Le Soupçon.

Conférences données par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues le 19 mai 2017 et le 17 octobre 2019.

Le mot « soupçon » a un double sens intéressant. Il désigne à la fois une quantité minime, insignifiante, et l’idée selon laquelle le monde, la réalité, ne sont pas comme ils apparaissent, ou comme on veut les montrer. Dans les deux cas le soupçon est un « presque rien » qui change tout. Le soupçon d’épices ajouté par le cuisinier change le goût du plat. Le soupçon qui s’insinue dans l’esprit autrefois crédule change le regard sur la réalité. Mais si le soupçon devient systématique il change de nature. Dans le premier cas il disparait : je ne peux pas ajouter « plusieurs soupçons ». Dans le second cas le soupçon systématique devient un dogme, savamment utilisé par exemple par les théories du complot. Il se fossilise. Il peut alors devenir à son tour l’objet d’un soupçon au second degré, imaginant à tort ou à raison que ce soupçon systématique obéit à une stratégie aux intentions cachées. Il y a donc des usages et des abus du soupçon. Comment en avoir un usage raisonné ?

Le soupçon ne porte pas sur la réalité mais sur les représentations qui en sont faites. Ce n’est pas parce que ces représentations, qui sont aussi des constructions, sont logiques et bien faites qu’elles sont vraies. C’est ainsi que Cicéron, dans le traité De la divination (De divinatione), soupçonne les capacités effectives des devins. La divination repose sur des conjectures. Ces conjectures peuvent toujours être mises en doute. Elles reposent en fait sur une recherche des causes, et dans ce cas la divination se rapproche nettement, comme Cicéron le remarque avec un peu d’ironie, de la démarche scientifique. « Je n’hésiterais pas à dire ceci : si un seul événement a été présagé et prédit de manière à échoir, le moment venu, comme il a été prédit, et s’il apparait que rien ne s’est produit là par hasard, fortuitement, la divination existe sans nul doute et tout le monde doit en convenir ».

Le soupçon connait donc deux moments. Face à une réalité parfois déconcertante et imprévisible, on peut soupçonner qu’il y a une logique des événements, l’analyser est la reconstituer. Mais elle reste une construction, et donc à ce titre critiquable, comme le sont toutes les étapes d’une démarche scientifique. Si on refuse toute critique de ces constructions, on peut alors soupçonner que les solutions apportées, comme dans le cas de la divination, sont elles-mêmes suspectes. Mais on peut alors aboutir à un scepticisme quant à la possibilité de comprendre la réalité. A la limité, on arrive à l’idée qu’il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. Le fait que le soupçon se situe à deux moments, ou à deux niveaux d’une démarche est mis en valeur par de multiples créations littéraires et cinématographiques. Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, de Elio Petri (1970), par exemple, met en scène l’autorité d’un commissaire de police insoupçonnable qui commet un meurtre et joue à poser les indices montrant sa culpabilité, sans réussir à ébranler les certitudes de ses subordonnés. Le soupçon, dans ce cas, aurait été souhaitable, et le film nous y invite. A l’inverse, dans Soupçons d’Alfred Hitchcock (1941), la douce et riche Lina soupçonne son mari de s’être uni à elle pour l’exploiter et, finalement, l’éliminer. Les indices s’accumulent, débouchent chez elle sur une certitude. Or, ses soupçons s’avèrent infondés. La vérité, en somme, peut être invisible pour beaucoup et c’est le soupçon qui peut déclencher sa révélation. Celui-ci peut au contraire la dissimuler par une interprétation fantaisiste/fantastique. Le soupçon est des deux côtés.

L’analyse du soupçon dans tous ses états est donc nécessaire et c’est à elle que se sont consacrés les trois penseurs que Paul Ricoeur qualifie de « maîtres du soupçon : Marx, Nietzsche et Freud. « Si l’on remonte à leur intention commune, on y trouve la décision de considérer d’abord la conscience dans son ensemble comme conscience « fausse ». Par là ils reprennent, chacun dans un registre différent, le problème du doute cartésien, pour le porter au cœur même de la forteresse cartésienne. Le philosophe formé à l’école de Descartes sait que les choses sont douteuses, qu’elles ne sont pas telles qu’elles apparaissent ; mais il ne doute pas que la conscience ne soit telle qu’elle s’apparait à elle-même ; en elle, sens et conscience coïncident ; depuis Marx, Nietzsche et Freud, nous en doutons » (Paul Ricoeur, De l’interprétation). Les « maîtres du soupçon » sont maîtres en deux sens : ils transforment le soupçon classique, sur l’interprétation du monde. Ils y ajoutent le soupçon sur l’interprète, en se demandant ce qui motive telle interprétation plutôt que telle autre.

