Les usages du passé : Les métamorphoses du moyen âge.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Texte intégral.

Le temps passé s’est écoulé de façon continue et uniforme, mais ce n’est pas ainsi que nous le voyons. Il est scandé par des événements, des évolutions, des personnes qui l’ont marqué. Ce sont les choses importantes, pour nous et pour les autres, qui balisent le temps. Ainsi, pour plusieurs générations, il y a eu un avant et un après la grande guerre, ou un avant et un après la libération. Le temps est également scandé par des événements personnels ou familiaux mais ils sont en général limités à un passé assez proche, sur deux ou trois générations. Au-delà, c’est le temps commun qui a tendance à prendre le relai, tellement lointain qu’il en devient abstrait. Jules César, Jeanne d’Arc et Napoléon n’ont pas vécu aux mêmes époques mais pour nous, ils ne seraient des figures aussi lointaines s’il n’y avait pas les repères chronologiques qui nous permettent de les situer les uns par rapport aux autres. Jules César, c’est l’Antiquité, Jeanne d’Arc le Moyen-âge et Napoléon le début de l’époque contemporaine. C’est ainsi que nous les voyons, plutôt que par des dates précises que beaucoup d’entre nous ignorent.

Nous découpons donc le passé à la fois de façon mathématique : siècle I, II, etc, et de façon plus signifiante pour nous, en périodes qui n’ont ni la même durée ni la même valeur mais qui forment, par le nom que nous leur donnons, une certaine homogénéité. Le temps s’écoule uniformément mais notre vision du passé, elle, n’est pas uniforme. Que ce soit pour notre histoire personnelle comme pour l’histoire générale, il y a des périodes, des séquences, des événements marquants. Le découpage en périodes, chargé de signification n’est évidemment pas neutre. Il contient déjà en lui-même une certaine vision de l’histoire, discutable et discutée. Dans ce cadre, les noms que l’on donne aux périodes, les images et qualificatifs qu’on leur attache ont toute leur importance.L’usage que l’on fait du passé réside déjà dans la façon de le nommer. Nous allons le voir plus précisément à partir de la période qualifiée de moyen-âge, et de l’histoire de cette notion.

1.Les frontières du Moyen âge

Pour définir une période, il faut pouvoir dire quand elle commence et quand elle finit, ce qui ne va jamais sans difficulté. Concernant le moyen-âge, les dates sur lesquelles on s’appuie sont en général 476 et 1492. En 476, Odoacre, roi des Hérules, dépose le jeune Romulus Augustule, « empereur » d’occident alors âgé de quinze ans. L’affaire n’est qu’un épisode, le véritable empereur était alors celui de Byzance, Zénon. Mais c’est l’événement fondateur. En 1492, Christophe Colomb découvre l’Amérique. L’Espagne chrétienne reprend le royaume de Grenade aux musulmans et achève la Reconquista. Ces événements marquent, traditionnellement –mais avec débat- la fin du Moyen âge. Ils ne correspondent évidemment à aucun vécu de cette sorte au moment où ils se produisent. Les Européens (qui d’ailleurs, n’avaient pas conscience d’être Européens) ne se sont pas réveillés le premier janvier 1493 en se disant qu’ils étaient enfin sortis du Moyen-âge. Pas plus que les futurs Européens, en 476, ne se sont dit que l’antiquité était enfin terminée. La diversité des situations locales, des positions sociales et des préoccupations n’ont pas donné à ces événements une dimension de cet ordre. Très vraisemblablement, la plupart ne se sont aperçus de rien.

Les découpages, s’ils sont nécessaires, ont donc toujours quelque chose d’arbitraire. Pour les Français, la seconde guerre mondiale commence en 1939. Pour les Américains et les Russes, en 1941, et pour les Tchèques, plutôt en 1938, sans parler des Espagnols pour qui elle n’est qu’un écho lointain de leur guerre déjà terminée. De même, des traits de mentalité de l’ancien régime sont ébranlés bien avant 1789, et d’autres survivront bien après. En se tournant vers le passé, on produit donc une certaine image ou conception de lui, on l’ordonne et, dans une certaine mesure, on l’invente. Dans le cas du moyen-âge, le mot et la notion) apparaissent chez Pétrarque et les humanistes italiens au XIV° siècle, qui sont aussi ceux qui parlent de Renaissance. Il y a pour eux un « medium tempus », un âge du milieu entre une antiquité disparue depuis longtemps, et un futur qu’on commence à voir venir. Les humanistes pensaient sortir d’une période sans nom, d’un entre-deux. On aurait pu dire « l’âge du milieu », antérieur à une nouvelle ère. A celle-ci, ils donnaient le nom de renaissance, qui n’était pas pas la renaissance de l’antiquité puisqu’elle était païenne et que ces auteurs étaient chrétiens, mais la renaissance d’une perfection première, avec l’aide des auteurs de l’antiquité. C’est pourquoi des auteurs comme Aristote, par exemple, pourront être remis à l’honneur. Thomas d’Aquin, dans le troisième quart du XIII° siècle, l’intègre dans un système organisé appelé Somme. A la fin du moyen-âge, des humanistes espérant en un futur meilleur pouvaient donc qualifier le temps qu’ils vivaient d’intermédiaire, sans toutefois lui donner une consistance précise.

