Après les drames, la réconciliation.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

1. Réconciliation ou restauration ?

Dans le prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche fait la description de ce qu’il appelle le dernier homme, à savoir l’espèce d’homme dont le déclin, puis la disparition, devraient permettre l’arrivée du surhomme. Cette description est également un miroir qu’il tend, par l’intermédiaire de Zarathoustra, à ses lecteurs. Il est question de réconciliation dans cette description, comme d’un souci d’éviter ce qui pourrait gâcher une existence paisible.

« On sera malin, on saura tout ce qui s’est passé jadis ; ainsi l’on aura de quoi se gausser sans fin. On se chamaillera encore, mais on se réconciliera bien vite, de peur de se gâter la digestion ».

La réconciliation comme médicament de confort, en quelque sorte. Voilà qui semble scandaleux et en même temps introduit un soupçon dans la précipitation avec laquelle on désire les pratiques réconciliatrices, et avec laquelle le mot se répand maintenant autour des situations intenables dont on veut s’éloigner. Est-ce vraiment pour cela que les derniers hommes que nous pourrions être multiplient les commissions de réconciliation ? Pire, ce besoin de réconciliation ne peut-il pas être instrumentalisé par des politiques avant tout soucieux de faire en sorte que les affaires –leurs affaires- continuent ? La question mérite d’être posée.

Pour parler en termes hégéliens, on pourrait dire que ce qui provoque le processus de réconciliation est le déchirement d’une unité préalable, et la reconnaissance de ce déchirement, alors même que cette unité est désirée. S’il y a besoin de réconciliation, c’est que les deux anciens adversaires envisagent de restaurer l’unité ou de former, d’une manière ou d’une autre, une nouvelle unité et, sinon d’oublier les conflits passés, de les considérer précisément comme définitivement passés. C’est ainsi, par exemple, que l’on peut parler de réconciliation franco-allemande : deux ennemis séculaires entrent dans une dynamique de reconnaissance et, dans une certaine mesure, d’union. Ils forment, comme on le dit maintenant assez couramment, un « couple », le « couple franco-allemand ». Il en va autrement à l’intérieur d’un pays constitué. Si l’on y parle de réconciliation, c’est qu’il y a eu d’abord dissociation, à travers un processus complexe de reconnaissance/non reconnaissance, qui a fait qu’une violence a été commise et justifiée, du moins par celui qui la commettait, par la non reconnaissance de celui sur qui il la commettait comme digne de faire partie de la même cité que lui.

2. L’incertaine réconciliation.

Pour préciser ce propos, on peut entrer dans quelques cas précis qui permettent de prendre la mesure de l’enjeu contemporain du problème : la situation de nombre de pays d’Amérique du sud à la fin du XX° siècle et au début du XXI°, et celle de l’Italie à la même période

En Argentine, en Uruguay, au Chili, des coups d’Etat ont permis l’installation au pouvoir de régimes militaires au cours des années 70. Ces régimes se sont caractérisés par un recours systématique à la répression et notamment à la méthode de la disparition forcée. La délégitimation de ces régimes a rendu possible une transition négociée à la démocratie (1983-84 en Argentine et Uruguay, 1989 au Chili), les militaires conservant un pouvoir politique indéniable lors des transitions. Des logiques de « réconciliation » nationale (il faut insister sur les guillemets) ont été alors mises en œuvre, consistant d’abord en mesures de rémission.

En Italie, la violence politique s’est aussi amplifiée au milieu des années 1970, avec l’activité des groupes armés d’extrême gauche (BR, prima linea), le pic étant en 1978-79 avec en particulier l’assassinat d’Aldo Moro. L’Etat italien a pris des mesures anti-terroristes, mais a également institué des lois sur les « repentis », qui ont permis une sortie globale de la violence. En Amérique de sud, la situation est en quelque sorte symétrique. C’est l’Etat qui a imposé la terreur pour se maintenir en place, et la révolte des masses espérée a été remplacée, une ou quelques décennies après, par une transition vers la démocratie. Avec les commissions de réconciliation, demeure le sentiment d’injustice des victimes et de leurs familles. La réconciliation, dans ce cas, n’est qu’un autre mot pour désigner la reprise des affaires et de la vie ordinaire et le processus donnerait raison à Nietzsche.

On comprend alors le scepticisme de cet Afghan dont Le Monde du 15 mai 2010 relate l’histoire : les deux bras déchiquetés par une mine durant l’occupation soviétique (sans qu’il sache qui l’avait posée), il est ensuite violemment battu en 1992 par une fraction moujahidine, puis frappé par les miliciens du régime taliban qui avaient trouvé une télévision chez lui. Alors face au projet de « réconciliation nationale » qui amnistierait quasiment tous les auteurs de crimes de guerre, il remarque. « Le mot paix est un mot magnifique. J’ai moi-même souffert dans ma chair de l’absence de paix. Mais il doit y avoir une justice. Il faut pouvoir poursuivre les responsables des crimes de guerre. Ou alors il faudrait qu’ils demandent pardon avec humilité », ce qui ne semble vraiment pas être le cas. Le doute est donc permis sur la nature réelle de cette « réconciliation », doute qui renvoie d’un côté à la reconnaissance qu’elle suppose, de l’autre à la nature du politique, avec laquelle elle ne peut être totalement accordée.

