Faut-il des utopies ? (à partir de Thomas More, Utopia).

 Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

 (à partir de Thomas More, Utopia). Résumé.

 Thomas More (1478-1535) écrit l'Utopie vers 1515. Le livre est publié en 1516. Réfugié un moment en France, en 1508, pour éviter les conséquences de son action, comme membre du parlement, contre les exactions d'Henri VII, il revient lors de l'avènement d'Henri VIII, l'année suivante. Un prince si doué pour les lettres lui semble prêt, ainsi qu'à ses amis humanistes, pour faire une nouvelle politique. Son ascension à la première place du royaume après le roi, comme grand chancelier en 1529, montre le prestige que ses travaux et sa valeur lui avaient conféré. Mais More résiste aux manœuvres du roi pour faire déclarer, contre l'avis pontifical, son divorce canoniquement valable (pour épouser Ann Boleyn). Il démissionne en 1532, et se prépare à la réaction du roi. L'acte de suprématie de 1533 fait du roi le chef de l'église anglaise. Thomas More refuse de prêter serment en 1534. Arrêté, enfermé dans la tour, il y passe un an. Accusé de haute trahison, il est décapité en 1535. Son ami Erasme exprimera le sentiment d'injustice qui fut alors ressenti, et "l'affection universelle" dont il fut alors l'objet.

Utopia est un livre paradoxal, comme son auteur, l’inventeur du mot, qui est à la fois un critique très aigu de sa société, et un dignitaire de celle-ci au rang le plus élevé. Ce qui explique ce paradoxe, c'est le climat humaniste dans lequel More a passé sa jeunesse, et la grande fermeté de caractère du personnage, qui utilise tous ses talents sans jamais renier ses convictions. C’est aussi la conception qu’il a du rôle des intellectuels dans la cité. Inutile de donner des conseils à qui n’en veut pas. « A vrai dire, je ne vois pas l’utilité de tenir de tels discours, de donner de tels conseils quand on est sûr qu’ils ne trouveront aucun écho. Qu’y gagnerait-on ? (…) Ces considérations théoriques sont très agréables dans un entretien familier entre amis. Mais elles ne sauraient avoir aucune place dans les conseils des princes, où de grandes affaires sont traitées avec une autorité souveraine ». A quoi bon, dans ce cas, parler s'autres sociétés, si ce n'est pour ce donner mauvaise conscience ? More laisse ouverte une autre possibilité, qui est de ruser dans la présentation de la vérité: suivre la "route oblique", dire la vérité avec adresse et propos afin que les efforts, s'ils ne peuvent servir à effectuer le bien, servent du moins à diminuer l'intensité du mal. « Il ne faut pas imposer à des gens prévenus en sens contraire un discours insolite, déroutant, dont vous savez d’avance qu’il n’entamera pas leurs convictions. Mieux vaut procéder de biais et vous efforcer, autant que vous le pouvez, de recourir à l’adresse, de façon que, si vous n’arrivez pas à obtenir une bonne solution, vous avez du moins acheminé la moins mauvaise possible » (p.126). On peut y voir une indication sur la façon dont More conçoit l'utilité de l'ouvrage qu'il écrit, et la cible qu'il vise. Ce n'est pas une rêverie sur un ailleurs inexistant, mais un moyen de faire voir, en contraste à ce qui existe, ce qui pourrait exister, et de tenter d'éveiller les esprits. More a d'ailleurs écrit la première partie après la deuxième partie, et peut-être est-ce la preuve qu'il a voulu éviter le pur voyage exotique dans un pays parfait, comme si ses écrits ne procédaient d'aucun temps et d'aucun lieu. L'ancrage historique de la première partie dans l'Europe de son époque montre au contraire que sa description procède d'une stratégie.

La formation de la société des utopiens n'est pas décrite dans le détail. Il n'y a pas d'histoire de l'utopie et il ne peut pas y en avoir, d'une part parce ce que l'on a posé au départ que ce lieu n'existait pas mais surtout parce que l'histoire est une évolution et que là, on est d'entrée dans quelque chose de définitif, qui ne peut plus évoluer. C'est le point aveugle de l'utopie, qui pourra se retourner ensuite en cauchemar totalitaire: la société existe d'emblée telle quelle et fonctionne sans que des conflits lui aient donné naissance et puissent ensuite la traverser. C'est évidemment une mise entre parenthèses des passions humaines et de tout ce qui entraine les maux, mais c'est aussi une confiance dans la puissance de l'organisation, dont on pense qu'elle est capable, précisément, de neutraliser ces aspects.

La première caractéristique y est que travail et besoin sont liés dans la mesure où aucun utopien ne vit du travail des autres sans en fournir lui-même, et où chacun est d'abord préoccupé du nécessaire. Cela explique que la journée de travail soit limitée à six heures, et que cela suffise à faire du de l'utopie un pays prospère. Mais avec une si faible journée de travail, aura-t-on de quoi satisfaire les besoins de la population? Certainement, dit More. C'est parce que le travail est également réparti que chacun l'exerce de façon limitée. Il n'y a pas, dans l'utopie, d'individus parasites et les autorités y veillent. Cela implique un rapport simple entre besoins et désirs: les utopiens désirent le nécessaire, et c'est cela qui fait leur bonheur. S'ils désiraient le superflu, ils en voudraient plus et auraient alors une autre attitude envers l'argent, devenu l'instrument principal de leurs désirs.