Ce n’est qu’à la fin du XVII° siècle, avec du recul, que la perception du moyen-âge comme époque se généralise, et c’est au XVIII° siècle, qui se vit comme une époque de Lumières, qu’il prend une fonction autre que celle d’intermédiaire, de milieu, pour devenir un repoussoir. Le moyen-âge est alors qualifié en Angleterre de Dark age, « âge sombre ». Le mot gothique, qui lui est attaché, devient synonyme de laideur, de bizarrerie, de maladresse (avant sa réhabilitation), et Voltaire le dit clairement dans son Essai sur les mœurs (1756): obscurantisme clérical et Moyen âge sont une seule et même chose. Le moyen âge comme ère d’obscurité est né. Le créateur définitif de ce Moyen âge tel que nous l’imaginons souvent est, selon Jacques Le Goff, l’historien de l’art Jakob Burckhardt (1818-1897), proche de Nietzsche. Dans la Civilisation de la Renaissance en Italie (1860), Burckhardt oppose la renaissance au temps des ténèbres, pour déboucher sur une valorisation du mot « moderne » : être moderne, ce n’est plus seulement appartenir à l’époque actuelle, mais être meilleur, plus épanoui, à la pointe du progrès, dans la continuité d’une renaissance qui nous a permis de sortir des temps obscurs. Cette métamorphose se retrouve aussi chez les historiens. Michelet, après s’être enthousiasmé pour un moyen âge dans lequel il pensait retrouver le peuple (Jeanne d’Arc, Jean Bonhomme), préface le tome 7 de son Histoire de France (1869), dans un esprit tout à fait différent : il n’y a rien de bon avant la Renaissance, que symbolisent ces deux géants que sont Luther et Rabelais.

Si l’esprit « moderne » a cette vision du moyen âge, ceux qui sont critiques de cet esprit vont, très logiquement, le voir autrement. Ainsi, à ce moyen âge ténébreux, les romantiques opposent un moyen âge créateur et annonciateur des temps futurs, y compris sur le plan politique. C’est d’abord le moyen âge des villes, de l’urbanisme naissant, comme celui de Cola di Rienzo (1313-1354), fils d’artisans, grand lecteur des auteurs latins, qui veut instaurer une « République » à Rome, en s’inspirant des modèles latins, avec la sympathie de Pétrarque et, un moment, des papes d’Avignon. S’opposant aux barons de Rome, grands propriétaires fonciers, il peut être considéré comme révolutionnaire à certains égards, même s’il rêve d’une rénovation universelle du christianisme. C’est en tout cas une figure bien peu médiévale par rapport à l’image traditionnelle.

Il n’est donc pas facile de rejeter une époque entière dans le noir de l’obscurantisme. On le voit dans les polémiques sur la fin du moyen âge. On a commencé par prendre 1453, chute de Byzance, qui forme le pendant de la chute de Rome, et amène de plus en Europe des intellectuels de formation grecque qui vont favoriser la Renaissance. On mentionne aussi l’invention de l’imprimerie, autour de 1450, qui se diffuse lentement mais crée une transformation incontestable. Si on s’accorde finalement sur 1492, découverte de l’Amérique par un Italien au service de la couronne d’Espagne, fin du royaume musulman de Grenade mais aussi début des campagnes françaises en Italie, avec Charles VIII, on peut aussi retrouver dans les périodes postérieures des structures médiévales Le moyen âge n’en finit pas de finir. A l’inverse, avant 1492, la Renaissance, a déjà commencé. Si l’on cherche des œuvres d’art en rupture avec le moyen âge, on peut remonter par exemple à la coupole du dôme de Florence (1420-1436), sans parler de Pétrarque (1304-1374), déjà cité. De plus, un des personnages les plus connus de l’époque médiévale est en rupture avec les mentalités établies comme avec sa famille de marchands drapiers. Il réimplante l’église dans les villes, ne cesse de nomadiser, change totalement le regard sur la pauvreté, au point d’en devenir subversif. François d’Assise, Francesco di Bernardone (1181-1226) est finalement… très moderne. « François s’insurge contre ce que certains ont appelé l’horreur économique. Il le fait avec une rigueur et une intelligence dont je ne vois pas l’équivalent chez les adversaires actuels de la mondialisation. Car il ne se borne pas à rejeter, il interroge » (Le Goff, A la recherche du moyen âge, p87). On pourrait multiplier les exemples de médiévaux étrangement modernes, qui brouillent l’image d’un moyen-âge uniformément obscur.

Dans l’autre sens, si l’on examine la culture des conquistadores et la christianisation des indiens, il est difficile de ne pas y retrouver des traits « médiévaux », pour ce qui est de l’obscurantisme. Et les procès de Galilée datent du début du XVII° siècle. Autant dire que les changements ne se font jamais d’un seul coup, dans tous les secteurs et dans un seul lieu. En appelant « moyen-âge » une époque, on désigne donc surtout, selon les tendances, un attracteur ou un répulsif. On ne fait pas une opération scientifique, parce que tous les critères se dissolvent quand on s’en approche de trop près, et que les frontières deviennent floues. On se donne un cadre, par commodité certes, mais aussi avec des intentions précises. Nous allons voir lesquelles.

