Rebecca

D'Alfred Hitchcock, avec Laurence Olivier et Joan Fontaine.

Présenté au Pôle culturel de Sorgues par Pierre Pasquini, dans le cadre du ciné philo

1.Qui est l’auteur ?La première réflexion que peut susciter le film, dans la lignée de Michel Foucault, est de se demander quel en est8.9.Rebecca le véritable auteur. C’est une adaptation d’un livre de Daphné du Maurier, le réalisateur en est évidemment Hitchcock, mais Jean-Loup Bourget (voir bibliographie ci-dessous) montre bien le rôle de Selznick, le producteur. Il en suit l’intervention sous ses diverses formes. Selznick traite le premier projet de Harrison, Hogan et Hitchcock de « version déformée et vulgaire d’un roman au succès avéré, qui substitue sans raison des scènes de cinéma vieillottes aux scènes si envoutantes de Daphné du Maurier ». Il impose des modifications, intervient dans le choix des acteurs et leur profil. Il a une importance très visible dans la structure du générique. La musique de Franz Waxman peut également être considérée comme un des piliers du récit. Elle lui donne une forme spécifique et on peut souligner, comme pour beaucoup d’autres films vus dans le cadre du ciné philo (True Grit par exemple) que la musique est une part fondamentale de l’œuvre. Les contraintes extérieures, enfin, ont aussi leur place. Joseph Breen, patron de la PCA (production Code Administration), fait changer la fin du film afin qu’il soit conforme aux règles : Maxim n’a pas tué Rebecca.

 2.Le nom de Rebecca  est un concentré complexe. Il évoque d’abord la Rebecca biblique, femme d’Isaac, mère d’Esau et Jacob, belle manipulatrice. Il évoque à l’époque une héroïne de roman et de cinéma oubliée maintenant, celle de la « foire aux vanités » de Thackeray. Et enfin celle d’Ivanhoé (ce sera Elizabeth Taylor, dans le film de Richard Thorpe, en 1952, avec Joan Fontaine en Rowena). On peut s’amuser à donner un autre prénom à l’héroïne. Quelque chose du film en serait incontestablement modifié, même si l’imprégnation culturelle que ce prénom suppose tend à s’effacer. On peut considérer, concernant cette fois « je », l'héroïne sans nom jouée par Joean Fontaine, qu’on a affaire à un renversement cruel du mythe de Cendrillon. Selon  Tania Modleski, (dans The women who knew too much, 1988, titre qui parodie un des grands films de Hitchcock), l’histoire est celle de la maturation d’une femme enfant qui doit s’affirmer face à une figure paternelle (Maxim) et trois substituts maternels (Mrs Van Hopper, Rebecca, Mrs Danvers). Elle est comme une cendrillon affrontant plus fort qu’elle. Mais le renversement cruel  intervient lors du bal masqué. L’héroïne est alors possédée par la figure de Rebecca.

8.7.Rebecca3.Les thèmes qui courent dans l’œuvre de Hitchckock ont une forte présence dans Rebecca, et d’abord celui de la culpabilité. Gérard Genette l’écrit en 1954, « Rebecca (et Soupçons) nous renvoient de la faute terrestre au péché originel en nous montrant la culpabilité de l’homme strictement coextensive à la curiosité de la femme. Ce n’est pas, je pense, un paradoxe de dire que Laurence Olivier ne serait pas nécessairement coupable du meurtre de Rebecca si Joan Fontaine (« je ») ne s’obstinait à vouloir percer le mystère de sa mort » (1955). C’est la curiosité de Joan Fontaine qui constitue l’aiguillon du film, qui crée à travers son inquiétude le climat d’angoisse cher à Hitchckock, et la pousse à visiter le mausolée de Rebecca. Elle y rencontre ce qu’elle cherchait, par l’intermédiaire de Mrs Danvers : la présence de la défunte. Mrs Danvers  est comme le substitut du fantôme de Rebecca, qu’elle impose à « je » ; La tension va crescendo. « Je » est de plus en plus oppressée. Mrs Danvers lui demande si elle pense que les morts reviennent pour épier les vivants. « Non, je ne crois pas » dit-elle, manifestement pas convaincue. Quand elle éclater en sanglots, la scène est immédiatement suivie d’un ressac pas du tout apaisant, le même qu’à Monte Carlo, comme un rappel de la présence obsessionnelle de la défunte. Plus tard, la confession de Maxim par ses trois aveux est une délivrance. Il a tué Rebecca, il la haissait, elle le trompait (et même pire…). Ces aveux le délivrent de la possession que Rebecca exercait sur lui, du poids de honte que perpétuait madame Danvers. Ils retournent la dépendance vers l’héroïne responsable de sa délivrance. C’est tout le poids qu’exercent les figures féminines dans le cinéma de Hitchcock, avec lequel il se débat de façon tout à fait différente dans le film suivant, Fenêtre sur cour. Là encore la pensée de Foucault, qui insiste sur le rôle de l’eau dans les aveux (la médecine asilaire, remarque-t-il, justifiait le recours aux douches pour traiter les malades, puisque l’eau est l’instrument de l’aveu) nous permet de comprendre la puissance du film. La culpabilité et la délivrance ne sont pas seulement incarnées par les personnages mais par l'image en mouvement dans sa totalité.

4.On peut avoir, enfin, une lecture sociopolitique de Rebecca. Manderley est un véritable personnage du film, fonctionnant sur un mode jamais explicité, avec une abondance de domestiques, sans doute des fermiers, qu’on ne voit jamais, un propriétaire qui ne travaille pas et qui se repose sur Crawley pour tout. C’est le portrait de la classe oisive  décrite par un économiste américain, Thorstein Veblen (Leisure class, 1899). Peu avant Rebecca, avec La règle du jeu (1939), Renoir dressait le portrait à charge de cette classe oisive et décadente. Mais de là à faire de Hitchcock un révolutionnaire…

La scène de l’arrivée à Manderley est marquante à cet égard. « Je » se trouve en face d’une armée de domestiques. Mrs Danvers surgit8.8.Rebecca

mystérieusement sur la gauche. C’est elle qui a organisé cette scène. « Je » est désemparée. Les rôles sont inversés. Ce n’est pas la maisonnée qu’on présente à sa nouvelle maitresse, c’est une jeune femme intimidée et maladroite qu’on présente à une caste de domestiques qui jugent son incompétence. Mais la suite renversera cet ordre et d’ailleurs la musique qui accompagne cette scène a quelque chose d’ironique (Rule Brittania, « Britons never, never, never shall be slaves » pour saluer une armée de domestiques) ;

Il faut ajouter une série de touches prévues par Hitchcock et supprimées par Selznick qui les jugeait « vulgaires » : Maxim fumant le cigare sur un bateau, indifférent au malaise des autres voyageurs, la sœur de Max en seconde madame Van hopper, une scène de golf burlesque. L’ironie était nettement présente dans le premier projet. Devenue plus discrète, elle reste néanmoins un élément essentiel de ce film remarquable.

Bibliographie:

Jean-Loup Bourget, Rebecca, Vendémiaire, 2017.

Michel Foucault, "Qu'est-ce qu'un auteur ?", dans Dits et écrits, volume 1, texte n° 69.

Michel Foucault, "L'eau et la folie", dans Dits et écrits, volume 1, texte n°16.