La traversée de Paris

De Gérard Oury, avec Bourvil et Jean Gabin.

Présenté le 8 décembre 2017 au Pôle culturel de Sorgues par Pierre Pasquini, dans le cadre du ciné philo

Claude autant-Lara réalise en 1956 le neuvième de ses 17 films pour le cinéma. La traversée de Paris. C’est le premier et le seul7.1.La traversée de Paris film de ce réalisateur sur la guerre et il sort dans les salles françaises au début de ce qu’Henry Rousso a appelé « le refoulement », moment où les Français sont réticents à se pencher sur leur passé. C’est aussi le premier à parler du Français occupé à se ravitailler. Pour Rousso, le film rend hommage au « vécu de la majorité des Français pendant les heures sombres » (Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, 1990). Le film transmet une image de l’occupation. Pas de héros ni de grandes causes. C’est une vision dont le cynisme est enjolivé par la plume de Marcel Aymé, marquée par son temps et certains préjugés, et qui transmet un message d’une réalité virulente, d’abord perceptible à travers les personnages principaux.

Le personnage de Martin.

Marcel Martin, interprété par Bourvil est un de ses premiers rôles de gentil nigaud dépassé par les événements qu’on retrouvera dans La grande vadrouille (1966) et Le corniaud (1972). Deux scènes montrent bien son désarroi. D’abord lors de celle où Grandgil négocie son salaire pour le transport, et lui fait atteindre des sommets disproportionnés. Ecrasé par ce comportement, Martin part sans rien. Ensuite lors de la rencontre avec le policier, au cours de laquelle il essaie de monter une histoire abracadabrante, et qui finit par l’agression du policier par Grandgil. Il n’empêche que Martin a réussi à survivre jusque-là malgré tous ses défauts : ce n’est pas un personnage réaliste, mais il est la construction du monsieur Martin lambda.

Il vit relativement bien l’occupation, est habillé de manière décente, dénigre les queues de ravitaillement et donne de l’argent aux mendiants. La politique n’est pas sa préoccupation première, qui est de se ravitailler pour survivre au mieux. Désintérêt de la chose politique qui accrédite l’idée que la plupart des Français subissaient l’occupation et n’avaient pas la résistance comme préoccupation première.

Martin, toutefois, vit convenablement l’occupation grâce au marché noir, qui n’est pas le fait de tous mais a pu aussi être considéré comme un sport national, voire une forme de résistance, quand il n’est pas l’objet d’une exploitation excessive, comme chez Jambier. Il n’y a pas dans le film de jugement complaisant sur le marché noir mais il est, de fait, la forme d’action clandestine principale. Martin et Grandgil sont d’ailleurs admirés par la jeune femme qui les abrite des Allemands, et les assimile à des résistants. L’apparition de cette jeune femme est d’ailleurs très significative car elle place la Résistance du côté de la fiction.

Le personnage de Marcel Martin est fortement marqué par le caractère de son acteur, mais n’en comporte pas moins des caractéristiques qui le rapprochent de l’idée du Français sous l’occupation. Pour autant, le cheminement de Martin et Grandgil les fait rencontrer d’autres personnages qui sont autant d’idéaux types de l’occupation tels que les voit le réalisateur.

La France dans la guerre.

La traversée de Paris est aussi celle de la France pendant la guerre, image à contre-courant des mémoires gaulienne et communiste, image d’une ironie féroce, tout en étant influencée par certains poncifs des années 50 : L’ennemi c’est l’Allemagne. Ce sont les allemands qu’l faut craindre, et non la police française, réduite au rôle de faire-valoir. La collaboration n’apparait que sous les traits d’un jeune homme pro-allemand exalté. En revanche, la menace allemande apparait présente et dangereuse. Les soldats et officiers sont représentés selon les schémas classiques (droits et sévères, faussement mélomanes). On les retrouve dans Paris brule-t-il ? (1966) et caricaturés dans Papy fait de la résistance (1983). Ils n’en sont pas moins redoutables et efficaces. La phrase « saleté d’occupation » est dite deux fois dans le film, par une prostituée et Martin : le mal est entièrement allemand.

