pure imagination » (P. Kenny, Pas de preuves, Paris, Fleuve noir, 1955). Ce texte d’avertissement d'un roman policier se retrouve sous des formulations variables au début d'autres oeuvres, et révèle la même inquiétude : des lecteurs pourraient considérer des fictions comme des œuvres qui ne seraient pas de pure imagination. La fiction peut être prise pour la réalité. Si on prévient c’est qu’elle n’est pas sans rapport avec cette dernière, comme dans l’exemple pris ci-dessus. En sens contraire, la fiction peut agir sur la réalité. Le roman de la fin du XIX° siècle, Quo vadis ? (1895) écrit par Henrik Sienkiewicz, devenu un film en 1951, est en grande partie une œuvre militante contemporaine, bien qu’elle se situe dans l’antiquité. Cette action est caractéristique dans les "fictions publicitaires", images d'une réalité à laquelle le consommateur ve tenter de ressembler, c'est du moins ce qu'espère le publicitaire. C'est l'illustration (involontaire?) d'une remarque faite il y a longtemps déjà par Aristote : la fiction (qu’il oppose à l’histoire) peut s’avérer plus vraisemblable que la réalité.

2. la fiction comme récit.

Pour Aristote, en effet, tout part du fait que les hommes ont plaisir à apprendre. La fiction les y aide. Elle a une logique plus intéressante que la description du réel. « Il est bien clair que, comme dans la tragédie, les histoires doivent être construites en forme de drame et être centrées sur une action qui forme un tout et va jusqu’à son terme, avec un commencement, un milieu et une fin, pour que, semblables à un être vivant un et qui forme un tout, elles produisent le plaisir qui leur est propre ; leur structure ne doit pas être semblable à celle des chroniques qui sont nécessairement l’exposé, non d’une action une, mais d’une période unique avec tous les événements qui se sont produits dans son cours, affectant un seul ou plusieurs hommes et entretenant les uns avec les autres des relations contingentes ; car c’est dans la même période qu’eurent lieu la bataille de Salamine et la bataille des Carthaginois en Sicile, qui ne tendaient en rien vers le même terme ; et il se peut de même que dans des périodes consécutives se produisent l’un après l’autre deux événements qui n’aboutissent en rien à un terme un » (Poétique, p.119).  A la limite, dans ce cas, tout se passe comme si le réel devait « être fictionné pour être pensé » (Jacques Rancière, Le partage du sensible, p61, à propos du Tombeau d’Alexandre de Chris Marker).

3. Le partage du sensible et le "storytelling".

Ce que l’on appelle le réel est donc une manière commune d’appréhender le sensible. Dans cette appréhension, se définissent des places, des compétences, des situations respectives. Autrement dit quelqu’un qui me raconte une histoire, dans laquelle il emploie des mots déterminés, ne fait pas que me communiquer sa façon de voir le monde à travers cette histoire. Il me fait passer, si je la prends au sérieux, sa vision de la réalité que je vais prendre pour la réalité.  « Il n’y a pas de monde réel qui serait le dehors de l’art. Il y a des plis et des replis du tissu sensible commun où se joignent et se disjoignent la politique de l’esthétique et l’esthétique de la politique. Il n’y a pas de réel en soi, mais des configurations de ce qui est donné comme notre réel, comme l’objet de nos perceptions, de nos pensées et de nos interventions. Le réel est toujours l’objet d’une fiction, c’est-à-dire d’une construction de l’espace où se nouent le visible, le dicible et le faisable. C’est la fiction dominante, la fiction consensuelle » (Rancière, Le spectateur émancipé, p83).

Cette « structure de rationalité » est plus attractive qu’un exposé scientifique sur les causes d’un événement, ou les lois qui l’ont amené à exister. D’où la mise en relief assez récente (mais la pratique existait depuis très longtemps) du rôle et de l’efficacité politique des histoires, c’est-à-dire de ce que nous pourrions appeler sans problème des fictions. Christian Salmon a popularisé en France le nom de storytelling dans son ouvrage Storytelling, la machine à raconter des histoires et à formater des esprits (La découverte, 2007). 