Il y a donc toujours une place pour le soupçon, mais elle concerne également le soupçonneux, et c’est là que l’expression « maîtres du soupçon » prend tout son sens. Il s’agit de maîtriser le soupçon lui-même, d’en comprendre les limites et de savoir qu’il peut devenir à son tour un moyen de manipulation. On peut prendre pour l’illustrer l’exemple du négationnisme, qui s’est présenté comme « révisionnisme », avec l’importance qu’ont ici ces mots. Si une attitude révisionniste est dans le droit fil du travail de l’historien, et est donc tout à fait légitime, l’attitude consistant à nier la réalité dans une intention précise peut être mise en question : le révisionnisme n’est plus, alors, une vigilance soupçonneuse. Il devient négationnisme. Ce glissement a bien été montré par Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire, première édition 1981, édition revue 2005) à propos de la négation du génocide opéré par le régime nazi. En soupçonnant que derrière la négation du génocide se trouvent des motivations qui ont peu à voir avec un travail historique, et sont donc imperméables à des arguments raisonnés, Pierre Vidal-Naquet est un véritable « maître du soupçon ». Les maîtres du soupçon sont ceux qui non seulement savent soupçonner, mais savent également voir ce qu’il y a parfois derrière le soupçon. Une maîtrise complexe, difficile, mais, comme le montre cet exemple, indispensable.

Le thème du soupçon est repris en 2019, dans son association avec la notion de secret. Il y a en effet une solidarité entre les deux. S’il y a soupçon, c’est qu’on imagine quelque chose de caché, de secret. Et que celui qui ne divulgue pas le secret y a intérêt. Mais comment en être sûr ? On peut ne se douter de rien, ou imaginer tout autre chose que le « véritable » secret. Le premier extrait de film  qui illustre cette idée est celui de Ratatouille (2007), dessin animé produit par Disney.Le héros veut avouer à son amie, qui le soupçonne de se servir d'elle et de son savoir culinaire, qu'il est aidé par un rat et que c'est de là qu'il tire son savoir. Mais il n'arrive pas à dire quelque chose d'aussi inimaginable. Soupçon d'un côté, secret de l'autre, il est impossible de dénouer une telle situation, du moins pour le moment. Cette impasse peut amener un rêve de transparence, d'une société où on saurait tout de tous. Outre que c’est impossible, ce ne serait peut-être pas souhaitable. L'image de la transparence, comble de l’ironie, est assez ambigüe. Car d’un être vraiment transparent, on ne voit rien.

Il faut donc essayer d’être raisonnable et de prendre en compte le soupçon. C’est ce que fait Descartes avec méthode, en prenant conscience de l’enjeu : un soupçon, ce n’est rien, mais il peut tout renverser, quand la confiance est perdue. Qui nous dit qu’un malin génie n’est pas à l’œuvre, comme dans The Truman show (1998), Truman Burbank ? Pour s’en apercevoir Il suffit d’un rien, comme dans le film d’Hitchcock, Soupçons (1941), qui est la seconde illustration, dans la scène ou une amie (?) de Joan Fontaine lui fait remarquer que son marin, qui dit avoir abandonné le jeu, a été vu au champ de courses. La remarque malveillante déclenche tout le processus.

On peut alors revenir aux maîtres du soupçon évoqués auparavant. Avec Marx et Nietzsche on a une forme globale de soupçon qui met en question la conscience que l’on peut avoir de l’état du monde. Compte tenu des théories et des traditions auxquelles ils s’attaquent, on peut considérer qu’il n’y a plus, en somme, de système ou d’individu au-dessus de tout soupçon. C’est une thématique que reprend dans toute sa complexité le film d’Elio Petri, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon 1970, également vu en ciné philo), troisième illustration du thème. Petri met en scène le chef de la police criminelle, interprété par Gian Maria Volonté, devenu celui de la police politique, qui commet un meurtre et laisse des traces de son forfait par jeu, sachant que personne ne le soupçonnera. Il pousse le jeu très loin, laissant volontairement des indices que personne ne pourra utiiser. oupçonner son subordonné. Il ne peut pourtant garder le secret, car il soupçonne que cela cache en lui quelque chose de plus redoutable encore. C’est un malaise très différent de celui du héros de Ratatouille, mais tout aussi redoutable. Il accumule donc les preuves contre lui mais en vain. Le système doit conserver son image de citoyen au-dessus de tout soupçon. Dans la dernière scène (imaginaire ou réelle ?), alors qu’il fait tout pour prouver qu’il est coupable, il se retrouve obligé de se déclarer innocent, face à tous ses chefs et collaborateurs qui le savent coupable mais ne peuvent le faire savoir : le secret est un instrument de pouvoir qui, dans ce cas comme dans d’autres, ne doit pas laisser entrer le soupçon.

