Peut-on encore parler de progrès ?

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

 Après des décennies, voire des siècles de fascination pour le progrès, vient le temps des doutes, et même de la remise en cause. Les « dégâts du progrès sont mis en avant, et on se met à rêver aux époques antérieures. L’idée de progrès est-elle à ce point compromise, qu’on ne puisse plus l’employer sans réserve ? Progrès vient du latin Progressus, d’un verbe qui signifie « marcher en avant ». On trouve dans le tome treize de l’Encyclopédie un article progrès, mais il est très court :

« Progrès : mouvement en avant. Le progrès du soleil dans l’écliptique ; le progrès du feu ; le progrès de cette racine. Il se prend aussi au figuré, et on dit, faire des progrès rapides dans un art, dans une science ». Puis l’article « progression » définit une suite de termes en proportion continue, dont chacun est moyen entre celui qui le précède et celui qui le suit. L’article suivant porte sur la progression des animaux, partant du roulement des huitres, passant par les insectes aquatiques pour arriver aux insectes volants. On ne trouve pas (encore ?) de conception du progrès telle qu’on l’associe généralement au Lumières.

La pensée exprimant de la façon la plus nette une telle notion est sans doute celle du marquis de Condorcet (1743-1793) et de son dernier ouvrage, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Dans son Discours de réception à l’académie française, Condorcet faisait déjà preuve d’un bel optimisme, affirmant que « A mesure que les lumières s’accroissent, les méthodes d’instruire se perfectionnent ; l’esprit humain semble s’agrandir et ses limites se reculer. Un jeune homme, au sortir de nos écoles, réunit plus de connaissances réelles que n’ont pu en acquérir par de longs travaux les plus grands génies, je ne dis pas de l’antiquité, mais même du XVII° siècle. Des méthodes toujours plus étendues se succèdent, et rassemblent dans un court espace toutes les vérités dont la découverte avait occupé les hommes de génie d’un siècle entier. Dans tous les temps l’esprit humain verra devant lui un espace toujours infini ; mais celui qui le sépare des temps de son enfance s’accroitra sans cesse. Toute découverte dans les sciences est un bienfait pour l’humanité. Aucune découverte n’est stérile ».

L’Esquisse imagine que le progrès, impulsé par ce que nous appellerions maintenant la civilisation occidentale, va résorber « la distance immense qui sépare ces peuples (Français et Anglo-Américains) de la servitude des Indiens, de la barbarie des peuplades africaines, de l’ignorance des sauvages » (p254). Ce qui impose une transformation de la colonisation. « L’instant approche sans doute où, cessant de ne leur montrer que des corrupteurs et des tyrans, nous deviendrons pour eux des instruments utiles, ou de généreux libérateurs » (p256). Mais il s’agit ici d’une avancée sur une base linéaire, censée entrainer tout le reste. Les désillusions qui ont suivi les différentes aventures de l’humanité, ensuite, viennent peut-être de la simplicité de ce schéma. Un progrès est un processus, mais pas un processus isolé, et il faut sans doute modifier sensiblement le modèle sur lequel on s’appuie quand on parle de progrès. Le mot devrait rester au pluriel. Les progrès sont pris dans des réseaux à l’intérieur desquels ils se concurrencent, se contrarient ou se coordonnent en se mélangeant, de telle sorte qu’il est parfois difficile de savoir où est exactement le progrès.

Deux exemples permettent d’avancer la réflexion, celui de l’automobile et celui de la chimie. Ils ont été développés de façon détaillée dans la conférence. L’automobile n’était pas, au début, un moyen de déplacement, mais une marque de prestige témoignant à la fois de l’inventivité de ceux qui la produisent et de la modernité de l’esprit (et de la richesse) de ceux qui en font l’acquisition. Elle suscite très vite la polémique, ce qui ne l’empêche pas de se répandre et de bouleverser les modes d’existence. Les progrès technologiques qui marquent son histoire sont sans cesse accompagnés de traits négatifs, dont la pollution n’est qu’un des exemples. On arrive ainsi, avec l’ère de l’automobile de masse, à la notion de « dépendance automobile », popularisé par les écrivains australiens Peter Newman et Jeffrey Kenworthy dans l'ouvrage Cities and Automobile Dependence (1979). Nous vivons dans un monde qui est maintenant à tous les égards déterminé par l’automobile. Est-ce un progrès ? On voit bien qu’il n’y a pas de réponse unique à cette question. Le monde dans lequel nous vivons depuis soixante ans, mais depuis soixante ans seulement, est organisé autour de l’automobile, et c’est donc à partir de lui qu’il y aura de nouveau des progrès et des évolutions, et que l’on pourrait également juger qu’il y a des régressions, mais il est difficile de définir une ligne unique.