2.Le ténébreux Moyen âge.

Le moyen âge qui a laissé le plus de traces dans les mémoires est incontestablement le premier, celui pour lequel le terme a d’abord été créé : une époque intermédiaire, une longue nuit en attendant la renaissance puis les Lumières. Une époque violente, superstitieuse et sauvage, dans laquelle les mœurs n’étaient pas encore policées. La longue, l’éternelle nuit fut éclairée par le matin, dit-on alors. Avec la Réforme, vint la renaissance des arts, des sciences et des mœurs. Bref, on commença à penser comme nous pensons aujourd’hui ; on n’était plus barbare.

Cette conception n’est pas réservée à la France. L’histoire de l’Angleterre de Robertson et celle de Hume, au XVIII° siècle montrent le moyen âge, et spécifiquement le moyen âge écossais, comme une période misérable. Cela n’en faisait ressortir que plus nettement les lumières du XVIII° et l’avantage que l’Ecosse pouvait retirer de son union avec l’Angleterre. Robertson célèbre en particulier l’unification progressive des mœurs et du langage, la disparition des particularités. Hume s’attaque au légendaire médiéval, et en particulier à Marie Stuart (mais il conteste aussi l’authenticité des chants d’Ossian). Il étend son analyse de l’autre côté de la Manche au personnage de Jeanne d’Arc et du « miracle » des voix. Une telle histoire, écrit-il, n’a pu naître que dans une époque engluée dans la superstition. La sauvagerie avec laquelle le moyen âge a traité les hérétiques n’allège évidemment pas le tableau. Et la féodalité, avec le pouvoir arbitraire et oppresseur des méchants seigneurs, est une figure politique qu’on continue à utiliser, et qui reste péjorative. Décidément, cette époque était barbare.

Le film Les visiteurs, de Jean-Marie Poiré, sorti en 1993 a eu un très grands succès et a eu des échos jusque dans les cours de récréation (avec la réplique culte « O Kay… »). Il pourrait être finalement plus subtil dans sa conception qu’il ne le laisse paraître. Il effectue des choix bien précis par rapport au Moyen âge, et se conforme à la vision sombre qu’on en a généralement. D’abord pour la partie du moyen âge d’où viennent les héros : le règne de Louis VI, dit le gros (1108-1137), lors duquel le domaine royal est encore réduit à une partie de l’île de France, et le système féodal très puissant (Louis VI affermit toutefois la monarchie capétienne). Le héros du film, le comte Godefroy de Montmirail, est un de ses fidèles serviteurs.

Le début de l’histoire repose sur une image caricaturale du moyen âge ténébreux et superstitieux. Le comte doit traverser une forêt qui fait peur à ses serviteurs car elle est pleine de puissances occultes. Effectivement, une sorcière intervient et utilise un enchantement qui fait le malheur du comte. Le comte tue le père de sa promise à cause d’une hallucination, et rend ainsi le mariage impossible. Le seul moyen de réparer cette faute est de remonter dans le temps pour annuler cet acte et c’est ce que propose un mage, puisque nous sommes au moyen âge. Nouvel enchantement, donc, mais le mage se trompe et au lieu de reculer de quelques jours le comte, ainsi que son valet Jacouille la fripouille avancent de mille ans et se retrouvent à l’époque moderne. C’est le choc, bien sûr, avec la terreur des hommes modernes devant ces « rustres », et l’étonnement du chevalier qui reconnait à peine les lieux. C’est aussi le croisement des puanteurs : pour les modernes, les médiévaux puent de façon insupportable mais pour les médiévaux c’est l’air ambiant qui est irrespirable. C’est le choc social, aussi. Le château du comte a été vendu à un descendant de Jacouille. La comtesse (inénarrable Valérie Lemercier), très « vieille France », n’est pas prise au sérieux par le descendant du valet, nouveau riche et parvenu. Elle aidera son ancêtre à découvrir le souterrain qui va le délivrer, mais non sans mal. Car la distance entre le chevalier et le XX° siècle ne peut permettre aucune adaptation, de même que certains « sauvages », du XIX° au XXI° siècle, sont jugés incapables de s’adapter à une société civilisée. Le chevalier n’a rien à faire dans un monde où il ne peut être reconnu, et il retourne donc à son époque (il le faut, d’ailleurs, pour que la dynastie puisse se perpétuer). Il n’en est pas de même du valet, pour lequel l’évolution historique est positive. Il a tout intérêt à rester dans une époque beaucoup plus ouverte pour lui, puisqu’il se trouve en situation d’égalité, et entrevoit ce qu’on appellera une ascension sociale. Voulant rester moderne, il concilie son désir et l’obéissance à son maître en rusant, et expédie donc à sa place, pour le voyage retour, son malheureux descendant, qui lui ressemble comme un frère et se retrouve, dans la dernière séquence, complètement perdu au milieu de tous ces « sauvages », pataugeant dans la boue, au milieu d’un cercle hilare de soudards édentés, images d’une époque inquiétante quand elle n’est pas comique.