4. La réalité dépasse la fiction.

C’est là toute la puissance de la fiction. Elle appuie paradoxalement sa légitimité sur le fait que la réalité dépasse la fiction. « Vous nous racontez des histoires », va-t-on faire remarquer à l’homme politique, au commerçant, à l’industriel qui mettent en pratique les leçons du storytelling. « Mais comment ! », vont-ils répondre avec ironie ou indignation, selon les cas, « vous oubliez que je parle de personnages bien réels, et qu’il arrive, qu’il est arrivé des choses bien plus incroyables que tout ce que vous avez pu imaginer auparavant. Sur quelles bases mettre en doute la réalité de ce que je dis ? ». Dépasser la fiction, c’est donc admettre qu’elle existe et qu’elle est peut-être nécessaire, mais que l’on peut toujours, au besoin, montrer son insuffisance, car est toujours une simplification du réel.

Un exemple peut tiré de l’histoire à partir d’un numéro des Cahiers de science et vie consacré à « l’âge féodal ». Coexistent dans ce numéro l'utilisation de notions (féodalité, droits féodaux) supposées décrire la réalité passée, et l'affirmation que ces notions sont des fictions. On apprend à la fin du numéro que la féodalité n’existe pas. Mais on a lu auparavant des articles regroupés sous le titre « L’affirmation de la féodalité », supposant son existence. La fiction et son démontage dans le même Cahier ! L’exemple est impressionnant. 

5. Le rôle du langage.

Le pouvoir du langage est donc considérable. Au quatrième siècle avant notre ère, déjà, le sophiste Gorgias le disait dans son Eloge d’Hélène: « Nombreux sont ceux, qui sur nombre de sujets, ont convaincu et convainquent encore nombre de gens par la fiction d’un discours mensonger. Car si tous les hommes avaient en leur mémoire le déroulement de tout ce qui s’est passé, s’ils connaissaient tous les événements présents, et, à l’avance, les événements futurs, le discours ne serait pas investi d’une telle puissance ; mais lorsque les gens n’ont pas la mémoire du passé, ni la vision du présent, ni la divination de l’avenir, il a toutes ces facilités (…). Que la persuasion, en s’ajoutant au discours, arrive à imprimer jusque dans l’âme tout ce qu’elle désire, il faut en prendre conscience » (Eloge d’Hélène, dans J. P. Dumont, Les présocratiques, la pléiade, p.1033). On peut convaincre, ou plutôt persuader par la fiction d’un discours mensonger. On peut aussi instruire par la fiction d’un discours éclairant. La différence entre les deux ne se trouve pas, malheureusement, dans la qualité du discours. Elle est dans les intentions de celui qui construit son discours, et dans le rapport que nous pouvons établir avec les faits, données, éléments dont nous disposons et dont l’interprétation nous permettra, plus ou moins, de tester la proximité ou l’écart des fictions avec la réalité. Dépasser la fiction est donc indispensable, bien que la fiction soit, à travers les mots, un accès à la réalité parmi les plus importants.

6. Retour à Lourdes

Pour conclure, nous pouvons revenir à un personnage réel évoqué dans la conférence sur Les frontières du réel, Bernadette Soubirous. « Le personnage de Bernadette est éminemment sympathique. En parlant de Bernadette, le mot « personnage » vient immédiatement sous la plume, tant son histoire semble relever du roman ou du théâtre. Bernadette n’est pas un être fictif. Sa vie n’a pas été enjolivée par des siècles de dévotion » (Mgr Jacques Perrier, évêque de Tarbes et lourdes, sur le site église.catholique.fr). On ne peut contredire l’évêque de Tarbes, et en même temps on peut s’interroger sur le sens de l’affirmation « Bernadette n’est pas un être fictif ». Car s’il y a un récit qui a été popularisé sous de multiples formes jusqu’à nos jours, c’est bien celui des apparitions de la grotte de Massabielle. Mais dans la mesure où nous sommes ici dans le domaine de la croyance il y a, bien sûr, plusieurs façons de dépasser la fiction.

Ce rapport entre le réel est la fiction a été repris dans une deuxième conférence, le 15 janvier 2020, Je rêve ou pas ? Les écrans de la réalité, illustrée d'exemples cinématographiques et introduite ainsi:

Il arrive qu’on ait l’impression de rêver, alors qu’on est dans la réalité. Il arrive qu’on prenne pour vraies des choses totalement irréelles, surtout, ces derniers temps, quand elles nous sont transmises par des écrans. Un écran est à la fois ce qui permet de voir la réalité, et ce qui permet de la cacher ou de la transformer. Le cinéma multiplie les occasions de réfléchir sur cette étrange duplicité mais il ne s’en contente pas, comme on le verra. Il produit aussi sa propre réalité !

