Le Soupçon.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Le mot « soupçon » a un double sens intéressant. Il désigne à la fois une quantité minime, insignifiante, et l’idée selon laquelle le monde, la réalité, ne sont pas comme ils apparaissent, ou comme on veut les montrer. Dans les deux cas le soupçon est un « presque rien » qui change tout. Le soupçon d’épices ajouté par le cuisinier change le goût du plat. Le soupçon qui s’insinue dans l’esprit autrefois crédule change le regard sur la réalité. Mais si le soupçon devient systématique il change de nature. Dans le premier cas il disparait : je ne peux pas ajouter « plusieurs soupçons ». Dans le second cas le soupçon systématique devient un dogme, savamment utilisé par exemple par les théories du complot. Il se fossilise. Il peut alors devenir à son tour l’objet d’un soupçon au second degré, imaginant à tort ou à raison que ce soupçon systématique obéit à une stratégie aux intentions cachées. Il y a donc des usages et des abus du soupçon. Comment en avoir un usage raisonné ?

Le soupçon ne porte pas sur la réalité mais sur les représentations qui en sont faites. Ce n’est pas parce que ces représentations, qui sont aussi des constructions, sont logiques et bien faites qu’elles sont vraies. C’est ainsi que Cicéron, dans le traité De la divination (De divinatione), soupçonne les capacités effectives des devins. La divination repose sur des conjectures. Ces conjectures peuvent toujours être mises en doute. Elles reposent en fait sur une recherche des causes, et dans ce cas la divination se rapproche nettement, comme Cicéron le remarque avec un peu d’ironie, de la démarche scientifique. « Je n’hésiterais pas à dire ceci : si un seul événement a été présagé et prédit de manière à échoir, le moment venu, comme il a été prédit, et s’il apparait que rien ne s’est produit là par hasard, fortuitement, la divination existe sans nul doute et tout le monde doit en convenir ».

Le soupçon connait donc deux moments. Face à une réalité parfois déconcertante et imprévisible, on peut soupçonner qu’il y a une logique des événements, l’analyser est la reconstituer. Mais elle reste une construction, et donc à ce titre critiquable, comme le sont toutes les étapes d’une démarche scientifique. Si on refuse toute critique de ces constructions, on peut alors soupçonner que les solutions apportées, comme dans le cas de la divination, sont elles-mêmes suspectes. Mais on peut alors aboutir à un scepticisme quant à la possibilité de comprendre la réalité. A la limité, on arrive à l’idée qu’il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. Le fait que le soupçon se situe à deux moments, ou à deux niveaux d’une démarche est mis en valeur par de multiples créations littéraires et cinématographiques. Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, de Elio Petri (1970), par exemple, met en scène l’autorité d’un commissaire de police insoupçonnable qui commet un meurtre et joue à poser les indices montrant sa culpabilité, sans réussir à ébranler les certitudes de ses subordonnés. Le soupçon, dans ce cas, aurait été souhaitable, et le film nous y invite. A l’inverse, dans Soupçons d’Alfred Hitchcock (1941), la douce et riche Lina soupçonne son mari de s’être uni à elle pour l’exploiter et, finalement, l’éliminer. Les indices s’accumulent, débouchent chez elle sur une certitude. Or, ses soupçons s’avèrent infondés. La vérité, en somme, peut être invisible pour beaucoup et c’est le soupçon qui peut déclencher sa révélation. Celui-ci peut au contraire la dissimuler par une interprétation fantaisiste/fantastique. Le soupçon est des deux côtés.

L’analyse du soupçon dans tous ses états est donc nécessaire et c’est à elle que se sont consacrés les trois penseurs que Paul Ricoeur qualifie de « maîtres du soupçon : Marx, Nietzsche et Freud. « Si l’on remonte à leur intention commune, on y trouve la décision de considérer d’abord la conscience dans son ensemble comme conscience « fausse ». Par là ils reprennent, chacun dans un registre différent, le problème du doute cartésien, pour le porter au cœur même de la forteresse cartésienne. Le philosophe formé à l’école de Descartes sait que les choses sont douteuses, qu’elles ne sont pas telles qu’elles apparaissent ; mais il ne doute pas que la conscience ne soit telle qu’elle s’apparait à elle-même ; en elle, sens et conscience coïncident ; depuis Marx, Nietzsche et Freud, nous en doutons » (Paul Ricoeur, De l’interprétation). Les « maîtres du soupçon » sont maîtres en deux sens : ils transforment le soupçon classique, sur l’interprétation du monde. Ils y ajoutent le soupçon sur l’interprète, en se demandant ce qui motive telle interprétation plutôt que telle autre.

Il y a donc toujours une place pour le soupçon, mais elle concerne également le soupçonneux, et c’est là que l’expression « maîtres du soupçon » prend tout son sens. Il s’agit de maîtriser le soupçon lui-même, d’en comprendre les limites et de savoir qu’il peut devenir à son tour un moyen de manipulation. On peut prendre pour l’illustrer l’exemple du négationnisme, qui s’est présenté comme « révisionnisme », avec l’importance qu’ont ici ces mots. Si une attitude révisionniste est dans le droit fil du travail de l’historien, et est donc tout à fait légitime, l’attitude consistant à nier la réalité dans une intention précise peut être mise en question : le révisionnisme n’est plus, alors, une vigilance soupçonneuse. Il devient négationnisme. Ce glissement a bien été montré par Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire, première édition 1981, édition revue 2005) à propos de la négation du génocide opéré par le régime nazi. En soupçonnant que derrière la négation du génocide se trouvent des motivations qui ont peu à voir avec un travail historique, et sont donc imperméables à des arguments raisonnés, Pierre Vidal-Naquet est un véritable « maître du soupçon ». Les maîtres du soupçon sont ceux qui non seulement savent soupçonner, mais savent également voir ce qu’il y a parfois derrière le soupçon. Une maîtrise complexe, difficile, mais, comme le montre cet exemple, indispensable.