Le voyage de Chihiro

De Hayao Miyazaki (2001).

Présenté au Pôle culturel de Sorgues par Pierre Pasquini, dans le cadre du ciné philo, le vendredi 26 mars 2020.

Le titre original est Sen to shihiro no kamikakushi (Sen et Chihiro cachées par les Dieux). Le thème de l’enfant enlevé par les esprits estAffiche 5.Chihiro un genre à part au Japon, le Kamikakushi. Le titre anglais est  Spirited away (enlevé par enchantement), mais on ne sait pas, en anglais, qui est enlevé (Toutefois, «  prepare to be spirited away », dit la bande annonce s’adressant au spectateur). A côté, le titre français est plutôt pâle.

Le voyage de chihiro illustre la tradition des Yôkai. Ce terme est composé de deux caractères signifiant « inquiétant ou étrange. Il désigne des apparitions étranges ou équivoques qui sont à la fois esprits, fantômes, monstres, démons familiers, divinités locales ou mineures, vieux objets doués d’une âme, animaux fabuleux. Un Yôkai n’est ni tout à fait un fantôme, ni tout à fait un être humain mais une combinaison fantastique des deux entités. En somme, chaque Kami (déités populaires présentes au bord des routes, esprits supérieurs à la condition humaine, vénérés mais non adorés) serait un Yôkai en puissance. « Tout objet passé un certain âge peut devenir un Yôkai… Les yôkai sont le véritable socle sur lequel repose toute la conception du surnaturel dans la culture japonaise ».

L’inspiration de Miyasaki se place dans une thématique plus large : Les écrits des frères Grimm, les auteurs romantiques du XIX°. Comme Cendrillon, Chihiro est une humble servante dans un palais de conte de fées. Comme Gretel, elle est enfermée par une sorcière cannibale. Le personnage dont elle se rapproche le plus est toutefois Alice (1865). Face au merveilleux et aux périls des pays irréels qu’elles affrontent, la Japonaise et l’Anglaise s’avèrent fines observatrices. Mais là où Alice réfléchit avec ironie, Chihiro agit avec une hardiesse physique et pratique. A la différence d’Alice, toutefois, Chihiro a une mission à remplir.

La scène d’ouverture est liée à « l’inquiétante étrangeté », Das unheimliche, de Freud (1919), qui évoque la transition du foyer familial vers l’inconnu. Freud y parle d’un puits couvert, ou d’un cours d’eau asséché. « On ne peut pas marcher dessus sans avoir l’impression que l’eau pourrait y apparaitre un jour ». Chihiro a l’impression diffuse d’une menace ou d’un secret tout proche.

Le pays dans lequel elle arrive avec ses parents est une variante nippone d’un Disneyland rétro. Le lieu des bains reflète l’organisation d’une entreprise capitaliste florissante : rythme de travail en bas, luxe en haut. On est dans un monde fantastique, lieu où règne l’incertitude entre la réalité et l’illusion.

Les noms ont toute leur importance, mais leur signification est liée à la langue japonaise. Le nom Chihiro évoque Chisato, héros d’un conte « un dragon dans les profondeurs » (fin XIX°), La ressemblance souligne l’allure « garçon manqué » de l’héroïne. Le rapport au nom est aussi celui de la nomination, du pouvoir de nommer et de dénommer. La nomination est une forme majeure de domination. Miyasaki voulait mettre en scène « la chose la plus menaçante pour le Japon d’aujourd’hui, être dominé par autrui ». Le moyen d’illustrer cette domination est la confiscation du nom qu’opère Yubaba : la suppression du nom est une malédiction. Haku, lui aussi, a oublié son nom complet et reste sous influence à cause de cela.

9.3.ChihiroLe courage de Sen/Chihiro se manifeste à de nombreuses reprises dans le film, comme lorsqu’elle fait avaler la boulette médicinale au dragon, puis transforme le ver en tache gluante quand Haku crache le sceau. Elle joint alors ses index que Kamaji sépare comme s’il coupait un fil. C’est un geste connu au Japon sous le nom de engacho vo kiru, superstition destinée à rassurer les enfants qui auraient marché sur une saleté, semblable au sel qu’on jette par-dessus son épaule.

Les sept épreuves de Sen. Comme beaucoup de héros mythiques (on pense d’abord à Hercule), Chihiro doit passer par une série d’épreuves.

