La fraternité à l’épreuve des femmes.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

Le terme de fraternité ne désigne pas la relation familiale –qui peut être conflictuelle- mais une fraternité « choisie » en quelque sorte. D’où un paradoxe : La fraternité, au sens premier du terme, le fait d’être issus des mêmes parents, n’implique pas forcément que ces personnes aient entre elles un lien « fraternel ». Et pourtant c’est bien ce lien auquel on fait allusion quand on parle de fraternité. D’autre part, cette fraternité, qui procède d’une intention incontestablement généreuse, peut aussi aboutir à une fermeture du cercle des frères, peu compatible avec la générosité de départ. Mais malgré toutes les questions que l’on peut se poser sur son utilisation, on doit reconnaitre que le terme de fraternité a une grande place dans le vocabulaire religieux aussi bien que, un peu plus tard, dans le vocabulaire politique. Il y a dans ce cadre toute son utilité, et a même aidé, selon l’historien William Sewell, à la transition révolutionnaire :

« Le mot fraternité (…) servit parfaitement de trait d’union entre le langage des corps de métier et les expressions révolutionnaires, tout en faisant partie du vocabulaire traditionnel des corporations de l’ancien régime. Il a ainsi apporté une respectabilité révolutionnaire au sens traditionnel des solidarités des corps de métier, celui-ci donnant à son tour un contenu plus spécifique au terme révolutionnaire de « fraternité » (William Sewell, Travail et Révolution en France, 1980).

1.La fraternité comme métaphore.

Pour comprendre comment fonctionne la notion de fraternité, il est peut-être utile de faire référence à la notion de métaphore vive (Cf. Ricoeur) et de montrer la dynamique entre la référence familiale et le champ social et politique que suppose le terme de fraternité. Fraternité est en effet une métaphore dans la mesure où l’on parle de sentiment fraternel pour des personnes qui, au sens familial du terme, ne sont pas des frères. La référence apparait d’abord dans le vocabulaire religieux et les évangiles, dans Matthieu, 12-46. La fraternité est une métaphore vive au sens où le fait de se dire frères produit un certain nombre d’effets, vise un certain nombre de buts. Cette nécessité de considérer « l’autre », dans la relation communautaire, ou plus tard dans la relation de citoyenneté, comme quelqu’un ayant des droits concrets à des ressources que nous partageons avec lui, crée une tension essentielle que la métaphore fraternelle, la fraternité, est appelée à exprimer. La première dimension d’une institution fraternelle est que chacun des frères puisse prendre part, c’est-à-dire avoir une part des intérêts symboliques et matériels, et participer à la définition des principes qui régissent le fonctionnement de la communauté ou de l’institution. Frères (et sœurs) reçoivent donc une part des biens communs, comme ils reçoivent une part des biens communs dans la famille. Il y a donc réciprocité et mutualité des biens. En même temps, frères (et sœurs) sont reconnus comme des personnes distinctes pouvant avoir des intérêts spécifiques, voire divergents.

2. «Fraternité » critique et « fraternité vertu ».

Véronique Munoz Dardé (Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, article fraternité) propose d’appeler la fraternité critique celle dans laquelle Les frères ne sont pas ceux qui ont décidé d’obéir au père mais ceux qui se reconnaissent, indépendamment des générations, comme égaux. C’est ce qu’exprime La Boétie dans De la servitude volontaire (Voir l’article qui lui est consacré, La servitude volontaire) Pour lui, il est tout à fait clair que la nature « nous a tous fait de même forme et, comme il semble, à même moule, afin de nous entreconnaitre tous pour compagnons ou plutôt pour frères », ce qui entraine l’absurdité de toute obéissance systématique, quelle qu’elle soit. « Il ne faut pas faire doute que nous soyons tous naturellement libres puisque nous sommes tous compagnons. Et ne peut tomber en l’entendement de personne que nature ait mis aucun en servitude nous ayant tous mis en compagnie » (De la servitude volontaire, 41-42). Or, cet égalitarisme strict et global pose toutefois problème, car il ne définit pas les moyens par lesquels cette fraternité peut s’exercer, et la manière dont une autorité peut établir des principes de justice qui concrétisent la fraternité.

En face, ou en réponse à cette fraternité très générale et peut-être un peu vague, se situe ce que l’on pourrait appeler la fraternité vertu, fraternité coopérative –certaines coopératives s’appellent effectivement La fraternelle-, de communalisation, dans laquelle l’attention n’est plus portée sur la liberté et la particularité de chacun, mais sur les périls de dissolution de la société par excès d’individualisme et d’égoïsme, d’atomisation ou de conflit.

Mais la fraternité est une forme masculine, ce sur quoi s’interroge Derrida. « Le frère, fut-il orphelin, est un fils et donc un homme. Si on veut y inclure par exemple la femme ou la fille, il faut peut-être changer de mot (Le toucher, p36).

3.La fraternité à l’épreuve des femmes.

