Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970)

 De Elio Petri, avec Gian Maria Volonte et Florinda Bolkan.

 Présenté par Pierre pasquini au pôle culturel de Sorgues le 12 mai 2017, dans le cadre du ciné philo.

 Il faut tout d’abord remarquer le très fort ancrage du film dans le présent de la vie italienne, au moment où il est8.1.Enquête sur un citoyen tourné, puis diffusé. Elio Petri filme au moment même où commence, ce que l'on appellera par la suite "la stratégie de la tension". 1969, c'est l'année de « l'automne chaud », avec de grandes grèves et luttes ouvrières, plus importantes qu'en 1968. Par ailleurs le film est terminé juste avant qu'éclatent les bombes de la piazza Fontana de Milan, le 12 décembre 1969, faisant 16 morts et 88 blessés. C'est l'attentat le plus grave commis depuis la fin de la guerre dont les responsables n'ont toujours pas été trouvés. Les anarchistes sont accusés d'avoir mis les bombes mais leur stratégie était plutôt celle de petits attentats avec des bombes destinées à ne pas faire de victimes. Leur but était de semer la panique et non la terreur.

 Prophétique d'une tension qui ne peut qu'exploser, le film a sa projection privée qui est restée dans la légende. Zavattini et Scola sont invités. Ils conseillent à Petri de se cacher pour la sortie du film. Petri serait parti en France et, en tous les cas, il n'est pas à Rome. Des officiers de police rédigent une lettre de saisie demandant au magistrat de saisir le film, demande qui sera refusée.

 Les conservateurs ne sont pas seuls à critiquer le film. L'extrême gauche, outre l’agacement devant le grand succès commercial du film, regrette que le film la montre sectaire et partagée en plusieurs groupuscules. Elle reproche enfin à Petri d'être un communiste traditionnel sans voir son côté libertaire. On lui reproche aussi le fascisme des fonctionnaires qui reposerait sur le fait qu'ils viennent du sud de l'Italie, seule manière de sortir de la misère. Bref, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est une fiction qui entre fortement, et de diverses manières, dans le réel.

 Le « citoyen ».

 Le titre du film nous invite à considérer le personnage principal comme un citoyen. Mais il déplace aussitôt ce qualificatif commun, « qualunque », puisque ce citoyen est au-dessus, par son statut tout-à-fait unique et privilégié : chef de la police criminelle, et donc chargé de dénouer tous les crimes qui peuvent se commettre dans la société, il est le dernier à pouvoir être suspecté de bafouer la loi. Comment le chef de la police criminelle pourrait-il devenir lui-même criminel ? Cette fonction l’amène pourtant à côtoyer une multitude de criminels envers lesquels il finit par éprouver une certaine fascination, qui prend forme à la suite d’une provocation. En effet le « dottore » est contacté par une femme fascinée par le personnage qu’il incarne. Avec elle, il se laisse entrainer à un jeu dans lequel il rejoue ses principales affaires criminelles, avec des mises en scène dans lesquelles elle joue le rôle de la victime. Augusta, c’est le prénom de cette femme, ne se contente pas de ces jeux. Elle joue également avec le pouvoir du « dottore ». Celui qui contrôle l’application des lois peut se placer au-dessus, par exemple passer à un feu rouge, ce qu’elle l’incite à faire, et qu’il fait avec plaisir. Elle se plait à lui dire qu’il pourrait commettre n’importe quel délit sans se douter des conséquences de ses propos.

 8.2.Enquête sur un citoyenPetri nous montre donc, avec le « dottore » deux personnages : le chef de la police autoritaire, intransigeant, brutal si nécessaire, et l’amant complaisant qui rejoue les scènes de sa vie professionnelle sur le mode de la dérision, poussé par une femme qui a plaisir à avoir le frisson que ces scènes imaginaires suscitent. Une double vie. Les deux personnages pourraient coexister si le réel n’intervenait pas brutalement pour perturber ce jeu. Cela commence par la révélation furtive, pénible pour le « dottore », que son amie a un amant, un vrai, avec lequel elle ne joue pas. Cela continue surtout avec le constat qu’elle lui inflige, insupportable pour lui, qu’il n’est qu’un enfant. Sa remarque fissure le personnage qu’il s’est constitué devant elle, pièce essentielle du jeu. Elle détruit en fait leur relation et va rendre possible le meurtre. Kafka écrit, dans un autre passage de son œuvre que celui cité à la fin du film, que nous avons tous une crainte spécifique, et que la machine la plus diabolique serait celle qui pourrait la deviner. C’est ce que fait Augusta ici. Elle touche le « dottore » au point le plus douloureux. Il ne peut pas supporter d’être en face de cette réalité. Augusta va payer de sa vie cette révélation.