S'agit-il d'une "réalité virtuelle" ? On peut s’interroger sur cette notion, utilisée pour les créations sur les réseaux informatiques, comme dans des salles de jeux. Elle semble être une contradiction, une absurdité. Le virtuel est ce qui pourrait exister, et donc n’existe pas encore, est en suspens. Ce peut être également l’opposé du réel. En ce sens une réalité virtuelle est impossible. Commercialement c’est un attrape-nigaud. Mais elle n’est que le dernier avatar d’une vieille question, présente depuis que les êtres humains imaginent et construisent des mondes on pourrait dire rêvent à d’autres mondes. Ces mondes, qui existent dans leurs têtes, motivent leurs actions, les amènent à produire des œuvres et à les mettre sous les yeux, dans les oreilles, dans l’esprit de leurs semblables. Ils existent, non seulement dans leurs esprits, mais aussi sur les images qu’ils mettent sous les yeux des autres par leurs discours, leurs oeuvres, leurs projections. La réalité virtuelle existe en ce sens. Elle ne se contente pas de nous faire traverser le miroir, de nous montrer d’autres mondes possibles. Elle s’impose, peut prendre la place du monde réel. Elle peut alors faire écran au second sens du terme, c’est-à-dire ne pas se contenter de montrer un monde (écran de projection), mais plutôt ern cacher un autre (faire écran). La notion de réalité virtuelle est donc moins absurde qu’il n’y paraît. Elle nous ramène en fait à l’origine du terme de réalité.

Une première illustration de l’intervention de la réalité virtuelle est la page des Cigares du pharaon mentionnée dans la conférence précédente. L'autre se trouve dans  La rose pourpre du Caire, Woody Allen (1985), film dans lequel les personnages d'un film sortent de l'écran et amènent cette question verigineuse: Que se passe-t-il quand le rêve devient réalité?.

Le terme de réalité, inventé par Duns Scott (1266-1308) est construit à partie du mot désignant la chose (res). C’est une notion abstraite qui désigne l’essence de la chose comme telle. « La réalité est une chose dans la chose. En sorte que en chaque chose peuvent être posées plusieurs réalités. Les réalités doivent être distinguées de la chose en laquelle elles sont. C’est ainsi que dans l’homme est présente la réalité de la rationalité, de l’animalité, de la substantialité » (Micraelius, 1662, cité dans le Vocabulaire européen des philosophes, p.1062). Un commentateur en conclut que « réalité est un terme dérivé de res (chose). La réalité est distinguée par les Scotistes de la res, parce que la res est ce qui peut exister par soi et qui n’est pas partie de quelque chose ; tandis que la réalité est quelque chose de moins que la chose (…). Dans l’homme par exemple il y a plusieurs réalités, à savoir par exemple l’être de la substance, l’être du vivant, l’animalité et enfin l’ultime réalité par laquelle est constitué l’être de l’homme, comme par une différence ultime, et c’est la rationalité» (Etienne Chauvin, 1692). La réalité, contrairement au sens devenu usuel, est abstraite.

Descartes crée un écart significatif par rapport à cette conception. Dans la troisième Méditation, après avoir évacué le monde, il se définit comme res cogitans, chose qui pense. Les idées sont toutes de même niveau, mais en tant qu’elles sont les images des choses, les unes représentent une chose, les autres une autre, elles doivent pouvoir être distinguées. L’idée est une chose pensante (res cogitans) qui comporte comme telle une double réalité : à titre de modus cogitandi d’une part (en ce sens toutes les idées sont à mettre sur le même plan), et à titre de forme représentative, d’autre part, qui appréhende un contenu déterminé et une réalité intelligible sui generis. Là elles doivent être distinguées. La réalité de l’idée, c’est précisément cette entité qui est à son tour une chose positive. Ce n’est pas rien, mais quelque chose, à quoi peut être appliqué le principe de causalité.

