Le rire.

Conférences données par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

La réflexion sur le rire est partie de deux exemples, montrant combien le rire est au bord du tragique et de la comédie.

Le premier exemple est pris chez un des grands comiques du XX° siècle, Charlie Chaplin, et de ce qu’il écrit dans ses Mémoires (Histoire de ma vie). Il y raconte l’anecdote d’un mouton s’échappant de son abattoir, et l’effet que cela fit sur lui alors qu’il était encore enfant : « je riais de voir la bête sauter et s’affoler en bêlant, tant cela me semblait comique. Mais quand on l’eut rattrapée et ramenée vers l’abattoir, la réalité de cette tragédie m’accabla. Je me demande si cet épisode ne contenait pas en germe mes futurs films : la combinaison du tragique et du comique » (Histoire de ma vie, 1964). Cet épisode est pour lui un spectacle et une émotion. Il mentionne un peu plus loin un autre spectacle, sans doute beaucoup plus important pour lui, où il était à la fois sur la scène et dans la vie. Un moment vraiment extraordinaire. A l’âge de cinq ans, Chaplin remplace sa mère, victime d’une extinction de voix ne lui permettant plus de faire son numéro. « Alors que je reprenais le refrain, j’imitai la voix de ma mère qui se brisait et je fus surpris de voir quel effet cela avait sur l’auditoire. Il y eut des rires et des acclamations, et une nouvelle pluie de monnaie. Ce soir marqua ma première apparition sur la scène et la dernière de ma mère » (idem). Ce souvenir conjoint de l’effondrement artistique de sa mère et de sa propre révélation obsédera longtemps Chaplin. Ce soir- là tout le monde riait sauf lui, et c’était pourtant, rétrospectivement, le début de sa gloire.

L’autre exemple est bien connu, quoique pour des raisons différentes, c’est celui de l’air des bijoux dans l’opéra de Gounod. « Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir ». Marguerite a sorti les bijoux d’un coffret placé là comme un piège, pour pouvoir ensuite la séduire. Elle met les bijoux. Elle se regarde dans un miroir et se trouve métamorphosée. Elle se reconnaît et ne se reconnaît pas. C’est inquiétant et réjouissant. D’où le rire. « Ah je ris ». Pourquoi le rire et pas l’explosion de bonheur, de joie en se voyant aussi embellie par les bijoux ? Parce que l’impression est étrange. Je me vois aussi belle en ce miroir mais c’est parce que j’ai les bijoux. Etais-je aussi belle avant ? Suis-je une autre ? Aussitôt après le rire, l’inquiétude : « Est-ce bien toi ? » dit-elle au miroir. Pas « est-ce bien moi ? » Elle parle à quelqu’un d’autre. Il n’y a peut-être pas de quoi rire.

Cet air est l’air fétiche de Bianca Castafiore, dont la voix terrifie le pauvre capitaine Haddock. Dans l’album intitulé Les bijoux de la Castafiore, Bianca chante et porte des bijoux. Elle est à la fois dans le réel et la représentation. Mais quand elle croit les avoir perdu et s’exclame « Ciel mes bijoux ! », plus question de rire. On appelle donc la police, à savoir les Dupondt. On découvre vite qu’elle s’est déplacée pour rien puisque les bijoux étaient sous un coussin. Soulagée, la Castafiore en rit (p.39). Elle trouve la situation risible « vous devez bien rire, messieurs » dit-elle aux Dupondt. Mais les Dupondt sont vexés. Ils se sont dérangés pour rien et n’ont aucune raison d’être soulagés. Peut-être même se sentent-ils risibles. Pour eux il n’y a pas de quoi rire, et l’un des deux fait cette répartie, d’une virtuosité (involontaire ?), et d’une profondeur insoupçonnée : « Rire, madame, vous voulez rire ? ». Deux sens du mot dans une même phrase. Il y a décidément beaucoup de philosophie dans les aventures de Tintin.

La réflexion sur le rire peut donc partir de l’extrême mobilité de celui-ci dans les relations humaine. Comme le remarque Bergson dans l’étude intitulée Le rire (1899), le rire ne se fabrique pas. On ne décide pas de rire. Mais quelles en sont les conditions ? Bergson signale tout d’abord l’indifférence. Il l’appelle anesthésie du cœur, et c’est ce qui lui permet de déboucher sur sa célèbre définition du rire : de la mécanique plaquée sur du vivant. Une mécanique que l’on retrouve chez l’imitateur alors que l’original (le plus souvent !) ne fait pas rire.

