Le désir de tradition.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

On pense en général des traditions qu’elles sont immémoriales, et on se trompe souvent comme nous allons le voir. On pense aussi que les traditions se perdent, c’est un lieu commun, et là on a peut-être raison, à ceci près qu’elles se sont toujours perdues, qu’on le dit depuis très longtemps à tel point que ce serait peut-être… une tradition. Alors qu’en est-il réellement, et quel rôle jouent-elles dans la société ? En parlant du désir de tradition, nous voulons dire que leur persistance et leur perpétuel renouveau, ou leur perpétuelle invention ne peuvent se comprendre si l’on ne fait pas appel à un désir, mais en même temps que ce désir est pris dans un réseau social où il n’est pas toujours dominant, et que sa place et son rôle font problème. Voyons donc d’abord à quoi correspond ce désir et commençons par l’histoire d’une tradition, de façon à voir que les traditions ont une histoire : les traditions écossaises.

1. Un exemple de tradition inventée : l’histoire du Kilt

Le premier exemple significatif est celui du kilt écossais, « tradition séculaire ». Comme le démontre Hugh Trevor-Ropper dans L’invention de la tradition (édité sous la direction de Eric Hobsbawm et Terence Ranger) : « Nous pouvons donc affirmer que le kilt est un costume d’invention tout à fait récente, et qu’il fut conçu par un industriel anglais non pour préserver le mode de vie traditionnel des Highlanders mais pour en faciliter la transformation : pour les faire sortir des landes écossaises et les faire entrer dans les usines » (p.35). Ce sont les aléas de l’histoire qui l’installent. « Après avoir été inventé par un industriel anglais, le kilt échappa donc à la disparition grâce à un homme d’Etat anglais (Pitt) qui travaillait à l’extension de l’empire britannique » (p.38). La consécration vient en 1822, avec la visite du roi Georges IV à Edimbourg et les efforts de Walter Scott. La capitale écossaise est « tartanisée ». Le roi lui-même revêt un kilt. Vingt ans après, un historien s’étonnera de cette « hallucination collective » lors de laquelle la gloire écossaise est assimilée à quelques tribus celtes qui « n’avaient jamais constitué qu’une infime partie, le plus souvent sans importance, de la nation écossaise ». Restait à inventer des costumes différents pour diversifier la production, ce que fit la William Wilson and Son de Bannockburn, produisant des tartans différents et demandant à la Celtic society de les authentifier. La tradition des clans était née sous la forme qu’on lui connaît toujours et qui, dit-on, remonte à la nuit des temps…

C’est l’invention d’une tradition qui apparaît au XVIII°, se déploie au XIX° et se poursuit encore. Pourquoi ? Parce que les traditions ont été rudement secouées à l’époque des Lumières, et qu’il y a eu une réaction. Pour le comprendre il faut quitter l’histoire –en partie- et revenir à la philosophie, avec le bouleversement des Lumières et la réaction romantique.

2. L’émancipation de l’homme.

Comme le dit Emerson, philosophe américain du XIX°, bousculer les traditions remonte à un passé ancien : « Le principal mérite que nous attribuons à Moïse, à Platon et à Milton, c’est qu’ils ont tenu pour nuls les livres et les traditions, et qu’ils n’ont pas dit ce que pensent les hommes mais ce qu’ils pensent eux » (Emerson (1803-1882), Self reliance). On peut relier cette volonté de penser par soi-même à l’ambition de Descartes d’établir une connaissance certaine, et pour cela de se « défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences » (première méditation). Descartes, toutefois, ne remet pas en question les lois et coutumes de son pays. La première maxime de la morale par provision qu’il se donne dans la troisième partie du discours de la méthode est d’obéir aux lois et coutumes de son pays ». Non parce qu’elles sont les meilleures mais parce qu’elles sont celles de son pays et qu’elles jouissent, en quelque sorte, d’un droit du sol. Mais quand la tradition a le statut de norme suprême, les attitudes humaines se conforment aux coutumes, et les coutumes semblent naturelles. Elles semblent naturelles selon les trois sens du mot : spontanéité, extériorité, évidence. Leur accomplissement semble spontané car il ne se présente pas comme l’effet d’une contrainte ou comme une soumission forcée. Mais elles peuvent alors maintenir, comme le dit Kant, dans un état de minorité. Les Lumières, en ce sens, sont une critique de la tradition. Un être humain qui est inscrit dans une tradition –dans une époque, une forme particulière de société, une culture, bref dans une humanité particulière- n’est pas, selon la perspective des Lumières, un être autonome : c’est la tradition qui pense, juge et agit à travers lui et non pas lui-même à partir de lui-même. Se rendre autonome signifie donc, selon les Lumières : s’arracher à toute humanité particulière.

