True Grit

 

De Joël et Ethan Coen, avec Jeff Bridges, Matt Damon et Hallie Steinfeld.

Présenté le 27 mars 2018 au Pôle culturel de Sorgues par Pierre Pasquini, dans le cadre du ciné philo

"Le méchant s’enfuit quand nul ne le poursuit. D’un lionceau les justes ont l’assurance" (Proverbes, 28,1).

7.5

La citation biblique figure en exergue. Elle donne le ton de l’ensemble mais ne contient que la moitié du proverbe ci-dessus. L’autre moitié aurait pourtant eu largement sa place. Mattie, l’héroïne, a en effet sans aucun doute l’assurance d’un lionceau. Peut-on pour autant la qualifier de juste ? Là est tout le problème.

Un western

Les frères Coen se lancent avec ce film dans leur premier western. C’est le remake d’un film précédent. Les deux sont tirés du livre éponyme de Charles Portis. Le western est un genre très ancien, qui prend naissance au cinéma au début du XX° siècle, mais qui a des antécédents dans la littérature (Le dernier des mohicans) et le spectacle (le « cirque » de Buffalo bill).

 La structure du western, à travers ses différentes évolutions, est profondément éthique. C’est la question de la civilisation et des valeurs. Que ce soit la lutte du bien contre le mal, avec les codes les plus traditionnels du milieu du XX° siècle (les figures quasi pures du bien, souvent incarnées par le cow boy, et du mal, incarné par le hors-la-loi et l’indien), ou que ce soit lorsque le doute s’insinue sur la réalité des frontières, quand le cow boy n’est plus aussi bon et l’indien plus aussi méchant. Le même réalisateur peut franchir cette frontière,à l’exemple de John Ford (1894-1973) (1939 La chevauchée fantastique ; La poursuite infernale (my darling clementine) sont « classiques ». Le massacre de Fort Apache (1948), La prisonnière du désert (1956), L’homme qui tua Liberty Valance, (1962) sont beaucoup plus nuancés. Autour des principaux protagonistes on retrouve des personnages souvent essentiels à l’intrigue : les femmes (avec le rôle important des actrices célèbres), et les noirs et les Mexicains, beaucoup plus discrets et ambigus.

A partir des années soixante les codes du western se transforment. Les indiens ne sont plus systématiquement méchants et les cow-boys et la cavalerie se montrent parfois peu reluisants (Arthur Penn, 1970, Little big man). Les héros sont fatigués (Klint Eastswood, 1991, Impitoyable) mais la question éthique reste présente : qu’est-ce vraiment qu’être civilisé ? Comment se comporter dans des situations conflictuelles et violentes ? Qu’est-ce qui est juste ? (L’assassinat de Jessie James par le lâche Robert Ford, 2005, de Dominik).

Les frères Coen se tiennent à cet égard à cheval, si l’on peut dire, sur le genre. Ils maintiennent une grande fidélité au livre, y compris dans ses aspects comiques, évitant d’y ajouter leur propre humour. « Ce n’est pas une comédie, même s’il y a quelque chose de très comique dans le livre. Nous voulions lui rester fidèles sans rajouter notre grain de sel, sans plaquer notre type d’humour. Cela aurait été un exercice stérile. Nous avons essayé d’être aussi simple, aussi direct que possible ». Ils portent une grande attention aux décors en cherchant une bourgade qui entre le plus possible dans l’esprit du film. « Il y a bien des villes westerniennes au Nouveau Mexique ou en Californie, mais elles ont l’air de décors de cinéma. Elles se prêteraient à l’approche plus caricaturale. Mais ce n’est pas à cela qu’aurait ressemblé Fort Smith dans l’Arkansas de 1878 »). Ils ont un grand soin des costumes, et s’écartent de la vraisemblance seulement dans des cas précis, et de façon volontaire, comme avec le costume invraisemblable de La Bœuf, destiné à marquer la différence irréductible des deux personnages. Ils passent enfin par la case incontournable des scènes d’action, embuscades, chevauchées et autres séances de tir.

Mattie

7.4.True GritMais si on retrouve des incontournables du western, l’épine dorsale du film a néanmoins son originalité. Elle est avant tout dans la personne de Mattie, totalement déterminée à venger la mort de son père. Une détermination déconcertante pour ceux qui y sont confrontés et ne parviennent pas à comprendre qu’elle puisse être aussi pugnace à son âge. L’énergie qu’elle manifeste a quelque chose de surréel, souligné en premier lieu par le fond religieux qui l’habite, marqué dès le début par la citation biblique, souligné ensuite par une musique qui exprime totalement son point de vue, à savoir une éthique protestante très stricte. Ce sont des hymnes protestants de l’époque dont Carter Burwell s’est servi pour la musique du film. L’inspiration est venue aussi du cantique utilisé dans un autre film célèbre, La nuit du chasseur, « Leaning on the everlasting arm ». Pour une oreille américaine, ce fond sonore évoque aussitôt l’église. L’impression est renforcée par l’habillement de Mattie, qui convient plus à un office religieux qu’à une chasse à l’homme.