Voilà donc un soupçon qui pourrait entrer dans le cadre de l’analyse de Marx (l’Etat au service de l’asservissement) et de Nietzsche (le recours à la morale pour y arriver). Mais il s’y superpose un autre élément, celui du désarroi du personnage principal, qui ne maitrise pas ce qui lui arrive, et ne peut pas le supporter. C’est là qu’entre en scène le troisième maitre du soupçon, Freud soupçonne que le sens des discours étranges des “fous”, et les images des songes, ne se réduisent pas au sens littéral mais qu’on peut en tirer un sens moins obscur, inconnu de la personne qui ne comprend pas ce qu’elle vit et qu’elle rêve. La conscience (le moi) n’est pas le maitre dans sa propre maison. Il ne connait pas les vraies raisons de ses affects et de ses souffrances. Or, le processus de la psychanalyse ne lui permettra pas de connaitre tous les secrets de son esprit, comme si c’était une pièce jusque-là fermée dont on allait enfin pouvoir ouvrir la porte et découvrir tous les éléments. Si Freud a pu croire, au début, qu’il y avait quelque chose de précis à découvrir, l’expérience de la psychanalyse l’amènera à une conclusion plus modeste. Il n’y a pas de « clefs des songes » définitive, et la révélation du secret se révèlera surtout décevante, mettant devant une nouvelle porte à ouvrir. C’est que si le soupçon suppose le secret, la découverte du secret ne met pas fin au processus. Elle peut amener à un autre soupçon. Interpréter, ce n’est pas seulement remonter, faire un déchiffrage, c’est ouvrir de nouveaux horizons. L’interprétation est indéfinie.

Le soupçon peut toujours être construit, sinon justifié, mais il ne peut pas envahir l’existence sans la rendre intolérable. Je ne peux plus rien faire sans avoir peur d’être pris au piège, et finalement dans un état proche de la folie. Pire: Cet état va me faire tomber dans les filets de ceux qui vont se présenter comme ceux qui savent, qui me disent ce que tout le monde cache, qui vont me révéler les secrets du vaste complot dans lequel on essaie de me noyer. Et je n’aurai peut-être plus les moyens de soupçonner qu’eux aussi peuvent être en train de délirer. Le moment de faiblesse que je vis fait de moi une proie. Le soupçon est toujours possible, mais c’est seulement une possibilité. En droit, le suspect n’est pas le coupable. Il faut analyser les raisons et les fondements du soupçon.On ne doit pas éliminer le soupçon. Ce n’est pas parce que vous êtes paranoïaque que vous n’avez pas d’ennemis ! La post politique se nourrit de « post vérités » ou de « vérités alternatives » très suspectes. Dire que nous sommes dans la post vérité, et donc qu’on ne peut plus parler de vérité, laisse aux plus puissants les clefs du monde. C’est une manœuvre incontestablement suspecte. Il fait donc être suspicieux, raisonnables et prudents. Descartes procédait « masqué » (« comme les acteurs, pour que le rouge de la honte n’apparaisse pas dans leur visage, portent le masque, ainsi moi aussi, sur le point d’apparaitre sur la scène du monde, dont j’ai été jusqu’ici le spectateur, j’avance masqué »). Il ajoutait que sa « démolition » ne devait pas être suivie à la lettre, mais être analysée. Peu de temps après, il écrivait un livre qui eut un grand écho, et devint un maitre du soupçon. Démasqué, Descartes nous donne le secret du soupçon : On peut soupçonner tout et tous, mais toujours à l’aide de sa raison, sans tomber dans le délire. Un conseil que chacun peut suivre !