3. Le romantisme et la valorisation des traditions.

Pour les romantiques, en revanche, l’homme n’est véritablement homme que dans l’inscription d’une humanité particulière : dans une tradition, une époque, une forme de société, une culture. C’est cette idée selon laquelle la généralisation ou l’abstraction conduit à un concept vide, ou l’idée selon laquelle il n’existe d’humanité que particulière qu’exprime Joseph de Maistre vers 1795 : « J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, etc., je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu » (Considérations sur la France). Deux questions se posent alors : Des changements sont-ils possibles ? Sont-ils souhaitables ? Et, surtout, ces traditions s’imprègnent-elles d’un passé réel ou d’un désir de ralentir le changement ? C’est la question de l’héritage, celle qui faisait dire à René Char au moment d’une rupture décisive celle de la Résistance : « notre héritage ne sera précédé d’aucun testament » (cité par Arendt au début de La crise de la culture).

4. Le désir de tradition.

Il y a effectivement un désir de tradition. On le voit avec un autre exemple, celui des treize desserts en Provence, dont l’apparition (en particulier quant au nombre) est beaucoup plus récente qu’on ne pourrait l’imaginer. Le21 décembre 1925 le docteur Fallen, écrivain aubagnais, majoral du félibrige précise le nombre de desserts qui doivent clore le gros souper : « il en faut treize, oui treize, pas plus si vous voulez, mais pas un de moins, notre seigneur et ses apôtres ! ». l’année suivante, la romancière Marie Gasquet affirme qu’il faut treize assiettes de friandises, douze qui viennent des produits de la maison, du pays, du jardin et la treizième, beaucoup plus belle, remplie de dattes ». Quelques années après les treize desserts « officiels » sont installés au musée de Château Gombert, à Marseille. A partir de là cette tradition devient « immémoriale ». Elle est loin de se répandre tout de suite mais l’idée de la « tradition des treize desserts » persiste. On se plait à authentifier la coutume et au besoin, comme pour l’Ecosse, on invente les origines authentiques. Fernand Benoit, dans La Provence et le Comtat Venaissin, 1949, qui sera ensuite souvent réédité et considéré comme un livre de référence, évoque « les treize desserts dont le nombre, dit Marchetti, devait rappeler la Cène, à laquelle avaient participé le Christ avec ses douze disciples ». Or l’ouvrage de Marchetti ne fait aucunement référence aux treize desserts (Voir à ce sujet l’article de Brigitte Poli dans le revue Marseille, n°179). On peut donc considérer la tradition des treize desserts comme inventée, à peu de chose près, comme celle du kilt. On pourrait prendre de nombreux autres exemples, comme celui des traditions camarguaises. Ces traditions répondent à un désir de tradition, et non pas à la perpétuation de quelque chose qui aurait existé réellement. Il y a véritablement désir de tradition quand on ne se contente pas de s’insérer dans un continuum, mais quand on a envie que ce continuum existe. Comme il n’existe pas naturellement, on le crée. C’est une tendance considérée sans doute à tort par les romantiques comme une caractéristique de l’état des choses. Le désir de tradition est en fait très récent, très lié à l’époque moderne. D’une certaine manière, il fait partie de la modernité et de ses inventions, même si c’est paradoxal.