La deuxième caractéristique de l'utopie est le faible rôle des lois. Si les utopiens vivent de façon organisée, travaillent et utilisent leurs loisirs de façon harmonieuse, c'est avec le minimum de contraintes, et en particulier de lois car les lois, indispensables dans certains cas, ne font souvent que multiplier les problèmes et nourrir les magistrats et hommes de loi (More est pourtant avocat!). C'est pourquoi le pays d'utopie utilise avec beaucoup de modération la législation et que par exemple, quand une proposition est faite, il est interdit d'en discuter immédiatement. Le recul pris permettra de savoir si elle était ou non utile. C’est possible parce que la vie des utopiens est déjà parfaitement organisée sous pratiquement tous ses aspects, et que les occasions de conflit sont donc minimes. L’utopie ressemble sous cet angle, comme on l’a souvent remarqué à un grand monastère : les repas y sont pris en commun, les vêtements sont quasiment identiques pour tous, il n’y a pas de véritable propriété et les utopiens changent par exemple d’habitation tous les dix ans pour ne pas s’attacher à un lieu précis. Ils acceptent de bon cœur, manifestement, tous ces éléments de la vie commune, qui sont devenus leur tradition, et il n’est donc pas nécessaire de les leur imposer par des lois. Ils ont compris l’intérêt de la prédominance du bien public.

Que se passe-t-il si des conflits surgissent sur l'organisation elle-même, si les utopiens ne se montrent pas à la hauteur, si certains finissent par être attirés par le luxe, ou tentés de désobéir? Il n’y a pas beaucoup d’éléments dans le texte, mais il semble que dans ce cas les autorités aient la main lourde. Chacun peut par exemple se rendre dans les villes voisines à condition d’en demander l’autorisation mais « si de son propre chef, quelqu’un conduit ses pérégrinations au-delà de sa province et qu’il y soit pris sans autorisation du préfet, il est honteusement ramené, considéré comme déserteur et durement châtié. S’il récidive, il sera condamné aux travaux forcés » (p.162). Et les esclaves –car il y a des esclaves en utopie !- sont entre autres « des citoyens à qui un acte honteux a coûté la liberté » (p.189), ce qui n’est pas rien, et montre que le climat n’est pas toujours détendu.

La transparence est la troisième caractéristique du pays. En Utopie, en effet, il n’existe pas ce que l’on peut appeler l’intimité. Chacun est, ou peut être constamment sous les yeux de tous. « Aucun moyen ne subsiste, vous le voyez, de se dérober au travail, aucun prétexte pour rester oisif : pas de cabarets, pas de tavernes, pas de mauvais lieux, aucune occasion de débauche, aucun repaire, aucun endroit de rendez-vous. Toujours exposé aux yeux de tous, chacun est obligé de pratiquer son métier ou de s’adonner à un loisir irréprochable » (p.162).. « Souriez, vous êtes filmé », en quelque sorte. L’utopie réalise sans les moyens techniques actuels, et pour la bonne cause, ce qui est le rêve des sociétés contemporaines : posséder sur chacun toutes les informations imaginables. Un rêve en train de devenir réalité grâce à un certain nombre de techniques, mais vécu ici de façon paisible, et consentante par les utopiens.

Pour terminer par la question : Faut-il des utopies, on peut remarquer que c’est contre un état de fait que l’utopie est imaginée par une stratégie de Thomas More : dire ce à quoi l’on pourrait arriver -c’est l’utopie- en sachant très bien que c’est impossible, et d’autre part, en le disant, envoyer un certain nombre de suggestions qui finiront, en partie, par faire leur chemin, ne serait-ce que par l’aide que donne la puissance de l’imagination. On entre dans le domaine du possible, et du passage au réel. L’utopie a une riche histoire, et ne saurait donc se confondre avec un simple travail de l’imagination. Elle a des effets réels. Mais elle montre aussi, parfois contre l’intention des auteurs, que le mieux peut être l’ennemi du bien et que la perfection se maintient au prix de la liberté. On a ainsi vu les utopistes, au XX° siècle, comme des préfigurateurs du totalitarisme autant que comme des réformateurs, à cause, en particulier, de l’uniformité sociale et de la fameuse transparence qu’elle suppose, et qui peut cacher une réelle férocité. Ce qui se donne comme le meilleur des mondes peut alors être vu, par ironie, comme le pire des mondes. On a nommé cette utopie à l’envers la dystopie : le rêve transformé en cauchemar. Il faut bien, d’un autre côté, qu’on imagine possible ce qui va être réel, ou qui peut l’être, sinon rien ne bougerait jamais. Et comment faire autrement en décrivant ce qui n’existe encore en aucun lieu, c’est-à-dire une utopie ? Mais le faire sans illusion, en le rattachant au réel comme le fait More en s’y rapportant « de biais », en admettant que les projets doivent se mesurer constamment au réel.

Voilà pourquoi il faut non pas une utopie mais des utopies, conscientes de leur limites et de leur rapport incessant au réel, parfois à mi-chemin entre philosophie, littérature, cinéma, etc. Ce pluriel est celui de l’histoire des utopies, une histoire pleine de conflits entre le rêve et la réalité, montrant que la réalité est tenace et demande de la lucidité, mais qu’il peut être utile qu’on l’affronte parfois avec l’arme de l’imagination.