On pourrait dire la même chose des progrès de la chimie et de ses applications à la médecine. Nous disposons de plus de médicaments, et dans certains cas (cf. Pasteur), c’est un progrès tout à fait incontestable. En même temps, ces progrès produisent des effets pervers que nous n’avions pas prévu, et qu’il était difficile de prévoir. Ainsi commence-t-on par exemple à être beaucoup plus prudent qu’avant avec les antibiotiques. Ainsi est-on toujours plus performant, sur un autre plan, quant aux produits dopants qui permettent aux athlètes de produire des performances supérieures à celles qu’ils donneraient dans leur état normal. Du point de vue de l’efficacité, qui peut être celui de l’entraineur ou du responsable de l’équipe, c’est un progrès incontestable. De point de vue de l’esprit sportif, et de la santé des individus qui prennent ces produits, il en va bien sûr tout autrement. Là encore il ne peut y avoir de réponse unilatérale. L’utilisation des nouvelles productions de la chimie, leurs effets sont la santé sont très contrastés. Est-ce une raison pour abandonner l’idée de progrès ?

La grande régression (2010) est le titre d’un livre de Jacques Généreux. Il s’inscrit dans la ligne de ce que l’on peut appeler en général la décadence du progrès, c’est-à-dire le fait que non seulement le progrès s’amenuise de plus en plus, jusqu’à s’inverser, mais que, de plus, on y croit de moins en moins. Ce n’est pas seulement le progrès qui est attaqué mais l’idée de progrès, ce que le titre du premier chapitre résume bien : «  j’ai vu mourir la promesse d’un monde meilleur ». S’il y a une grande régression, pour Généreux, ce n’est pas seulement « une simple addition de reculs affectant telle ou telle dimension de la vie des sociétés modernes : il s’agit d’une inversion principielle, systémique, qui a dès lors pour vocation de renverser le mouvement du progrès dans toutes ses dimensions » (p61). Nous avons progressé, en somme, à la fois dans notre capacité destructrice et dans notre conscience écologique, après avoir conçu notre rapport à la nature seulement sous l’angle de la conquête. Dans un mouvement qui fait penser au « catastrophisme éclairé » de Jean-Pierre Dupuy, Jacques Généreux précise à la fin de son ouvrage que son livre n’est pas destiné à annoncer une catastrophe mais au contraire à l’éviter. Les faux prophètes, dit-il (en reprenant donc un vocabulaire religieux) sont ceux qui « montrent vos pieds, au lieu de vous montrer le chemin » (p251). Les vrais prophètes sont ceux qui parlent de l’avenir et essaient donc de le rendre meilleur. En ce sens, parler de grande régression, ce n’est pas se désoler sur ce qui s’est passé mais ouvrir un terrain d’action sur ce qui pourrait être fait. Mais pour se décider à agir, encore faut-il prendre conscience de ce qui ne va pas, et c’est l’optimisme paradoxal, en quelque sorte, qui sous-tend ce livre. Si on pense que tout va bien, ou pas si mal, il n’y a pas de raison d’agir. Si on pense que tout va mal, sans remède, que tout est foutu, il n’y a pas de raison d’agir non plus. Si en revanche on pense pouvoir faire quelque chose face à la régression, alors on dénonce d’abord pour préparer, ou impulser un progrès.

En ce sens, et de façon très significative, Généreux utilise pour illustrer son propos une terminologie calquée sur le cadre historique traditionnel qui fait se succéder à un moyen âge obscur une renaissance plus lumineuse. Ici le moyen âge, c’est la grande régression bien sûr, et il appelle donc, c’est le titre de son dernier chapitre, à une « nouvelle renaissance ». On ne cesse, d’une certaine manière, d’appeler de nouvelles renaissances après des temps sombres. La régression demande que l’on passe au progrès. « La grande régression est un processus incroyablement tenace et puissant, comme tout ce livre l’a montré, mais c’est un processus fondamentalement politique et donc réversible à tout moment » (p278). La construction de l’idée de grande régression montre en définitive qu’elle est, comme celle de progrès, une vision de l’univers dont on peut se demander, avec Cournot, si elles n’a pas toujours un fondement religieux. En restant à un niveau simplement humain, en revanche, on peut se demander aussi si le progrès n’est pas inséparable de la régression, et s’il ne s’agit pas tout simplement des deux faces de l’humanité.

L’auteur qui le montre le mieux les deux faces du progrès est incontestablement Jean Jacques Rousseau, dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1750). La caractéristique essentielle de l’homme pour Rousseau, est la perfectibilité. L’homme peut mieux faire mais en faisant mieux il produit de l’artificiel qui peut déboucher sur des catastrophes. En même temps, c’est dans sa nature. Le progrès est marqué, dès le début, du sceau de l’ambiguïté.