La vision du moyen-âge des Visiteurs est très gothique, très traditionnelle aussi. Celle du monde moderne ne l’est pas moins, réduite à quelques caricatures dans lesquelles le peuple n’apparait jamais, sinon sous forme de policiers et de domestiques. Le titre du film est à la fois énigmatique et très chargé de sens. Les visiteurs, c’était déjà le titre d’un film d’Elia Kazan beaucoup plus dramatique. Ici, le XX° siècle reçoit plutôt mal ses visiteurs, qu’il considère comme d’irréductibles sauvages, et avec qui il ne se comporte pas de façon aimable (il est d’ailleurs question à moment donné de vérifier les papiers de ces messieurs. Heureusement, le rythme des événements n’en laissera pas le temps). Le chevalier et son valet se montrent intelligents, comprennent ce qui leur arrive et attirent la sympathie du spectateur mais l’époque d’où ils viennent n’en reste pas moins conforme à l’image caricaturale du moyen âge. Globalement, et pour reprendre un autre titre, les hommes y sont affreux, sales et méchants. On comprend la décision du valet de changer d’époque. Elle est bien celle des concepteurs de la notion de moyen-age

Au XX° siècle, un sociologue allemand, Norbert Elias, publie La civilisation des mœurs (1939). Il défend l’idée selon laquelle la renaissance et l’époque classique ont développé des coutumes et usages qui ont réduit la violence et d’une certaine manière « civilisé » les rapports : manières de table, politesse, courtoisie se sont développés, ce qui veut dire par contraste qu’elles manquaient avant. Il prend des exemples concrets : comment on mange, comment on se mouche, comment on se comporte par rapport à la pudeur. Le tout n’étant pas vraiment convaincant au regard de ce qu’on sait sur les époques suivantes. Mais le fait est là pour lui, il y a une mutation du comportement à la Renaissance, et le livre reste un classique sur le sujet.

Or, on a, depuis, étudié de nombreux aspects du moyen âge dans lesquels on peut voir non seulement des traits de civilisation mais encore des moments que l’on peut qualifier de renaissances : renaissance carolingienne, fin VIII°/ debut IX°, avec un rôle important du livre ; renaissance du XII° siècle, décollage urbain et croissance économique. Pourtant, ces travaux, nombreux et sérieux n’ont pas entamé l’image barbare du moyen âge. On continue de dire à propos de comportements révoltants « on se croirait au moyen âge », ou « ils vivent comme au moyen âge ». Inventer une époque sombre pour montrer combien on est lumineux est bien utile, surtout si on arrive en même temps à retracer à grands traits l’émancipation des sociétés européennes par rapport au pouvoir religieux. Sans nuance, mais avec efficacité, on va alors pouvoir se servir d’une époque négative, au sens photographique du terme, et qui rassure dans la mesure où on s’en est éloigné, où on est enfin devenus modernes.

3.Le Beau Moyen âge à l’origine des nations.

Pour avoir cette image du moyen âge, il faut donc s’appuyer sur la période des Lumières, avec laquelle elle contraste. Si on a une conception négative des Lumières, si on appartient au mouvement réagissant aux Lumières, mouvement réactionnaire, à proprement parler, la conception du moyen âge va alors changer. Il va devenir beaucoup plus positif. C’est ce mouvement qu’illustre bien, au XVIII° siècle le philosophe allemand Herder (1744-1803), en particulier dans ses Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité (1784-1791). Pour commencer, il montre que l’antiquité est loin d’être une référence. L’empire, pour Herder, fut une catastrophe pour les nations qui tombèrent sous son joug. Catastrophe dont l’effet le plus visible est la disparition des langues autochtones, ou leur seule survivance à l’état de traces. L’empire romain détruit toute spécificité nationale. « Ainsi les Romains, en se vantant de répandre le jour dans l’univers, l’enveloppaient peu à peu d’une profonde nuit. Pendant que des tributs odieux étaient extorqués de toutes parts, les peuples périssaient, et la longue expérience des siècles allait avec eux s’engloutir dans l’abîme. Les caractères nationaux s’effacèrent enfin brusquement et les provinces furent épuisées, ravagées, désolées sous une suite d’exécrables empereurs ». (XIV, 3). Herder établit d’ailleurs un parallèle avec la colonisation espagnole en Amérique. Le résultat est décrit en termes dramatiques : « Quand toute empreinte nationale eut été détruite, l’aigle romain apparut dans l’univers couvrant de ses faibles ailes et déchirant de ses serres ensanglantées le cadavre des provinces » (XIV, 6). Cette destruction est complète, y compris en Italie. Car seuls quelques peuples, comme les Basques, ont pu garder une part de leur caractère national mais dans l’ensemble le bilan est désastreux. « Rome a détruit l’équilibre des nations, elle a épuisé de sang tout un monde. A la place de cet équilibre détruit, quel nouveau système va s’établir ? Quelle créature nouvelle s’élèvera des cendres de tant de nations ? » (XV, 5).