 Un conte, derrière le western

Mattie fait partie d’un autre monde et, en se lançant dans l’aventure, se trouve effectivement dans un autre monde. C’est là que les frères Coen ont décidé de croiser le Western avec le merveilleux des contes. Mattie est une espèce d’Alice traversant le miroir (ici la rivière) et se retrouvant dans un univers de « réalisme poétique », un « monde exotique, plein de créatures bizarres » comme celui du pendu dans le bosquet de peupliers, puis de l’apparition de Bear Grit (le trappeur couvert d’une peau d’ours), épisode qui ne se trouve pas dans le livre et métamorphose littéralement le paysage et la narration. L’autre apparition, celle de l’assassin de son père, totalement imprévue, a aussi quelque chose de surréel. Une des dernières scènes, enfin, la galopade sous le ciel constellé, souligne la volonté de « déboucher sur le monde abstrait des contes de fées », mais aussi sur une forme de providence, quand ils atteignent la ferme isolée, perdue dans un paysage nocturne. Ce n’est pas une forme de « réalisme magique » tout à fait nouvelle. On la trouve par exemple chez John Ford (3 godfathers, Le fils du désert, 1948, où le personnage principal est d’ailleurs un marshal), avec l’arrivée franchement miraculeuse de l’âne qui conduit le dernier survivant (et mage) à la terre promise à la fin du film. Peu avant la fin de True Grit, Mattie glisse dans la grotte un peu comme Alice dans le film de Tim Burton (2010). Le réalisme le plus cru (sous la forme d’un serpent,mais le serpent est depuis toujours la figure du mal) rejoint la poétique des situations.

Le bien et le mal

Le film se rattache pourtant à une tradition du western en continuant à interroger la question éthique, et la frontière du bien et du7.7. True Grit mal. Les personnages sont profondément ambivalents, et plus que tous le marshal Rooster Coburn. C’est un ancien voleur de banques. Il a bien des points communs avec le bandit Lucky Ned, qui n’apparait d’ailleurs pas sous un jour totalement négatif. Ned s’exprime remarquablement bien, alors qu’il a « l’allure de quelqu’un qui aurait passé sa vie sur un cheval ». Ce langage fleuri est étrange dans la bouche « d’ivrognes dépourvus d’éducation ». Le marshal Coburn, quant à lui, n’est pas loin de figures historiques ambivalentes. Si l’on prend par exemple l’histoire des frères Dalton, rendus célèbres en France par les albums de Lucky Lucke, on découvre que Frank, un des fils était Marshal à fort Smith et a été tué dans l’exercice de ses fonctions. Que Bob, un de ses frères, a été aide-marshal avant de passer de l’autre côté et de former avec Grant et Bill la fameuse bande exterminée ensuite. Dans la scène de procès de True Grit, qui est la première rencontre de Mattie et de Coburn, on pourrait très bien imaginer, à entendre l’interrogatoire (fidèlement repris du livre) que c’est Coburn l’accusé, ce que l’avocat de l’accusé essaie vainement de mettre en valeur. Son comportement envers la parole donnée, et la distance qu’il a par rapport aux événements n’en font pas un symbole de vertu, loin de là. De même, le Ranger La Bœuf est intéressé, clairement, par le gain d’argent que va lui rapporter la capture. Ni l’un ni l’autre ne sont touchés par l’histoire de Mattie, qui ne cherche pas non plus à les attendrir et qui se place elle aussi, malgré le bien-fondé (mais justice ou vengeance ?) de sa démarche, sur un plan strictement pratique, comme on le voit au début dans sa « sélection » des Marshal potentiellement intéressants pour elle. A l’inverse, le bandit Ned n’est pas franchement antipathique, même si on le voit disparaitre sans regret.

Dans cette frontière mouvante entre le bien et le mal, seule Mattie n’évolue pas. Sa volonté est inébranlable. C’est elle qui transforme progressivement ses deux compagnons, jusqu’à leur faire abandonner leurs intérêts propres pour la sauver, et ne pas réclamer leur dû. Elle s’oppose nettement à l’extrême perméabilité de la loi qui caractérise cette époque.

The end.

Une génération après ces événements, cette époque a disparu et ceux qui en ont été les acteurs et lui ont survécu deviennent des acteurs au sens usuel du terme, donnant en spectacle ce qu’ils ont été, comme Buffalo Bill et son cirque itinérant. Mattie veut retrouver celui qui lui a sauvé la vie, et qui est maintenant devenu acteur. Elle arrive trop tard. Le film de Hattaway se terminait sur l’image de Coburn, interprété par John Wayne, partant à cheval et sautant une barrière avant de s’éloigner, comme si le temps n’avait pas de prise sur lui. Le film des frères Coen se termine sur une Mattie vieillie, marquée, qui s’éloigne vers un horizon incertain (comme dans le roman). C’est une différence de sensibilité et d’approche. Deux âges du western aussi. Deux façons, enfin, de recevoir l’écoulement d’une vie. Il reste incontestablement, pour les deux et particulièrement pour Mattie, la marque du « True Grit », d’une personne qui, incontestablement, a du cran.