L'estime de soi

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

Le paradoxe de l'estime de soi sert de point de départ. Il est exposé à partir de deux citations de Kant:

"La perte de l'estime de soi serait le plus grand mal qui pourrait m'arriver" (lettre à Mendelssohn du 8 avril 1776). Mais Kant fait par ailleurs le portrait de "quelqu'un qui se soucie peu de jugement des autres, de ce qu'ils tiennent pour bon ou vrai (...). Il considère la véracité comme sublime et ne hait rien tant que le mensonge et la dissimulation. Il nourrit un sentiment élevé de la dignité humaine, s'estime soi-même et tient tout homme comme un être digne de respect. Toute basse sujétion lui répugne, son noble coeur repsire la liberté. Il ne souffre ni les chaines dorées qu'on porte à la cour, ni les fers pesants des galériens. Il se juge sévèrement, comme il juge autrui. Il lui arrive d'être fatigué de lui même et du monde. Il risque de devenir un fantasque ou un songe creux" (Du beau et du sublime).

1. Ou est l'estime de soi? Sur les difficultés d'une traduction.

Analyse de quatre traductions de l'Ethique de Spinoza. Dans trois d'entre elles, existimatio (definition XXI des affects du livre III) est traduit par "surestime", Pautrat traduisant "estime".

Plus loin, (définition XXV), acquiescentia in se ipso est traduit par "satisfaction de soi" par Pautrat et par "estime" par les autres traducteurs.

Ce chassé croisé montre plus qu'une difficulté de traduction.

2. Les constructions imaginaires de l'estime.

On voit à partir de là l'écart entre l'existence de l'estime de soi et le désir de l'estime de soi.

Les exemples du monde du travail, le regard porté sur son existence montrent en quoi ce désir peut déboucher sur la crainte ou la honte, absentes d'une existence non préoccupée de son image ou, comme on pourrait le dire, de son "estimation".

Il y a en effet des choses "inestimables", et celles qu'on peut estimer, dans la vie concrète, sont plutôt celles dont on est détaché. D'où le paradoxe. Le désir d'estime de soi, ou de ceux qui veulent le produire, fait courir le risque d'un leurre qui accroit la fragilité et surtout la tristesse, dans la mesure où il qualifie comme perte de l'estime de soi ce qui est d'abord une dépendance insupportable des forces extérieures à soi.

3. Contre la tyrannie du développement personnel.

Le paradoxe se retoruve dans les ambiguïtés du développement personnel, véritable marché qui cache une injonction sociale paradoxale, celle de se construire "soi-même" à partir de schémas donnés.

D'où une réflexion appuyée, entre autres, sur la remarque de Nietzsche: "Celui qui réfléchit sur l'oeuvre de la journée et de sa vie, lorsqu'il est parvneu au terme et qu'il est fatigué, tombe habituellement dans une méditatin mélancolique, mais cela ne tient ni à la journée ni à la vie mais à la fatique. -En pleine activité créatrice nous ne prenons pas ordinairement le tmeps de juger la vie et l'existence" (Aurore, 317).

Une remarque sur Le prince de Machiavel permet de conclure. L'estime de soi est une condition de l'action, ici, et peut-être une condition de l'amour, amour de soi et des autres, si on arrive à se déprendre des condition imaginaires qui la ramènent à l'amour propre et à l'égoïsme.