 L’impossible soupçon.

 Après le meurtre, le jeu change de nature. Le « dottore » est insoupçonnable, et il le sait. Il va donc mettre en scène la puissance qui lui a été refusée sur le plan sexuel, et qu’il maîtrise sur le plan social. Laisser toutes les traces qui pourraient l’accuser et voir comment ses subordonnés s’emploient à les négliger, à les laisser de côté. Jouir de son insoupçonnabilité jusqu’à l’absurde Contrairement, semble-t-il, au titre du film, aucune enquête ne peut avoir lieu sur ce citoyen puisqu’il est, justement, au-dessus de tout soupçon. Mais là encore le réel fait irruption, avec le mari de la victime, coupable idéal que le « dottore » s’amuse à voir ainsi accusé à sa place, mais pour lequel il s’irrite quand ses collègues s’obstinent dans l’erreur. Le professionnel, en quelque sorte, reprend le dessus. L’irruption la plus violente du réel est toutefois pour lui celle de l’étudiant Antonio Pace, l’amant de la victime qui lui tient tête et lui tient un langage de vérité qui est aussi un défi, dans une forme abrégée et originale, mais authentique, de la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Antonio Pace (paix) prend la main dans le conflit qui les oppose, et laisse le « dottore » désemparé. Il ne lui reste plus qu’à jouer jusqu’au bout, jusqu’à l’absurde d’un « Procès » (semblable à celui de Kafka) inversé.

 Car ce que réalise le « dottore », dans la scène finale, c’est l’écart destructeur, pour lui, entre sa personne et sa situation. Le fait est qu’il n’est pas insoupçonnable et que tous ses supérieurs et collègues savent maintenant qu’il est l’assassin. Le fait est également qu’il doit être insoupçonnable, pour le maintien du système. Sa position lui échappe. Il se croyait au-dessus de tout soupçon et il l’est, mais pas forcément de la manière qu’il pensait. Le film se termine de façon très énigmatique, nous laissant conclure sur la réalité des scènes.

 Criminalité, subversion et citoyenneté.

 Le film montre, à l’intérieur du jeu criminel la frontière mouvante de la criminalité que veut imposer le « dottore ».8.3.Enquête sur un citoyen Dans son discours devant ses nouveaux collaborateurs, il étend la criminalité à toute forme de contestation ou de dissidence sociale. Pour l'appareil répressif qu’il dirige, la différence s'amenuise entre les délits de droit commun et les délits politiques : tout criminel est un agitateur en puissance tout agitateur est un criminel en puissance. Ils ont le même objectif de destruction de l'ordre établi d'où l'équivalence " 600 prostituées et 20 % de grèves en plus". Face à cette montée de l'anarchie où « chaque citoyen est un juge », il n'y a plus de fonctions sacrées telle celle de la police, d'où le discours du « dottore » : "Nous sommes les protecteurs de la loi que nous voulons, immuable, sculptée dans l'éternité. Le peuple est mineur, la ville est malade, la répression est notre vaccin. La répression est la civilisation !". Cette répression est nécessaire par le fait même de la liberté. Car tous les malheurs de la société sont dus, non pas à l’abus (abuso) de la liberté, comme le fait dire le sous-titre (c’était sans doute une évidence pour le sous-titreur), mais à l’usage (uso) de la liberté. Les subversifs (sovversivi) sont en fait des criminels (criminali). Le peuple étant mineur, toute tentative de discussion est infondée par rapport à l’autorité. La peur du « dottore », c’est que chaque citoyen soit juge comme le dit. Or ce pourrait être, à certains égards, une définition de la démocratie.