3. La réconciliation est une scène.

Un caractère essentiel de la réconciliation est sa théâtralité. Derrida le remarque à propos de l’Afrique du sud (dans Vérité, réconciliation, réparation, 2004, Le genre humain, ouvrage collectif) : la réconciliation est une scène, une scène de jugement, et de jugement dernier (p134). Il l’illustre par l’exemple de l’Afrique du Sud, et les propos de Desmond Tutu selon lequel le rideau de la scène de la réconciliation doit tomber, le moment venu. Dans cette scène, la présence des acteurs importe plus que le rapport à la vérité, malgré le titre que se donnent les commissions : on écoute les victimes, souvent, les bourreaux quelquefois. On n’enquête pas sur les faits qu’ils relatent, on ne met pas en doute ce qu’ils disent et on ne cherche pas à découvrir ce qu’ils taisent. Il s’agit de reconnaitre et surtout de faire reconnaitre à travers leurs discours des souffrances inadmissibles, qui n’ont pas été ce que les bourreaux croyaient ou voulaient bien croire : l’élimination de l’ennemi intérieur. Car ce que disent les témoins, avec toutes les réserves que l’on peut émettre, c’est le refus et l’inadmissible de la terreur. Il se peut donc que malgré toutes les ambiguïtés qu’elles contiennent, mais aussi qu’elles révèlent, ces commissions aient bien quelque chose à voir avec la réconciliation.

4. Contre la terreur.

Il y a en effet un seuil que ces commissions doivent marquer, qui est la fin de la terreur et par là même la mise à jour des conflits dans la perspective de leur résolution. La terreur est le refus de la coexistence, voire de la société. Les politiques de la terreur laissent des traces dans les mémoires et dans les corps. Elles font obstacle à une vie commune et c’est en les combattant, en reconnaissant la pleine citoyenneté de tous, que l’objectif de réconciliation peut être posé, fut-ce à travers une opération lancée par un pouvoir soucieux de se maintenir.

5. Justice, pardon et réconciliation

De ce point de vue, les commissions qui enquêtent sur les faits qui se sont déroulés amènent à les reconnaître et à reconnaître –c’est même un présupposé qui n’a pas besoin d’être dit- qu’ils n’auraient pas dû se dérouler. Elles les reconnaissent donc de plusieurs manières, pour reprendre l’analyse menée par Paul Ricœur dans son Parcours de reconnaissance (2004). La mise en scène excède le simple établissement des faits, puisqu’elle reconnait qu’il y a eu des victimes, les reconnait à la fois pour la société et pour elles-mêmes. Cette reconnaissance montre et participe d’une transformation de la société, ouvre d’une certaine manière un avenir qui prend en compte le passé. Car l’oubli est impossible et la négation du passé peut avoir des effets dévastateurs. Le travail de réparation n’est pas seulement un travail de deuil, il l’excède. C’est cet excès que marque l’exigence de réconciliation. Et cette exigence sera toujours excessive, jamais comblée, parce qu’elle ne peut se contenter du fini, elle ne peut être achevée dans des vies humaines, bien que ces vies ne puissent être dites humaines que parce qu’elle les traverse. La réconciliation ne peut donc être un état définitif. Elle produit toujours un reste, qui provoque la mélancolie de ses militants, la colère des victimes, le contentement muet des bourreaux. Elle laisse ouvert le partage entre le souci d’enterrer dignement les morts et celui de perpétuer les raisons pour lesquelles ils ont existé.

Ce souci est par exemple celui de la fille de Walter Tobaggi. Le 28 mai 1980 Walter Tobaggi, président de l’association lombarde des journalistes, est assassiné par un commando terroriste. Trente ans après, sa fille évoque son souvenir dans un livre très lu en Italie, qui est aussi une manière de se réconcilier avec ce passé qui la travaille toujours, mais qui doit déboucher sur l’avenir. « Penser à des hommes comme mon père n’est pas, et ne doit être ni commode ni rassurant. J’espère qu’il provoque toujours des doutes et de nouvelles questions, une perpétuelle tension vitale entre passé et présent. J’espère que vous aussi vous laisserez toucher par son sourire, pour chercher ce que l’on peut faire pour combattre les formes graves et multiples de « lacération sociale et mépris des valeurs humaines » qui affligent la société d’aujourd’hui » (Benedetta Tobaggi dans La Reppublicà du 24 mai 2010, en présentation de son livre, « Come mi batte forte il tuo cuore »).