7.2. La traversée de ParisLes préoccupations matérielles des Français sont primordiales Pour la plupart d’entre eux, il y a seulement des préoccupations matérielles. Pas de politique ni de volonté de prendre position. La faim est un thème très présent (scène du restaurant). D’où une certaine idée des Français. La majorité de ceux que l’on rencontre lors de ce périple sont pleutres et renvoient une bien piètre image. Jambier, qui préfère donner à Grandgil 500 francs de peur d’être repéré est le premier exemple. Les patrons du bistrot n’ont pas le cran de mettre Martin et Grandgil dehors et sont ridiculisés, humiliés même (le barman qui décline son état civil). La traversée de Paris est donc une œuvre marquée par son temps et par les conceptions de la guerre qui prévalaient dans les années 50. Elle porte aussi une marque spéciale, qui est celle de son réalisateur, celle de la lâcheté des hommes, que l’on retrouve dans d’autres films (L’auberge rouge, 1952). Cette marque, apposée à la période de l’occupation, fait du film un précurseur de la mode rétro des années 70 et 80. Le film contient également une zone d’ombre due à la présence écrasante de Grandgil, personnage très ambigü.

Pourquoi Grandgil ?

7.3. La traversée de ParisGabin se voit offrir un des plus grands rôles de sa carrière, à contre-emploi de ses apparitions précédentes, notamment celle de Quai des brumes. Grandgil est intelligent et débrouillard, il a surtout une vision beaucoup plus cynique et froide que Martin sur les événements. Il est très révélateur que celui qui semble sensé et clairvoyant soit cynique. On peut y voir la marque du réalisateur. Grandgil est indépendant financièrement et ne considère pas forcément les Allemands comme des ennemis. Il a un regard en surplomb, en quelque sorte. Il vit les événements comme une expérience, une aventure, mais veut également jauger les gens, évaluer leurs sentiments, leurs préoccupations. Il permet au film d’exister, puisque c’est lui qui nous le montre (« Regardez-moi ça, dit-il devant le couple des tenanciers du bar). Les autres personnages le craignent et s’en méfient. Cette méfiance imprègne tout le film. L’atmosphère de méfiance apparait dès le début : il demande du savon alors que c’est à cause d’un trafic de savon que « Machin » a été arrêté. On recherche un voleur de charbon aux mains sales… mais Grandgil ne donne aucune explication. Il parle allemand, frappe le policier français. Enfin, lors de l’arrestation des deux compères il se conduit de manière équivoque (serre la main de l’officier, discute avec lui). Cette atmosphère de méfiance imprègne l’ensemble du film. Mais Grangil est un personnage réellement ambigu. C’est un personnage qui a réellement existé, celui des artistes qui ont continué à exercer leur art sous l’occupation en le vendant aux Allemands. Certains ont dit que c’était une forme de résistance mais Grandgil ne s’embarrasse pas de ces prétextes. Le fait qu’il voie la réalité de manière extérieure lui permet de vivre comme avant, sans se soucier des implications idéologiques de ses choix. Mais il se permet de reprocher aux Français de se « déculotter » devant l’occupant, d’avoir peur. Si on trouve un mépris de la peur, de l’égoïsme et de la méfiance, les valeurs mises en lumière ne sont pas le courage et la résistance mais le détachement par rapport aux événements, détachement en outre très relatif.

Derrière une gouaille parfois très comique et toujours efficace, le personnage joué par Gabin entraine donc une méfiance qu’il entretient. Et cette méfiance est fondée, dans le sens où sa présence dans le film, au-delà de sa fonction de Deus ex machina, accrédite un type de comportement sous l’occupation que l’on avait peut-être oublié dans les temps de la réconciliation nationale, mais qui aujourd’hui fait encore débat. Pourquoi Grangil ? parce que c’eut été trop simple.

Conclusion.

Les deux personnages de La traversée de Paris nous permettent donc de saisir la dualité inhérente au film : description d’une réalité ou plutôt –déjà- d’une mémoire de l’époque, et perception de cette époque à travers un regard spécifique sur la réalité humaine.

Il convient enfin de revenir sur la dernière scène du film, qui montre les retrouvailles entre Martin et Grandgil après la guerre. L’esprit des années 50, et du réalisateur sont bien présents, car Martin est vivant et la vie reprend comme si la guerre n’avait rien changé. C’est bien là du refoulement qu’il s’agit. Mais d’autre part le pauvre bougre est humilié une fois de plus, et Grandgil a le beau rôle. Ce n’est donc pas le happy end des dernières scènes souvent rajouté pour les besoins de la production. Ce n’est pas non plus la scène écrite par Marcel Aymé, dans laquelle Martin se révolte et tue Grandggil. C’est une scène dure, qui marque la dureté d’autant-Lara faisant de Grandgil son vrai héros et envoyant un message sur la guerre, dont le cynisme peut être jugé déplacé. Film magistral, La traversée de Paris ne peut être regardée sans un œil critique sur les idées qu’il transmet, et c’est en tant qu’œuvre duale aux partis-pris douteux qu’il doit entrer dans l’histoire du cinéma français.