 Aristote distinguait (Les politiques, I, 7) l’autorité du maître (despotes) et celle de l’homme d’Etat (politicos). Despotique et politique s’opposent comme l’autorité qui s’exerce sur les esclaves et celle qui s’exerce sur les hommes libres. On voit bien, dans le discours, où veut amener le « dottore ».  Au fond, c’est de façon tout à fait logique que le chef du département de la criminalité est devenu le chef du département politique. Il a changé de grade mais pas de fonction. Il y a une continuité « naturelle » de l’un à l’autre pour lui, comme d’ailleurs aussi pour Antonio Pace, une continuité qui ne cesse de faire problème puisqu’elle peut être effective du côté du pouvoir, comme du côté de ce qu’il appelle la subversion, qui devient de nos jours le terrorisme. Le film, de ce point de vue, est extrêmement contemporain.

 L’envers du soupçon.

 Il prend également à revers le thème du soupçon. Dans la plupart des films où ce dernier est en jeu, comme dans le remarquable Soupçons de Hitchcock, le héros (ici l’héroïne) imagine que le monde, et en particulier certains de ses semblables (ici son mari) n’est pas tel qu’il se présente et soupçonne, bien entendu, que derrière une façade rassurante peuvent se cacher des intentions plus qu’inquiétantes. L’habileté du film consiste donc souvent (c’est le cas de Soupçons) à maintenir le doute chez le spectateur sur le bien-fondé de ces soupçons, en même temps que l’inquiétude au cas où ils le seraient. On peut également jouer avec le soupçon d’une autre manière : dévoiler la vérité aux yeux du spectateur et porter son inquiétude sur l’entourage du héros (ou de l’héroïne) : vont-ils arriver à montrer que leurs soupçons sont bien fondés ? Ce que fait par exemple le Truman show. Rien de tout cela dans le film de Petri. Nous savons d’entrée qu’il est l’assassin. Nous voyons bien qu’il joue avec sa place éminente pour tester son insoupçonnabilité. Où donc est l’enquête puisque le film contient ce mot dans le titre, qui aurait pu se contenter de « Un citoyen au-dessus de tout soupçon » ? Elle n’est pas dans le film, où les policiers passent leur temps, à une exception près, à la contourner. On pourrait émettre l’hypothèse qu’elle est dans le projet du film lui-même. Petri enquête sur ce qui est possible dans un système où un citoyen est au-dessus de tout soupçon, et jusqu’où cette invulnérabilité peut mener. On peut penser que cette démarche est en cohérence avec ses films suivants, et en particulier Todo Modo, tiré du roman de Sciascia. C’est en tout cas une enquête qui se penche sur les systèmes autoritaires qui placent certains citoyens au-dessus de tous les autres. Le personnage joué de façon magistrale par Volonté montre bien ce qu’il peut alors en advenir.

 Esthétique de la folie

 Elio Petri introduit dans le film politique la même névrose qui saisit les policiers du film noir dans d’autres films, plus orientés vers le genre policier. Dans L'inspecteur Harry (Don Siegel, 1971), French connection (William Friedkin, 1971), Les flics ne dorment pas la nuit (Richard Fleischer, 1972), The offence (Sidney Lumet, 1973) et Serpico (Sidney Lumet, 1973) les policiers sont contaminés par le mal auquel ils sont confrontés dans l'exercice de leur métier. Ici, la toute-puissance de la société politico-policière pousse le « dottore » à aller toujours plus loin dans la dénonciation de son propre crime, par ailleurs totalement gratuit, pour jouir de son impunité. A la folie du crime succède la folie de l'enquête et, in fine, la folie du personnage, névrosé dans une société qui le laisse lui-même sans justice. Les zooms, les lumières très fortes et la musique appuyée d'Ennio Morricone s'accroissent avec la folie grandissante du personnage.

Elio Petri ne révèle que tardivement cette folie du personnage qui est pourtant lucide et qui sait ce qui lui arrive. Il est un policier et il veut être arrêté. Il exerce son pouvoir sous les formes les plus théâtrales parce que c'est la logique du pouvoir. Le design moderne de son appartement finit par lui être insupportable : Le « dottore » est un enfant apeuré par le monde moderne qu'il contribue à rendre fou. Il s'était réfugié chez Augusta qui exprimait le même refus de la modernité dans un style "à la d'Annunzio", décadent, trouble, morbide, trouvant dans cet art proche de celui des préraphaélites un refuge auprès de symboles intemporels. Les décors, comme la musique, jouent pleinement leur rôle dans l’enquête de Petri, dont le succès est incontestablement mérité.