Or il y a un redressement, et c’est le moyen âge qui est l’époque de ce redressement. Il y a pour Herder une « mécanique médiévale » qui fonctionne sur deux éléments principaux et complémentaires : l’apport vital que représentent les –ou la- nations germaniques, et l’apport spirituel de l’église. Herder n’est nullement dupe des aspects négatifs que comportent, ou peuvent comporter, chacun de ces éléments. Les Germains sont « un des plus grossiers des peuples d’origine tudesque » (XVIII, 3) et « l’idée de la constitution nationales des peuples germaniques, noble et naturelle en soi, ne fut qu’un essai hardi, propre à engendrer une foule d’abus, dès qu’elle fut appliquée à de vastes royaumes nouvellement conquis » (XVIII, 6). Le christianisme légué par l’empire romain sert de modérateur, de civilisateur même, et à certains égards, si l’on songe aux universités et aux débats intellectuels, mais il a également été le vecteur de la superstition, et un joug plus qu’un libérateur pour les nations. « Dans tous les royaumes, la justice était esclave de l’église catholique. Aux coutumes et aux statuts nationaux s’opposaient les décrets du pape et des conciles » (XIX, 3). Tournait-on les yeux du côté de Rome, ses serviteurs partageaient la souveraineté de l’Europe, et elle-même s’appuyait sur une foule d’esclaves spirituels. (XIX, 6). Il y a donc des aspects sombres, mais ils n’effacent pas ce que l’on serait tenté d’appeler un « bilan globalement positif ».

Le problème du moyen âge, et Herder semble d’accord sur ce point avec ses détracteurs, est que la religion y a une très grande place, et que l’église joue un rôle prédominant. « L’église d’occident appliqua et fit tourner à son profit les connaissances qu’elle avait conservées. De la popularité elle tomba, privée d’âme et de pensées, dans une misérable liturgie ; la méchante rhétorique des pères devint dans les cloitres, les églises et les communautés, un instrument du despotisme moral que la foule adorait à genoux, courbée sous le fouet et la discipline. Où étaient alors les sciences et les arts, et quelle muse pouvait se montrer parmi les ossements des martyrs, au milieu du bruit des cloches, du retentissement des orgues, des nuages d’encens et de la pompe des prières expiatoires ? La liberté de penser ? La hiérarchie l’avait immolée sous ses foudres. Le noble enthousiasme ? Elle l’avait enchaîné et flétri. L’oppresseur était assuré d’obtenir par un legs son absolution à l’heure de la mort. Le règne de Dieu sur la terre fut mis à l’encan ». (XIX, 6). Ce sont là les aspects sombres du moyen âge, ceux qui correspondent aux archétypes traditionnels de la nuit médiévale, de l’obscurantisme médiéval. Herder les expose par souci de vérité, non sans certaines réticences. Ces archétypes ne sauraient en effet totalement rendre compte de l’époque.

« Ce n’est pas sans regrets que j’ai mêlé de tant de blâmes les éloges dus au moyen âge. Je sens tous les avantages qu’ont encore pour nous beaucoup des établissements de la hiérarchie, je reconnais les nécessités des siècles où ils prirent naissance, et j’aime à m’enfoncer sous l’obscurité mystérieuse de ces monuments et de ces institutions gothiques. Comme un grossier navire, fait pour résister à la tempête des barbares, rien ne pouvait les remplacer, et ils prouvent à la fois la force et la prévoyance de ceux qui confièrent à leur garde les trésors du genre humain. Seulement il serait difficile de trouver en eux un caractère d’utilité permanent, indépendant des temps et des lieux. Quand le fruit est mûr, l’écorce s’en détache » (XIX, 2). Qu’est-ce qui fait détacher l’écorce du fruit, pour reprendre l’image de Herder, autrement qu’est-ce qui fait qu’il y a au moyen âge une histoire qui mérite d’être considérée ? On pourrait penser aux croisades. Herder leur consacre d’ailleurs un chapitre. Mais elles ne jouent pas le rôle principal. Deux éléments déterminants, dont la liaison implicite amène la sorte du moyen âge sont déterminants: le grain de sable dans la mécanique du despotisme que constituent les hérésies, et ensuite le développement des arts, de l’industrie et de la culture, qu’on ne saurait appeler les Lumières, mais qui s’en approchent étrangement.

On pourrait dire maintenant que les croisades représentent un choc de civilisations, et on ne s’en prive d’ailleurs pas, mais Herder exerce à cet égard un fort esprit critique. S’il y a une influence du monde arabe, elle se situe en amont, dans la formation de la chevalerie, puisque « l’esprit chevaleresque apparut d’abord parmi les Chrétiens en Espagne, là où les Goths et les Arabes habitaient les uns près des autres, depuis des siècles (XX, 2), et dans l’invention de la poésie, puis du roman qui formera la base des cultures nationales (c’est d’ailleurs de là que sera issu le roman national qu’est le Quichotte de Cervantès). Ce n’est donc pas la chevalerie qui naquit des croisades, ce sont les croisades qui naquirent de la chevalerie (XX, 3). Herder, d’autre part, met en cause de façon très moderne l’illusion qu’il peut y avoir à mettre sous un même nom des réalités dont seule l’apparence est semblable, et conteste la validité de l’objet « croisades ». Rien n’est plus illusoire que de chercher sur la seule foi des noms une source commune de révolutions dans sept expéditions qui, séparées l’une de l’autre, ont été entreprises en deux siècles par tant de peuples et de motifs différents ». Les croisades ont donc surtout profité à la chevalerie.