La réalité de l’idée est mise en lumière dès lors qu’on a affaire à la confrontation de mondes totalement différents, dont les « réalités » ne se sont jamais rencontrées, comme cela a pu être le cas plus d’un siècle avant Descartes, avec la découverte des « Indes ». Cette différence surgit dans une scène d’un film d’Iciar Bollain, Même la pluie (2010, présenté également en ciné philo), où un acteur improvise de façon particulièrement puissante une scène censée se passer cinq siècles auparavant. C’est une scène réelle mais elle vécue, de l’autre côté si l’on peut dire, de façon totalement différente. La scène jouée,par un acteur devient, pour une serveuse indigène, une réalité qui réactive des rapports de domination encore présents. On y a d’un côté la réalité d’une représentation censée mettre en scène le passé, de l’autre un regard surpris montrant une autre réalité, qui pourrait être la pérennité de ce passé.

Il n’est donc pas si simple d’appréhender ce que l’on appelle la réalité. L’œuvre de Kant constitue le tournant par lequel les deux acceptions du terme sont confrontées : D’une part celle qui vient de la scholastique : la réalité est une catégorie de la qualité, la détermination qualitative d’une chose. d’autre part le sens "ordianire": la réalité est autonome, indépendante des conditions subjectives et du processus de connaissance, en un mot extérieure au sujet connaissant et donc dotée d’un être extra-mental. D’une manière ou d’une autre, il faut que le sujet puisse avoir accès à cette réalité, et qu’il en fasse donc l’expérience sensible. « Si une connaissance doit se rapporter à une réalité objective, c’est-à-dire se rapporter à un objet et avoir en lui signification et sens, il faut que l’objet puisse être donné de quelque façon » (Critique de la Raison pure).

Or, la fiction, et le rêve ne sont pas étrangers à la réalité car la fiction, si elle une idée apparemment dépourvue de réalité extérieure, n’a pourtant d’existence propre que parce qu’elle s’appuie sur des réalités sensibles qu’elle structure à sa manière. Le Kid, de Charlie Chaplin par exemple (1921, c'est son premier long-métrage), est l’histoire d’un enfant abandonné, telle qu’elle ne s’est vraisemblablement jamais passée, et n'est pas présentée comme telle. Il n’empêche que les enfants abandonnés, parce que leurs mères ou parents n’ont pas les moyens de les faire vivre, existent réellement.Il n’est pas impossible qu’ils soient parfois recueillis par de généreuses personnes, pas plus qu’il n’est impossible (c'est plus improbable), ni que leurs parents « réels », devenus riches, envisagent de les retrouver et de s’occuper d’eux. Il n’est pas impossible non plus qu’on tente de séparer l’enfant de celui qui l’a adopté. De sorte qu’un spectateur ou une spectatrice ayant vécu pareille expérience, ou une expérience similaire, ou imaginant ce qu’il éprouverait en la vivant peut  se projeter affectivement sur l’écran. Le verbe projeter aurait alors deux sens : l’appareil projette la fiction sur l’image, le spectateur se projette mentalement dans la situation. Il ne fait aucun doute qu’on est dans la fiction mais l’expérience vécue est réelle, et peut même faire écho à une profonde réalité. Dans Vincere, de Marco Bellocchio (2009). la projection du Kid fait émerger des affects réels. Ida Dalzer, maîtresse de mussolini, voit dans l'arrachement du Kid à Chaplin le spectacle de sa propre situation, le fils qui lui a été arraché parce qu'elle veut qu'il soit reconnu comme fils du Duce. Peu avant ce passage,dans son dialogue avec le psychiatre, Ida Dalzer se plaint de n’être qu’un fantôme pour Mussolini. La scène squ'elle voit à l'écran lui fait appréhender cette rude réalité. La construction fictionnelle s’avère finalement plus « réelle » qu’on ne le pensait. On tournait à moment donné des « films catastrophes » qui permettaient de se faire peur à bon compte, fictions fascinantes sinon plaisantes. On en tourne beaucoup moins, maintenant que la réalité a rejoint la fiction, ou plutôt que les deux réalités, celle de l’idée et celle de l’expérience sensible, se sont rejointes.

