Le temps des catastrophes.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

Au départ, la catastrophe désigne, au théâtre, le retournement final d’une intrigue. Le sens actuel apparaît chez Montesquieu -entre autres- pour désigner une calamité de grande ampleur. La catastrophe est une rupture, un événement brutal qui bouleverse le cours des choses. C’est un événement aux circonstances particulièrement graves. Elle marque, à un certain niveau, la fin d’un monde : celui d’avant. « Plus rien ne sera comme avant ».

La chute de l’empire romain, par exemple, en 476 (un chef barbare dépose le dernier empereur d’occident) est une catastrophe, bien qu’elle ait été précédée de catastrophes antérieures, comme la prise de Rome par Alaric en 410. Elle est radicale. C’en est fini de l’époque romaine, même si l’héritage continue à parcourir les siècles à travers les vestiges.

La catastrophe crée une temporalité discontinue, et s’oppose donc à la vision d’une évolution continue. En ce sens, par exemple, une révolution est toujours une catastrophe, et pas seulement pour les contre-révolutionnaires qui la subissent. Elle marque pour ses acteurs le début d’une nouvelle ère et fige les autres dans le passé (l’ancien régime). Le problème est de savoir si la catastrophe résulte d’un événement brutal ou au contraire d’une série d’évolutions qui amène ce résultat comme effet d’un continu. De ce point de vue, la relation évolution /rupture reste problématique, car il est important de mettre en relief des événements qui, isolés, ne constituent pas une catastrophe. La catastrophe n’est alors pas un événement ponctuel mais le résultat d’un processus

La catastrophe majeure est l’anéantissement d’une société, d’un groupe humain, et à la limite du monde. C’est pour cela que le génocide des juifs par Hitler a été qualifié non seulement de catastrophe, mais comme la catastrophe (Shoah en hébreu). L’usage de ce mot a d’ailleurs fait problème. La destruction des juifs d’Europe (expression d’Ilberg) était-elle une catastrophe ou la catastrophe ? (il y avait aussi les termes de Destruction et d’Holocauste, qui signifie sacrifice et a des conséquences tout à fait différentes) . Des catastrophes qui n’engagent qu’une partie de l’humanité la concernent néanmoins dans son ensemble et se mondialisent d’une certaine manière, d’où les débats récurrents autour du mot de Génocide, de son application et de sa signification. Ce débat préfigure également celui qui va émerger à la fin du XX° avec les conséquences de la mondialisation : des catastrophes, on passe de plus en plus à une pensée de la catastrophe.

Elle pose la question de la responsabilité. La catastrophe peut être ce qui advient sans qu’on l’ait voulu, et qui peut sembler inéluctable. D’où la fréquente association de la catastrophe et du fatalisme, du destin. Mais dans le monde contemporain, la notion de catastrophe est de plus en plus liée à celle de responsabilité, et est une conséquence du pouvoir grandissant de l’homme sur la nature : s’il peut la maîtriser, il doit pouvoir éviter les conséquences catastrophiques de cette maîtrise, qui ne sont pas seulement un manque de connaissance de sa part, mais un élément du processus. On passe ainsi de catastrophes naturelles, dans lesquelles l’intervention humaine est ou semble nulle, à des catastrophes dont l’origine est clairement humaine : les catastrophes industrielles par exemple.

La question se pose donc de savoir que faire contre les catastrophes, ce qui amène aux notions de prudence et de précaution. La prudence suppose qu’on prenne des mesures qui permettent, sinon d’éviter la catastrophe (ce qui supposerait un risque O impossible à atteindre), du moins d’en contrer les effets dévastateurs. Elle se heurte à un phénomène humain universel : les mesures coûtent cher, elles n’ont pas d’efficacité immédiate, et on peut penser, dans une perspective à court terme et exagérément optimiste, qu’on passera au travers de la catastrophe. La prudence est donc fondée sur un calcul, lui-même basé sur un système de valeurs. Les mesures à prendre méritent-elles l’investissement qu’on va y attacher, sachant qu’elles ne seront peut-être pas utiles et que les mêmes sommes pourraient en revanche servir pour des profits immédiats ? Avec les catastrophes industrielles de la deuxième moitié du XX° siècle, le manque de prudence est absolument évident, puisque cette fois ce sont des constructions humaines qui les ont provoquées.

Mais plutôt que de limiter les dégâts en essayant de prévoir les incidents, faut-il aller jusqu’à proscrire toute activité » ou toute recherche potentiellement dangereuse ? On passe alors de la prudence, interne à l’activité, à la précaution, qui surplombe l’activité, et risque du même coup de la paralyser. C’est le problème du principe de précaution, et l(objet de tous les débats autour de lui.

L’expression catastrophisme éclairé vient d’un livre de Jean-Pierre Dupuy, qui part d’une remarque de Bergson à propos de la première guerre mondiale, jugée incroyable avant et devenue naturelle après (Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, ed. du centenaire, p.1110). La guerre apparaît à Bergson « tout à la fois comme probable et comme impossible : idée complexe et contradictoire, qui persista jusqu’à la date fatale ». La catastrophe, écrit Dupuy, a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire alors même qu’on a toutes les raisons de savoir qu’elle va se produire, mais qu’une fois qu’elle s’est produite elle apparaît comme relevant de l’ordre normal des choses. Sa spectacularisation n’est donc pas un mal : l’imprudence vient souvent de ce que, faute d’une scène de représentation appropriée, on ne voit pas en quoi peut nous toucher un malheur dont on sait qu’il se passe quelque part autour de nous. Cette idée est évoquée par Hans Jonas. « Qu’est-ce qui peut servir de boussole ? L’anticipation de la menace elle-même ! C’est seulement dans les premières lueurs de son orage qui nous vient du futur, dans l’aurore de son ampleur planétaire et dans la profondeur de ses enjeux humains, que peuvent être découverts les principes éthiques, desquels se laissent déduire les nouvelles obligations correspondant au pouvoir nouveau » (Le principe responsabilité, 1979, p.116).

La découverte scientifique du fait que les êtres humains sont devenus, au cours de ce processus, un agent géologique montre qu’ils peuvent être à l’origine de catastrophes majeures. Nous sommes entrés de ce point de vue dans un temps qui est le résultat de la longue durée de l’holocène et de ce qui l’a précédé (évolution), mais qui a connu une accélération brutale dans les derniers siècles, accélération qui a provoqué une rupture. Le symptôme le plus manifeste de cette transformation est le rôle des déchets. Négligeable jusqu’au milieu du XX° siècle (on pouvait encore, dans la revue Life en 1954, décrire la famille heureuse et délivrée utilisant le tout jetable), la présence des déchets devient maintenant, dans tous les sens du terme, empoisonnante. Ce qui paraissait merveilleux se révèle dangereux, et peut-être que, pour reprendre le titre d’un film célèbre et peut-être plus profond qu’on ne l’imagine, « Le père noël est une ordure ». Ce que les géologues, mais pas seulement eux, appellent l’Anthropocène pose le problème de la responsabilité. Comme les questions liées au changement climatique le montrent bien, il montre aussi l’urgence de l’action.