Plus profonde a été l’influence des hérétiques, dont Herder remarque qu’ils ont été très nombreux, parfois dominants dans l’Europe médiévale. Il trace en particulier un tableau élogieux des cathares. « Ils condamnaient avec courage les mœurs du clergé, ses richesses excessives, son ambition, ses débauches, rejetaient ses pratiques et ses dogmes superstitieux, dont ils niaient et flétrissaient la puissance magique ; au lieu de cela, ils n’admettaient qu’une simple bénédiction par l’imposition des mains et une union des membres sous leur chef, le parfait. Suivant eux la transsubstantiation, les crucifix, les messes, le purgatoire, l’intercession des saints, la prééminence sacrée du sacerdoce romain étaient autant d’inventions et de chimères terrestres. Ils jugeaient avec une grande liberté les écritures, principalement l’ancien testament, ramenaient tout à l’esprit de pauvreté, à la pureté de l’âme et du corps, à une paisible industrie, à la douceur d’âme » (XX, 4. Culture de la raison en Europe). Il faut ajouter que, selon Herder, ils participèrent au développement de la langue provençale, traduisant dans cet idiome le nouveau testament. On connaît la suite, la croisade menée par Simon de Montfort, le « monstre le plus odieux dont l’histoire ait conservé le nom ». Mais l’essentiel est préservé et « une fois enracinés, le germe de la vérité, le mépris de la superstition, du culte adressé à l’homme, de l’insolence impie du sacerdoce ne purent plus être étouffés » (XX, 4). D’autant plus qu’au sein de l’église la discussion commence à prendre sa place, que la curiosité pour la science arabe amène quelque progrès, malgré le mouvement contraire, l’esprit de chicane et de compilation qui « rendait à étouffer le caractère de toute législation nationale en Europe » (XX, 4).

Le tableau est donc encourageant, car « du sein d’une obscure barbarie s’élève avec effort l’espoir d’un meilleur avenir sous le joug d’une domination spirituelle et temporelle. Ici les germes les plus précieux sont foulés sur un sol ingrat ou enlevés par des oiseaux de proie ; là, à demi-étouffé sous des épines, le jeune arbrisseau languit loin du sol natal de la simplicité, de la vérité antique » (XX 4). Interviennent alors les villes, d’abord méditerranéennes (Venise, Gênes, Amalfi). Puis le mouvement bascule au nord et « les villes deviennent pour ainsi dire en Europe les camps retranchés de la civilisation. Grace aux corporations, l’Europe devient ouvrière, et grâce aux universités, savante, l’Allemagne en étant bien sûr le point central. « Les universités servirent de boulevards à la science contre l’impitoyable vandalisme de la tyrannie sacerdotale » (XX, 5) et les inventions permettent le dynamisme de l’industrie. La mécanique médiévale, malgré les forces contraires, se met à marcher dans le bon sens et, sous l’action de la providence, le despotisme lui-même a eu finalement du bon. C’est donc l’origine de la supériorité de l’Europe. « Le climat de l’Europe, les débris de l’antiquité grecque et romaine viennent à son secours, et sa supériorité se fonde sur l’activité, l’invention, les sciences et un concours de forces rivales » (XX, 6). La civilisation urbaine, et l’indépendance des villes constituent le véritable support du moyen âge éclairé à l’origine des nations. Herder fournit ainsi un schéma qui permettra de remonter à cette époque pour poser l’origine de la société moderne. Le moyen-âge n’est plus l’antithèse de la modernité, il est son origine. On retrouvera chez un historien comme Augustin Thierry (1795-1856) l’idée que la France procède d’un peuple qui commence par se séparer des souverains envahisseurs (mérovingiens et carolingiens) avant de constituer des communes qui s’affranchissent des seigneurs. « L’insurrection de Laon et les guerres civiles de Reims en diront plus qu’une théorie savante sur l’origine de ce tiers-état, que bien des gens croient sorti de dessous terre en 1789 » (Dix ans d’études historiques, 1835). L’affranchissement des communes est le « véritable berceau de notre liberté moderne ».

De ce point de vue, le moyen âge est bien commode comme période de transition et source des nations modernes, à condition bien sûr de choisir les bonnes périodes. L’historien Patrick Geary (Quand les nations refont l’histoire) montre comment le choix d’une période ou d’une autre a des conséquences totalement différentes : L’exemple de la Transylvanie (p.17) le montre bien. « En Transylvanie, région fortifiée par les Hongrois au XI° siècle, colonisée par les Saxons au XII°, placée sous le contrôle des Turcs, des Habsbourg, des Hongrois, et faisant partie de la Roumanie depuis 1920, le débat concernant le sort de la population magyar tourne autour de la situation sociale et culturelle de cette région à la fin du IX° siècle : les cavaliers nomades magyars arrivèrent-ils dans une population prospère, romaine indigène ou dans une région déjà dévastée par les envahisseurs salves ? ». Les roumains défendent la première, les Hongrois la deuxième.