Elles peuvent se rejoindre de façon brutale. Le film Il Caimano, de Nanni Moretti, présente un cinéaste auteur de films de fiction de série B, ou C, dotés de personnages dont on voit bien qu’ils sont de pures inventions, mais qui plaisent au public et en particulier aux enfants. Il est immergé dans le monde de la fiction. Quand une jeune femme lui propose un scénario politique il le lit sur le mode fictionnel, sans voir qu’il pourrait avoir une correspondance avec le monde actuel. Et quand la scénariste s’étonne qu’il n’ait pas reconnu dans le personnage principal la figure de Berlusconi, c’est le choc. Il en perd ses moyens au point d'avoir un (petit) accident. Le contact entre fictoin et réalité est brutal. Il caimano montre bien l’ambiguïté des écrans. Ils reflètent la réalité, la captent mais peuvent être captés par elle comme ils peuvent capter le spectateur. La relation joue dans les deux sens et face à un personnage lui-même caricatural, lui même construit comme une image, la parodie est difficile voire troublante, car le personnage de fiction s'approche de la réalité au point de renverser le rapport.. Il Caimano (le film) est ainsi une fiction forgée par quelqu’un (Moretti) voulant montrer le mirage des apparences construites par un politique (Berlusconi) meilleure incarnation, à son époque, de la société du spectacle. Comment le faire sans produire à nouveau un spectacle, tout à fait récupérable dans le cadre qu’il dénonce?  Moretti ne raconte pas l'histoire de Berlusconi, même sous le masque de la fiction, mais l’histoire du cinéaste confronté à cette difficulté. Il se refuse à  toute vraisemblance des personnages pour mieux s'approcher de la "réalité". C'est un beau paradoxe.

Moretti ne fait que reprendre le conseil d’Aristote dans sa Poétique. Selon Aristote, décrire la succession des faits ne permet pas de construire une explication du réel. Il faut la construire pour éviter la confusion. « Il est bien clair que, comme dans la tragédie, les histoires doivent être construites en forme de drame et être centrées sur une action qui forme un tout et va jusqu’à son terme, avec un commencement, un milieu et une fin, pour que, semblables à un être vivant un et qui forme un tout, elles produisent le plaisir qui leur est propre ; leur structure ne doit pas être semblable à celle des chroniques qui sont nécessairement l’exposé, non d’une action une, mais d’une période unique avec tous les événements qui se sont produits dans son cours, affectant un seul ou plusieurs hommes et entretenant les uns avec les autres des relations contingentes ; car c’est dans la même période qu’eurent lieu la bataille de Salamine et la bataille des Carthaginois en Sicile, qui ne tendaient en rien vers le même terme ; et il se peut de même que dans des périodes consécutives se produisent l’un après l’autre deux événements qui n’aboutissent en rien à un terme un » (Poétique, p.119).

On peut aller plus loin et dire, comme Rancière, que le réel ne prend une forme compréhensible qu’à travers la fiction. A la limite, dans ce cas, tout se passe comme si  le réel devait « être fictionné pour être pensé » (Le partage du sensible, p61), Mais il faut se garder de prendre toute fiction au pied de la lettre, revenir à l’intention de celui qui élabore la fiction, à son vocabulaire et, surtout, même si le rêve est splendide et la réalité monotone, se garder de toute illusion. Avoir la capacité d’opérer le desengan᷈o, connaissance de la vérité permettant de sortir de l’erreur. Ne pas prendre des moulins à vent pour des géants ennemis, ni un blogueur spécialiste du référencement sur google pour un spécialiste de ce dont il parle, encore moins un tweet lapidaire (c’est presque un pléonasme) pour un jugement définitif. L’accès au réel se mérite.  C’est qu’il n’y a peut-être pas, comme le dit Rancière, de réel en soi. « Il n’y a pas de monde réel qui serait le dehors de l’art. Il y a des plis et des replis du tissu sensible commun où se joignent et se disjoignent la politique de l’esthétique et l’esthétique de la politique. Il n’y a pas de réel en soi, mais des configurations de ce qui est donné comme notre réel, comme l’objet de nos perceptions, de nos pensées et de nos interventions. Le réel est toujours l’objet d’une fiction, c’est-à-dire d’une construction de l’espace où se nouent le visible, le dicible et le faisable. C’est la fiction dominante, la fiction consensuelle » (Le spectateur émancipé, p.83). elle n'est pas pour lui, comme pour Aristote, " l’invention des mondes imaginaires. Elle est d’abord une structure de rationalité : un mode de présentation qui rend des choses, des situations ou des événements perceptibles et intelligibles ; un mode de liaison qui construit des formes de coexistence, de succession et d’enchainement causal entre des événements et donne à ces formes les caractères du possible, du réel ou du nécessaire".