La présence de l’histoire.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

Un texte de Benjamin (œuvres III, sur le concept d’histoire, IX, 1940), permet d’introduire le problème : « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’ange de l’histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès ».

Benjamin théâtralise l’histoire pour le spectateur imaginaire que nous pourrions être. Mais il inverse notre position. Dans le tableau, nous serions face au passé, tournant le dos à l’avenir, alors que nous avons tendance à dire le contraire : le passé est derrière nous, et nous pouvons nous projeter dans le futur, contrairement à l’ange. Mais l’image de Klee et l’interprétation de Benjamin nous montrent que nous sommes aussi face à l’histoire, qui nous pousse en quelque sorte vers l’avenir. Ce petit tableau est un beau sujet de réflexion.

Au même moment, ou à peu près, en 1937, Picasso produit une autre image qui est, elle, la reprise d’un moment tragique de l’histoire, avec le tableau Guernica, destiné à dénoncer le bombardement de ce village basque par l’aviation nazie, et exposé au pavillon espagnol de l’exposition internationale de Paris quelques mois après. Ce tableau qui est à la fois, lui aussi, un témoignage et un moment de la catastrophe. L’ange la voit, Picasso la montre. En regardant l’ange on a l’impression d’être dans l’histoire, au milieu de la catastrophe, et c’est aussi ce qui s’est passé, mais dans des conditions différentes, pour Picasso lui-même. Et le tableau agissait dans le présent. Selon une anecdote, invérifiable mais significative, un officier allemand aurait montré une carte postale du tableau à Picasso et lui aurait demandé : « c’est vous qui avez fait ça ?» et Picasso aurait répondu « Non, c’est vous ». Ce n’est pas qu’une boutade. Qu’est-ce que « ça », exactement ? L’œuvre ou la réalité qu’elle est censée représenter ? L’officier allemand parle de l’œuvre, Picasso parle de la réalité et l’intéressant, dans l’anecdote, c’est ce qui se passe entre les deux. L’officier nazi esthétise la politique, Picasso politise l’esthétique. Il en est de même, souvent, des images et des souvenirs. Que représentent-t-ils exactement ? Qu’est-ce que « ça » nous dit quand nous voyons une image du passé, et pourquoi « ça » nous intéresse ? C’est à examiner ces questions que la séance s’est attachée.

Le passé a une présence invisible mais bien réelle. Le passé est passé mais il est nécessaire qu’il soit présent de façon active sinon la vie serait impossible. Quand je chante, dit saint Augustin (il pense à des cantiques), il faut bien que j’aie constamment présent à l’esprit tout ce que je viens de chanter pour tenir le rythme et la mélodie, sinon je ne pourrais jamais avancer. Mais cette mémoire est active et sélective. Je ne peux pas me souvenir de tout le passé, sinon je n’aurais plus de temps pour vivre le présent, et je me heurterais de toute façon à une accumulation incontrôlable. Je me souviens parce que j’ai oublié Apprendre un texte, par exemple, ce n’est pas se souvenir de la première fois qu’on l’a lu, puis de la deuxième, etc. C’est précisément oublier toutes ces étapes pour qu’il ne reste que le texte lui-même. Un grand nombre d’utilisations du passé supposent donc, et là est le paradoxe, qu’on l’oublie en grande partie, qu’on ne retienne pas l’image et le souvenir de ce qui s’est passé. C’est le grand travail qui donne ce que l’on appelle l’amnésie infantile : la très grande rareté de souvenirs de la petite enfance. Au moment de la construction de soi face au monde, tout se passe comme s’il fallait faire de la place, et donc évacuer ces moments pour n’en garder que les traces utilisables. Les souvenirs sont donc sélectifs. Ces moments, de plus, ne sont pas des reflets fidèles du passé. En tant qu’image mentale, le souvenir est travaillé par tout ce qui se passe chez la personne, ou la collectivité qui le porte. Il disparaît, il revient, il se transforme et même dans certains cas il prend la place du passé « réel ». A la réalité telle qu’elle était mais qui, pour une raison ou une autre n’était pas dicible, pas supportable, se substitue une réalité autre. Non pas une « non-réalité », mais une réalité qui est le reflet d’un désir d’un croisement des expériences que l’on a vécues et de celles que l’on aurait voulu vivre.