Il y a donc non pas un, mais des moyen âges, ayant chacun leur configuration particulière. On peut se demander si le système féodal fait vraiment partie de la même époque que le développement urbain, tous deux situés et entrecroisés dans le moyen âge officiel. Mais comment faire un nouveau découpage ? Celui qui existe a l’avantage d’être commode et on voit donc cohabiter deux images du moyen âge : négative (les ténèbres de l’obscurantisme et la barbarie), et positive (l’avènement des libertés et de la civilisation), entremêlés dans les spectacles « médiévaux », où on fait aussi bien appel à l’imaginaire de la chevalerie et à celui des fêtes qu’aux instruments de torture de l’inquisition. Le moyen âge peut faire rêver. Il est surtout au service de l’idée que nous nous faisons de la modernité.

4.Moyen âge, mode d’emploi : les Cathares.

Pour avoir une illustration de l’utilisation du moyen âge, on peut revenir à la croisade des Albigeois, liée à cette floraison de l’hérésie qui est pour Herder un des moteurs de l’évolution médiévale. Rappelons quelques dates :

1096 : Première croisade.

1202 : Quatrième croisade (avec Simon de Montfort).

1209 : Croisade des Albigeois. Siège de Béziers.

1226 : Deuxième croisade dans le Midi.

1244 : Reddition de Montségur.

1248 : Septième croisade (Louis IX), qui meurt en 1270.

1291 : Chute des Etats latins d’Orient.

Le XIII° siècle occitan est d’abord un enjeu politique et religieux au niveau national français. Sismondi (Histoire des Français, 1823), Augustin Thierry (Lettres sur l’histoire de France, 1827) sont les véritables fondateurs du discours sur la croisade (entendue ici comme croisade de Albigeois) tel qu’il va se développer à l’époque contemporaine. Un midi éclairé et bourgeois y est détruit par des barons et des clercs barbares et rétrogrades. On voit ce qu’à l’époque, la menace d’une destruction de la civilisation par une forme de retour fort semblable à celui de l’ancien régime pouvait signifier. Ces discours sur la croisade prennent donc leur sens dans le cadre français de l’époque. Les malheurs du Midi sont un paradigme très significatif de tensions politiques françaises, et non de la destruction d’une nature méridionale : la croisade est la métaphore d’une restauration intégrale et sauvage de l’ancien régime, les cathares les ouvriers de la civilisation et sur certains points, (sur certains points seulement), la référence à Herder serait possible.

L’œuvre de Bernard Mary Lafon, L’Histoire politique, littéraire et religieuse du Midi de la France (1845) qui constitue la référence des érudits occitans pendant au moins un demi-siècle, reprend ce schéma mais en déplace le cadre. Comme ses prédécesseurs, Mary Lafon oppose un Midi éclairé et bourgeois à un Nord encore englué dans la féodalité sous l’autorité des barons renforcée par l’église de Rome. Les uns et les autres s’effraient d’une floraison qui constitue pour leur pouvoir une menace objective. « La ruse habile des premiers (clercs italiens) et la brutale barbarie des seconds (barons français), en envahissant les contrées méridionales, y trouvèrent deux obstacles très grands:  le développement des lumières, d’abord et ensuite l’établissement municipal. Si d’un côté les délégués de Rome étaient effrayés de ce progrès de la civilisation et des lettres, poussé jusqu’au point de mettre le catholicisme en question et de lui substituer une forme religieuse nouvelle, de l’autre les barons absolus du nord ne devaient pas moins s’épouvanter en voyant surgir entre eux et leurs vassaux une classe forte, riche, éclairée, qui se déclarait fièrement indépendante, et qui avait des tours assez hautes et des remparts assez épais pour soutenir ses prétentions. Sentant parfaitement tout ce qu’un pareil état de choses pouvait avoir de périlleux, ils tournèrent principalement leurs efforts contre les villes municipales et cherchèrent à les affaiblir et à les ruiner en toute circonstance ». Le Midi de Mary Lafon est menaçant pour l’ordre aristocratique et clérical, dans la mesure où il donne une nouvelle base à la société. Sur ce point, il est conforme à ses prédécesseurs. Mais Mary Lafon ne s’en tient pas au conflit opposant civilisation et lumières d’un côté, despotisme et obscurantisme de l’autre. Ces villes tendent également à former une nation. « Ainsi donc les cités libres ou municipales, les républiques de Provence, et les villes nouvelles ou consulaires, formaient cette bourgeoisie unie étroitement et forte qui, placée entre la noblesse et l’église, était comme la colonne vertébrale de la société ». Et c’est bien ce que ne peuvent supporter les barons du nord et les moines, mus par une véritable haine nationale. « Les moines de Cîteaux s’abattent comme un essaim d’oiseaux de proie sur le Languedoc, la France et la Provence, et remplissent toutes les chaires de cris de guerre. Une croisade est résolue. Tout le Nord, poussé par la vieille haine nationale, se rue sur le Midi ».