Le rire est également ancré dans une dynamique sociale. C’est un écart toléré à l’intérieur du groupe, et les deux critères sont d’égale importance : il faut qu’il y ait un écart, et qu’il soit toléré. Il faut aussi que le cadre permette de le situer en tant que comique. Les Brèves de comptoir sont des remarques de bon sens (en principe…) au comptoir, et des réparties comiques quant il s’agit d’un spectacle.

Cela n’empêche pas que le comique ait des frontières mouvantes. Que ce soit sur sa possibilité ou son sens. On ne rit pas des mêmes choses, et on ne rit pas forcément pour les mêmes raisons. Voir par exemple ce qu’écrivait Coluche. « Tous les soirs je me dis que dans le tas de mecs qui se marrent, y en a forcément quelques-uns qui ne devraient pas se marrer du tout. Ce que je raconte, c’est quelquefois triste, au fond. Mais surtout c’est le contraire des convictions de quelques-uns. Tiens, l’autre soir, y’avait une bonne femme au ras de la scène. J’ai entendu ses réflexions. Elle était heureuse parce qu’elle pensait : « voilà un type qui n’a pas peur de dire leurs quatre vérités aux étrangers qui vivent en France ». Et moi, justement, qui me crève pour faire rire aux dépends des gens comme cette bonne femme-là ! Ça rend modeste, des trucs pareils » (Coluche, Pensées et anecdotes, le Cherche-midi).

Mais on peut malgré tout trouver un sens moral –ou immoral- au rire. Bergson y fait allusion dans les dernières pages en écrivant que le rire n’a pas pour vacation d’être bon. Il a pour fonction d’intimider en humiliant, et utilise, ajoute-t-il, le mal en vue du bien. Peut-on aller jusque-là ? La seconde séance sur le rire se pose la question.

Il se pourrait alors que le rire soit une façon de contourner les situations, une forme de lâcheté, comme le suggère Leopardi. « A l’approche d’un danger, rire, devenir anormalement joyeux, ou plus qu’on ne l’était auparavant, passer du mélancolique au jovial ; devenir loquace lorsqu’on est de nature taciturne, ou rompre le silence gardé jusque-là pour quelque raison; plaisanter, sauter, chanter et autres choses semblables, ne sont pas des signes de courage, comme on le pense, mais au contraire des signes de peur. Ils révèlent en effet que l’homme a besoin de se détourner de l’idée du danger, et particulièrement de la chasser en essayant de croire qu’il ne s’agit pas d’un danger, ou qu’il est sans gravité » (Zibaldone, p.102). C’est aussi le constat désabusé de Régis Jauffret. « Le rire est lâche aussi. Il n’est souvent qu’une manière tonitruante de trembler, il est parfois complice. Le
besoin inextinguible de comiques de toutes sortes dont notre société fait un usage de plus en plus immodéré est le symptôme d’une capitulation définitive. Nous nous mouvons désormais à l’intérieur d’une réalité dont nous avons renoncé à bouleverser les fondamentaux. Le rire est notre révolution de flanelle, notre manière de participer à une grande insurrection molle ». On comprend que Spinoza récuse cette attitude (Ethique, début de la troisième partie).

De là à penser que le rire est suspect, voire condamnable, il n’y a qu’un pas que certaines tendances religieuses ont franchi. L’actualité le montre, inutile d’insister là-desssus, mais on peut aussi se référer, par exemple, aux débats exposés dans le roman d’Umberto Eco, Le nom de la rose. Pourtant, on ne rit pas des dictateurs et si on se met à en rire, c’est qu’ils ne font plus peur. Il y a là un aspect qui ne peut être négligé.

Le rire est un plaisir qui n’est pas forcément condamnable. C’est peut-être d’abord un plaisir très personnel. Freud, dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905), voit le rire comme un plaisir lié à l’épargne de l’effort. Je comprends vite, je n’ai pas besoin d’explication et cette « économie » me réjouit. Il y a de cela, avec les éléments précédents, dans les mots d’esprit. Il y a également le plaisir de dominer –au moins en esprit- la réalité extérieure, et éventuellement de lui résister. C’est la raison pour laquelle on a pu parler d’un rire de résistance (titre d’un recueil publié par Jean-Michel Ribes, directeur du théâtre du Rond-point à Paris). C’est la preuve d’une force, y compris politique, de la moquerie et de la dérision. Mais il y a également une banalisation de la dérision qui aboutit à anesthésier toute action sur le réel, considérée comme vaine. De quel côté le rire penche-t-il ? La question reste ouverte.