Or, l’histoire se différencie de la mémoire, précisément, en ce qu’elle se veut objective, et s’appuie sur des documents vérifiables par des personnes différentes. L’histoire ne prend donc pas pour argent comptant les histoires, même quand elles sont racontées de façon sincère. Elle vise la vérité plus que l’émotion évocatrice du passé. Elle peut donc aboutir à des conclusions qui n’étaient ni celles que l’on avait prévues au départ, ni celles que l’on avait souhaité. L’histoire confirme ou dérange selon les cas mais cela n’est pas, ou ne devrait pas être son but. L’histoire ne s’intéresse pas au passé pour y retrouver des souvenirs mais pour en comprendre le sens, et là réside sans doute le malentendu dont pâtit de façon structurelle la discipline, car là où on attend des histoires on a des explications et, comme dans toute science, des explications qui ne sont ni complètes ni définitives. La présence de l’histoire ne se fait pas selon les mêmes modalités que celle du souvenir.

Elle est récente. Selon l’historien Reinhart Koselleck, c’est à partir du XVIII° siècle que l’histoire prend la forme que nous lui connaissons maintenant. « Auparavant (avant la philosophie des Lumières), il y avait l’histoire organisée par dieu avec les hommes. Mais une histoire dont le sujet aurait été les hommes ou une histoire qui aurait été pensée comme son propre sujet n’existait pas. Il y avait des histoires » (De la disponibilité de l’histoire, dans Le futur passé, p235). La présence de l’histoire modifie donc assez récemment le rapport que l’on peut avoir au présent.

La séance a examiné d’abord cette émergence de l’histoire avec l’œuvre de Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte. Où Marx remarque que « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre initiative, dans des conditions librement choisies mais dans des conditions immédiatement données et héritées d’un passé ».

Que le passé de la mémoire ne soit pas le passé de l’histoire n’empêche pas les études historiques d’être liées aux problèmes présents, surtout si le passé n’est pas totalement digéré. Il reste alors, comme le dit Henri Rousso à propos de la France de l’après guerre, un passé qui ne passe pas. Une analyse détaillée de l’étude de Rousso a permis de le mettre en évidence. De nombreux faits, depuis cette étude, tendent à montrer que ce passé n’est toujours pas passé. Non seulement le travail de Rousso reste d’actualité, mais il pourrait être étendu, sans aucun doute, à de nombreux autres objets historiques.

Revenons à l’ange de l’histoire de Klee. Il voit le passé et ce qu’il en voit, loin de nous effrayer, doit nous amener à nous retourner vers lui. Mais pas par curiosité, comme y insiste Nietzsche (nous avons besoin de l’histoire, mais nous en avons besoin autrement que le flâneur raffiné des jardins du savoir, De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie. Benjamin dit à propos de l’histoire qu’elle ne consiste pas à savoir comment les choses se sont réellement passées, à l’image d’une enquête policière, mais à « s’emparer d’un souvenir tel qu’il surgit à l’instant du danger ». Le mot danger est peut-être un peu fort, et explicable par les conditions très particulières dans lesquelles Benjamin rédigeait ses notes. Il faudrait par ailleurs dire que ce souvenir, pour faire de l’histoire, ne peut pas être pris tel quel, qu’il doit être analysé. Cela dit cette affirmation peut faire comprendre l’intérêt permanent de l’histoire, parce que l’instant du danger, finalement, c’est de rester dans l’instant et de se priver de toute perspective, parce qu’on ne connaît pas le passé et qu’on n’arrive pas à se reconnaître d’avenir.