La Révolution française est révélatrice à cet égard. La notion de fraternité la parcourt de part en part, orchestre la période qui va de 1789 aux premiers mois de l’an II. Elle est inclusive au départ, puisqu’elle peut se comprendre comme l’union des frères et des sœurs. Mais elle peut aussi fonctionner de façon exclusive. L’ajout du mot de sœur après celui de frère ne suffit pas, en effet, à faire fonctionner l’ensemble, car la métaphore familiale ne se réduit pas à la relation frère/sœur. Elle concerne également, du côté féminin, le rôle et l’image de la mère, en confrontation à celle du père. Or ces deux images (mère/sœur) et ces deux réalités vont interférer de façon conflictuelle dans le thème –et la revendication- de fraternité. Quelques décennies après, l’historien Michelet l’exprimera de façon très claire, bien que sans doute involontaire. « J’espère une société pure, libre, forte, où la table de la fraternité reçoive à sa première place l’épouse, la mère, la vierge » (L’amour, la femme). Comme on le voit, les femmes reçues à cette table ne sont pas celles qui peuvent prendre place à la même table, de la même manière, de façon égale : les sœurs.

Comment les sœurs ont-elles disparu de l’énumération, et cela a-t-il une signification relativement à la fraternité et au statut des femmes ? Bérengère Kolly montre que, de 1789 à l’interdiction des clubs féminins en 1793, les femmes se sont emparées de cette question de la fraternité politique. Elle part d’une hypothèse liée à la question centrale de l’égalité des sexes, liée à la figure de la mère : « La Révolution française n’a pas pensé les sœurs politiques. Par contre elle a pensé les mères républicaines qui, de mon point de vue, entravent la venue des sœurs politiques. L’exclusion des sœurs de la fraternité n’est donc pas fortuite, elle est le signe d’une division des sphères domestiques et politique, elle-même guidée par une différenciation des rôles entre hommes et femmes » (La fraternité à l’épreuve des femmes, Genre et histoire, 2008).

On peut reprendre à cet égard les grandes étapes du combat des femmes révolutionnaires pour la reconnaissance et des résistances à ce combat. Par exemple le discours prononcé en 1791 au cercle social, et reproduit dans le journal La bouche de fer : « Le trône d’une femme est au milieu de sa famille, sa gloire est dans la gloire des enfants qu’elle a élevés pour l’Etat ». Rappeler en particulier le rôle d’Olympe de Gouges (1748-1793), ainsi que les demandes faites par les femmes de pouvoir porter les armes, de former des associations.

Celles qui le demandent ne sont pas des femmes assez familiales pour être admises au sein de la République. Ce sont des femmes publiques, opposées aux bonnes mères de famille. Et quand, le 21 septembre 1893, la cocarde tricolore est instaurée pour les deux sexes, le décret sème la panique : ressort le fantasme des cheveux courts, du port des armes et du renversement des rôles. Un mois plus tard, le 30 octobre 1793, l’interdiction des clubs féminins, puis la condamnation d’Olympe de Gouges (guillotinée le 3 novembre) sont accompagnées de mises en garde contre les « femmes-hommes » qui voudraient être hommes d’Etat. C’est un coup d’arrêt fatal au mouvement révolutionnaire des femmes et à leurs revendications. La femme est refusée à l’amitié comme à la fraternité. Elle est seulement amour, débordement maternel et amoureux qui ne peut, du coup, satisfaire aux exigences éthiques et politiques de la philia : la fraternité, en ce sens, exclut la mixité.

4.Le mouvement complexe de la fraternité.

La fraternité qui ne se vit que du côté masculin « active les rouages de l’égalité, de l’amitié et de la rivalité », comme le dit B. Kolly. L’élément essentiel en est la mère éducatrice, soutien nécessaire et contrepoids impératif d’une sœur toujours subversive, même en puissance. La fraternité politique ouvre le débat sur l’égalité politique et l’entrée des femmes dans l’espace public. Elle est donc partie prenante de l’histoire du féminisme. Mais ce débat en apprend aussi beaucoup sur ce que l’on pourrait appeler le mouvement originaire et complexe –sinon contradictoire- de la fraternité. En arrachant le lien entre les personnes à son origine familiale tout en le nommant comme s’il en faisait effectivement partie, la fraternité pose une exigence de reconnaissance mutuelle des frères, qui implique plus qu’un rapport de droit, un lien d’amitié. Ce lien d’amitié ne saurait toutefois recouvrir les tensions, rivalités et conflits qui peuvent exister entre les amis, qui gardent leur propre personnalité. Peut-on assumer une amitié qui garde en elle ce secret de la possibilité de la différence, du conflit ? C’est l’enjeu de la fraternité exprimé parfois de façon violent à travers la question de la place des femmes. C’est pourquoi on peut dire que les revendications féminines éprouvent la fraternité.

Elles permettent de comprendre les réticences avec lesquelles celle-ci a pu être envisagée.

« En comparaison avec les idées de liberté et d’égalité, l’idée de fraternité a moins de place dans la théorie de la démocratie. Beaucoup voient en la fraternité un concept moins précisément politique, qui ne définirait aucun des droits démocratique » (Rawls, Théorie de la justice, p171).