-La séparation. Dans le Pinnochio de Disney (le livre parait en 1883, le film de Disney sort en 1940, et en 1952 au Japon), des enfants sont changés en ânes dans un parc d’attraction sur une île enchantée. Après la transformation de ses parents, Chihiro se demande si elle rêve, mais doit surmonter ce cauchemar.

-Les fourneaux. Ensuite, les aventures de Chihiro débutent comme celles d’Alice par une chute périlleuse. Dans les fourneaux on découvre un travail à la chaine des suies, et une grève sauvage. Avec ces créatures étranges, on est entre comique et fantastique mais le rapport au réel est souterrain, en quelque sorte. Miyasaki a souvent affirmé se retrouver dans la figure de Kamaji, soumis aux ordres d’autorités supérieures et supervisant une armée de petites mains.

-La sorcière. Yubaba s’impose en messagère de mort en déclarant à la jeune fille « Tes parents ont mangé les mets destinés à mes hôtes… Jamais tu ne les reverras… Ils ont mérité leur sort ». C’est elle qui efface son nom en en faisant Sen. Chihiro lui tient tête.

-Le bain. Elle doit laver l’esprit « super extra putride » (On pense aux écuries d’Augias, un des travaux d’Hercule). L’esprit putride est en réalité victime de l’inconscience des hommes et des déchets de la société de consommation. C’est une thématique de Miyasaki déjà présente dans Nausicaa, et dans Princesse Mononoké. Ce travail impressionnant de purification est un de ses plus beaux exploits. « Tu as réussi » lui dit l’esprit en lui donnant la « boulette putride », bien utile par la suite.

-Le sauvetage de Haku est une nouvelle preuve de son courage. Chihiro/Sen pénètre dans la salle de bains de la sorcière, maitrise le bébé géant qui a peur des microbes (ce qui rappelle Alice sermonnant le bébé grognard de la duchesse au pays des merveilles. « Ne grogne pas, ça n’est pas une façon convenable de s’exprimer. Si jamais tu te transformes en cochon, je ne m’occuperai plus de toi »). Soit dit en passant, le bébé est obsédé par la contamination par contact. La séance de ciné philo a eu lieu quelques jours avant le confinement général. C’est une coïncidence ironique, une nouvelle preuve des jonctions inattendues entre la réalité et la fiction. Dans le film, grâce à une série de métamorphoses, Haku est sauvé mais en bas, l’esprit sans visage fait des ravages.

-L'esprit sans visage rappelle le Mephistophélès dans le Faust de Goethe. Ses pieds sont palmés comme ceux d’un démon. Il propose un pacte diabolique, mais Sen/Chihiro/Faust refuse. Elle met fin au banquet macabre en lui faisant ingurgiter un bout de la boulette magique.

-« La tâche difficile ». La dernière épreuve est la plus délicate : sauver ses parents en les reconnaissant. Identifier un être métamorphosé est une épreuve fréquente dans les contes de fée. Chihiro fait le bon choix, applaudie par tous les protagonistes du film, rassemblés comme pour la fin d’un show, lors de l’acclamation de la vedette.9.4.Chihiro

 

Le philosophe et linguiste Noam Chomsky remarque que les concepts ont quelque chose d’indicible pour chacun d’entre nous, tant ils sont liés à l’intime, et que l’enfant le comprend immédiatement, comme le montrent les contes. La fin de Chihiro est une belle illustration de ses propos. « On ne peut pas donner les caractéristiques physiques de ce que signifie être une rivière ou une personne ou même une tasse. Tous ces concepts, même les plus simples, dépendent de nos interprétations internes, et ce en termes de fonction, forme, visées, continuité psychique, ou toutes autres sortes de choses. Chaque petit enfant saisit cela instantanément. A vrai dire, les contes de fées sont basés sur ce principe » (Conversations avec Noam Chomsky).

Conclusion

Le film de Miyasaki est à la fois totalement japonais et totalement universel, par l’ensemble des influences et références qu’il convoque, et métamorphose, dans sa réalisation. C’est un bel exemple montrant qu’une œuvre fortement implantée dans une culture donnée peut s’inspirer de multiples sources sans être dénaturée pour autant. Le succès qu’elle a eu, ainsi que sa postérité dans le film d’animation, montrent la puissance de ce double caractère. Si la comparaison n’est pas trop audacieuse, on pourrait penser au succès des albums d’Astérix. Quoi de plus gaulois et, à la limite, de plus franchouillard que ce petit village ? Et pourtant, les aventures de ce petit bonhomme et de son compère (on ne peut pas dire de ce « gros » compère, sans le vexer) ont franchi toutes les frontières.