Viva la libertà, de Roberto Ando (2014), avec Toni Servilio et Valeria Bruni-Tedeschi.

Présenté le 7 décembre 2018 au Pôle culturel de Sorgues par Pierre Pasquini, dans le cadre du ciné philo

8.4.Viva la libertà

Vive la liberté ! Qui pourrait dire le contraire ? Mais si on demande de quelle liberté il s’agit, c’est là que commencent les polémiques. La liberté d’être soi-même ? La liberté d’être un autre ? De dire ce qui vient à l’esprit ? De s’échapper et d’essayer une autre vie ? Vive la liberté, certes, mais être libre, c’est autre chose. Par exemple, quand nous sommes devant des problèmes qui semblent insolubles, comment être libres ?

Pour « l’onorevole » Enrico Oliveri, la situation semble sans issue. Son parti perd chaque jour plus d’électeurs potentiels. Comme chaque fois que quelque chose va mal, on cherche des responsables, et on pense naturellement au chef du parti, responsable de la défaite annoncée. Les polémiques n’ont pas encore commencé, mais ne sauraient tarder. Il y a des indices de tension. « L’onorevole » se demande que faire. Démissionner ? S’accrocher au poste ? Essayer une autre formule ? Il décide finalement de se mettre hors-jeu, ou plutôt de sortir du terrain, pour reprendre la métaphore sportive. Il fuit. Il disparait. C’est un acte grave, qui pourrait avoir des conséquences sur le parti lui-même. Comme le dit un vieux militant, très sévère, ce n’est pas seulement lui qui disparait. « Après lui, il n’y aura plus de trace de nous ». Mais il ne disparait pas complètement dans l’inconnu, comme le Mathias Pascal de Pirandello. Il retourne dans son passé. Il retrouve l’ex amante, maintenant mariée, et se cache dans sa maison. Nous ne savons pas ce qu’il pense de l’avenir du parti sans lui. Peut-être ne pense-t-il rien. Il s’est libéré de ses obligations. Est-ce vraiment un moment de liberté ?

Et voici l’inattendu. Le jumeau, Giovanni Ernani pourrait être une réponse –momentanée- à l’angoissante disparition de son frère Enrico. Ernani est connu des spécialistes par son livre L’illusion de vivre. Il y a dans le titre quelque chose de Schopenhauer (pour l’illusion) et de Nietzsche (pour vivre). Nietzsche dirait peut-être que si la vie est une illusion, mieux vaut la jouer. Ernani décide en ce sens de saisir l’occasion de jouer le rôle de son frère. C’est un jeu auquel ils jouaient tous les deux dans leur enfance, et qu’il réussissait très bien. Mais il décide aussi de ne pas imiter totalement son frère, d’y mettre quelque chose de lui. Il refuse d’être un simple substitut. Le fait de ne pas être le « vrai onorevole » le rend plus libre. Il est sans peur et sans calcul sur les conséquences de son comportement et de ses paroles. Il peut dire des choses qu’aucun homme politique n’oserait dire. Et ça marche, parce qu’on sent que sa voix est authentique, n’est pas le résultat d’un calcul, le résultat du travail des communicants qui entouraient Oliveri.

8.5. Viva la libertàBottini, le secrétaire d’Oliveri, est d’abord très inquiet. Il pensait mettre à sa place un simple sosie, pour rassurer en attendant le retour du « vrai ». Il se retrouve devant un autre politique, que l’entourage ne reconnait pas. « Tu es un autre », disent-ils. Mais Ernani réussit à s’imposer, c’est-à-dire à utiliser sa liberté pour être celui qu’il a décidé d’être. Peut-être celui que son frère, « qui n’a jamais réussi à être lui-même », aurait voulu être. Et cela jusqu’au burlesque, comme dans la scène de tango avec la chancelière. Souvenons-nous toutefois que ce tango n’est pas très allègre. C’est « Arrabal amargo » (faubourg amer) de Carlos Gardel.