Les villes médiévales du sud de la France formaient donc une nation. De là à une revendication, il y a un pas que Mistral franchit –imprudemment, jugera-t-il ensuite- dans la note d’un de ses poèmes. « Bien que la croisade commandée par Simon de Montfort ne fut dirigée ostensiblement que contre les hérétiques du Midi et plus tard contre le comte de Toulouse, les villes libres de Provence comprirent admirablement que sous le prétexte religieux se cachait un antagonisme de race ; et quoique très catholiques, elles prirent hardiment parti contre les croisés. Il faut dire, du reste, que cette intelligence de la nationalité se manifesta spontanément dans tous les pays de la langue d’oc, c’est-à-dire depuis les Alpes jusqu’au golfe de Gascogne et de la Loire jusqu’à l’Ebre. Ces populations, de tout temps sympathiques entre elles par une similitude de climat, d’instinct, de mœurs, de croyances, de législation et de langue, se trouvaient, à cette époque, prêtes à former un Etat de provinces-unies. Pour que cette force éparse prit vigoureusement conscience d’elle-même, il ne fallait plus qu’une occasion : une guerre d’intérêt commun. Cette guerre s’offrit, mais dans de malheureuses conditions (…) ». Mistral reviendra ensuite sur cette vision fougueuse, mais elle est révélatrice d’une construction de l’imaginaire national basé sur le moyen âge.

Ou plutôt sur un moyen âge, puisqu’on peut tout aussi bien dire le contraire des cathares, si on se place du côté de l’orthodoxie. La prétendue floraison des arts et des sciences devient alors décadence, le refus de l’autorité ecclésiale ferment d’anarchie et la croisade une entreprise salutaire. Le tout ayant forcément un rapport avec l’époque à laquelle cette histoire est racontée. Conséquence : « Nous savons maintenant ce que coûte à une nation le mépris de l’intérêt général au profit des intérêts particuliers, la carence de l’autorité, le refus de toute discipline morale, la perte de toute mystique, l’appétit égoïste de jouissances immédiates ». Ces lignes sont extraites de l’ouvrage de Pierre Belperron, La croisade contre les Albigeois et l’union du Languedoc à la France, édité en1942. Belperron dit faire œuvre, dans cet ouvrage, de salubrité historique. Il en donne les raisons. « Les désastres qui ont accablé notre pays n’ont pas été sans influer sur certains de nos jugements, certains rapprochements se sont imposés à nous. Le Languedoc de 1209 et la France de 1939 offrent de frappantes analogies. Les mêmes causes matérielles et morales à sept siècles d’intervalle ont produit les mêmes effets ». On ne s’étonnera pas, dans ce contexte, que Belperron mentionne ensuite dans une note les juifs « toujours à l’aise dans une société chancelante et prête à se décomposer », et crédite Montfort d’une « sage politique de collaboration ». En conséquence, comme le dit Philippe Martel, l’objet véritable du livre ne saurait être la croisade. « Nous ne conseillons pas la lecture de Belperron à qui voudrait savoir ce que fut le catharisme ; mais pour savoir comment fonctionne l’idéologie pétainiste, son apport nous semble fondamental » (Philippe Martel, Les cathares et l'histoire. Le drame cathare devant ses historiens (1820-1992), 2002) .

Alors y a-t-il vraiment un moyen-âge ? On voit bien qu’il y en a plusieurs, et que la notion de moyen-âge « sombre » peut être critiquée. Mais les préjugés ont la vie dure. On continue de dire « on n’est pas au moyen-âge » pour indiquer qu’on est tout de même civilisé. En même temps, on se distrait tous les ans dans quantité de villes avec un moyen-âge de légende que l’on « reconstitue », celui de Walter Scott et de tous les romans de chevalerie, tout en se gardant bien de le prendre au pied de la lettre, de peur de ressembler à Don Quichotte. Les études médiévales montrent toute la richesse de ces époques, que les préjugés, pourtant, continuent à simplifier. Et il ne faut pas oublier que le moyen âge est une invention occidentale. Le rythme historique des autres parties du monde est totalement différent. Les Boliviens, les Camerounais ou les Australiens n’ont pas de moyen âge. Dans « Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde », l’historien Jack Goody conteste l’universalité de ce découpage chronologique, et surtout ce qu’il sous-entend : la sortie du moyen âge et la civilisation. « A partir d’événements qui se sont produits à son échelle provinciale, l’Europe a conceptualisé et fabriqué une présentation du passé toute à sa gloire et qu’elle a ensuite imposée au cours des autres civilisations ». Goody insiste sur le fait que « c’est d’une comparaison plus rapprochée que nous avons besoin, et non d’une opposition tranchée entre le monde et l’occident, au seul profit de ce dernier ». Mais cela n’empêche pas la nécessité d’un découpage chronologique pour lire le passé. Il faut, simplement, prendre conscience de ses limites.