Faut-il respecter la nature ?

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

Le premier rapport à la nature, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas direct. Il est médiatisé par un certain nombre de récits, mythes et légendes dans lesquels le monde qui nous entoure se manifeste de différentes façons, et où il agit et interagit avec nous. L’homme n’est pas en face de « la nature », mais d’une multitude de phénomènes plus ou moins connus, plus ou moins menaçants avec lesquels il est amené à composer. La forêt menaçante ou protectrice, l’océan inquiétant ou stimulant, la plaine à parcourir ou dans laquelle il faut au contraire s’implanter ne constituent pas un ensemble unifié, au-delà de leurs différences, auquel on pourrait donner un seul nom. Ils sont autant d’expériences et d’aventures plus ou moins imaginaires relayés par la mémoire collective. Si, par extraordinaire, nous posions à un ancêtre du paléolithique la question « faut-il respecter la nature ? », il ne comprendrait pas, non par déficience intellectuelle mais parce qu’il ne pourrait pas savoir de quoi nous parlons. Ce que nous appelons « nature » est le résultat d’une construction lente et laborieuse, une façon d’appréhender le monde qui a subi de nombreuses transformations. Se demander s’il faut respecter la nature, c’est donc d’abord comprendre comment on a pu arriver à se poser cette question et comprendre que l’étonnement de l’homme du paléolithique n’est, au fond, pas aussi étonnant que cela. Sur ce plan au moins, les ancêtres peuvent encore nous apporter quelque chose.

Observer.

La notion de nature est liée à la naissance de la philosophie et de la physique, c’est-à-dire à un regard distant par rapport aux phénomènes naturels : on sort de l’action et des récits de l’action pour entrer dans l’observation. On devient spectateur de la nature. Mais c’est aussi lié aux transformations de la cité, et à l’autonomisation de l’individu, qui devient producteur de sa propre histoire.

Exemple de cette attitude : Métrodore de Lampsaque (V° siècle av. JC, disciple d’Anaxagore)

La question de la loi est au cœur des premières conceptions de la nature, et détermine les problèmes suivants. La « nature » d’un objet particulier est en effet l’ensemble ou la somme de ses pouvoirs ou facultés, ainsi que de ses propriétés et de la manière dont il agit sur les autres choses. La nature est donc d’abord ce qui constitue la potentialité d’un corps, ce qu’il est apte à devenir au sein d’un mouvement d’ensemble, dont il subit les forces et sur lequel il peut appliquer sa force propre.

De ce point de vue, la loi et l’intervention de l’homme sont une forme de mise en ordre qui peut être critiquée. Pour les sophistes, les lois, la morale et les dieux existent « par convention », non « par nature ». Ce qui arrive dans la nature se fait sans dessein préétabli, alors que les règles humaines sont intentionnelles, et cette intention peut aussi bien être louée que suspectée (Cf. Platon, Gorgias). La nature est art et intelligence, et non hasard et nécessité. La vraie moralité est donc homologue à l’ordre naturel, qui est nécessairement voulu (Cf. Platon, Politique).

Il y a donc, par-delà les différences qui distinguent les philosophies, ce que l’on pourrait appeler une unité de la nature, que cette nature soit l’idée de l’ensemble des choses existantes, et des mouvements qui les anime, ou désigne, en chaque chose, le principe qui la fait évoluer dans l’ensemble. C’est cette unité qui va être ébranlée par l’émergence du monde moderne. Le monde moderne sépare nature et moralité Il opère par exemple une séparation entre lois de la nature et lois sociales, que Mill reproche encore à Montesquieu de confondre (dans La nature, en référence au chapitre I de De L’esprit des lois). Le cadre de référence change progressivement.

Expérimenter.

La Renaissance est marquée par un renouveau : le monde est mathématisable, déterminé et soumis à la régularité de lois quantifiables. Le modèle mécanique se répand et s’impose, ainsi que la division cartésienne entre étendue et mouvement. La nature n’a pas de fin propre, pas de sens, elle est un matériau inerte offert à l’instrumentalisation humaine. A la mécanisation de la nature correspond la spiritualisation de l’homme : l’homme, être spirituel, est à l’écart de la matière, d’où la séparation entre nature et moralité : sans hiérarchie ni causes finales, la nature est axiologiquement vide, elle n’offre pas de normes à l’activité humaine. L’homme est le seul être porteur de fins. « Sans l’homme la création en son entier serait un pur désert sans objet et sans but final » (Critique de la faculté de juger, §86).

Il y a donc une séparation entre l’homme et la nature, même si cette séparation procède d’un dessein de la nature. C’est Kant qui le formule de façon catégorique à la fin du XVIII° siècle : il y a dans la nature de l’homme quelque chose de paradoxal, une insociable sociabilité, qui le conduit à la liberté en formant son caractère.

Mais pour que l’histoire continue, il faut bien que subsiste une nature : le terme est là pour désigner ce qui reste –momentanément- soustrait à l’emprise humaine. Dans la possibilité de la disparition de ce résidu s’annonce, non l’effacement définitif de la nature mais la nécessité d’une recomposition des rapports entre l’homme et la nature. Descartes affirme que l’homme est « comme maître et possesseur de la nature ». Mais les forces sur lesquelles s’appuient les techniques et les masses qu’elles mettent en mouvement sont sans commune mesure avec la puissance humaine. Peut-on les maîtriser indéfiniment ? C’est à cette condition que les progrès peuvent paraître illimités, mais c’est aussi ce qui fait problème, quand on voit les « dégâts du progrès ».

Respecter

C’est le succès même de notre emprise sur la nature qui révèle la fragilité des conditions naturelles, sensibles à notre action, et dont nous demeurons dépendants : la nature puissante devient fragile et nous disons alors qu’elle est menacée. D’où la notion de « respect » de la nature. Le respect pour la nature est à la fois une attitude normative qui refuse de réduire la nature à un réservoir de ressources pour l’action humaine, et une position intellectuelle qui rejette le postulat du « toutes choses égales par ailleurs ». Envisageant la connaissance comme une relation de l’observateur à son milieu, elle tient compte du contexte dans lequel s’insère l’action. Respecter la nature, c’est apprendre à s’insérer dans une temporalité qui a précédé l’histoire humaine et qui le suivra, mais c’est peut-être d’abord respecter les générations humaines qui suivront la nôtre. Derrière la nature, c’est donc sans doute d’abord l’humanité qui est à respecter.

Bibliographie :

Platon, Gorgias, Politique.

Aristote, Ethique à Nicomaque.

Descartes, Discours de la méthode.

Kant, Critique de la faculté de juger, Fondements de la métaphysique des mœurs.

Mill, De la nature.

Jonas, Le principe responsabilité.

Voir également les articles Peut-on encore parler de progrès ? et Le temps des catastrophes.