Pendant ce temps, Oliveri jouit de son temps libre, sans préoccupations, sans le regard des media, et mène une vie « normale ». Il aide à la réalisation d’un film, devient aide-accessoiriste, plante des clous, déplace un piano, et a même le début d’une aventure sentimentale. Pas de politique, donc, mais l’Oliveri d’avant n’est pas loin. Il se voit sur les journaux et sur les écrans, dans les yeux d’une mère qui le reconnait quasiment. Le spectre du politique ne lâche pas l’inconnu qu’il voudrait être. De son côté, Ernani donne au parti une victoire quasi certaine aux prochaines élections. Son refus de tout « arrangement » n’a pas mené au désastre, bien au contraire. Bottini lui dit d’ailleurs qu’il préfère élire quelqu’un comme lui, finalement. Il voit la vie politique s’ouvrir à lui. Il pourrait avoir envie de continuer sur cette voie.

Nous sommes donc finalement devant deux moments de liberté qui pourraient être le début d’un véritable renversement, ou plutôt de deux renversements. « L’onorevole » laisserait la vie publique, la célébrité et le combat politique pour vivre la vie quotidienne de ses anciens électeurs. Il suivrait l’ascension du premier secrétaire qu’il n’est plus, ses discours séduisants. Les plaisanteries sur sa ressemblance avec lui le feraient sourire. C’est un autre. Il ne regretterait pas son choix. Un choix libre. De son côté, l’ex Ernani, maintenant « onorevole », aurait pris au sérieux le jeu politique. Il vaut mieux vivre l’illusion de la vie, surtout quand c’est sur le chemin du succès, plutôt que de se lamenter sur la vanité de l’existence, penserait-il. Ecrire des livres sur le sujet est une tâche ambigüe. Si la vie était vraiment une illusion, écrire des livres serait inutile. Mieux vaut se jeter dans l’illusion et en faire quelque chose de beau, en toute liberté. Et donc ne plus jouer à être l’onorevole Oliveri, mais être l’onorevole Oliveri, pour le bien du parti et de la nation.

8.6.viva la libertà

Ce serait un autre film, pour deux raisons mêlées. Nous n’avons pas encore parlé de Anna, la femme d’Enrico. Anna a accepté la substitution momentanée pour préserver l’image de son mari, pas la substitution complète et intime, même si elle est troublée par la ressemblance. Et il y a également Danielle, rejointe par Enrico mais qui n’est plus « libre », précisément. Avec elles l’illusion s’évanouit. Pour Giovanni, le jeu ne peut pas continuer. Il était divertissant de manipuler le monde politique avec autant d’efficacité, mais « the question » subsiste, être ou ne pas être ? ». Au seuil du pouvoir, il décide de disparaitre pour de bon et redevenir Giovanni Ernani. Une décision libre ?

Les dernières images du film sont énigmatiques (ne lisez la suite qu’après avoir vu le film !). Bottini retourne au bureau de l’onorevole, pensant retrouver le « nouveau » secrétaire, dont il commence à avoir l’habitude. Et c’est la surprise. Le « vrai » est revenu, car il ne pouvait, dit-il, laisser le pouvoir à un fou. Alors n’est-il rien arrivé ? A-t-on tout changé pour que rien ne change, comme le dit la célèbre réplique du Guépard ? Peut-être… Peut-être ont-ils compris, tous les deux, qu’il n’y a d’autre liberté que d’être soi-même, de développer sa propre essence, sans illusion et sans tristesse. Et même avec une certaine joie. La véritable illusion est de croire qu’on peut s’échapper. Giovanni et Enrico sont deux bons lecteurs de Spinoza, ou deux spinozistes sans le savoir.

Mais on ne peut pas dire qu’il ne s’est rien passé. L’épisode a produit une petite musique, une distance de la réalité qui est passée de Giovanni à Enrico, au moment du remerciement par téléphone. Giovanni comprend alors qu’Enrico va revenir et que le jeu est fini. Il disparait. Enrico a compris qu’il pouvait avoir quelque chose de Giovanni. Le film se termine sur son sourire. Pour la première fois, Enrico réussit à imiter Giovanni et, paradoxalement, à être un peu plus lui-même. La forza del destino ?