La servitude volontaire.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

Le Discours sur la servitude volontaire est une œuvre de jeunesse d’Etienne de La Boétie. Né en 1530 à Sarlat. La Boétie est admis à 24 ans au parlement de Bordeaux, et c’est là qu’il y fait la connaissance de Montaigne. La période pendant laquelle il exerce est marquée par les conflits religieux, et La Boétie aura à mener plusieurs missions délicates. Il meurt très jeune, en 1563, laissant une œuvre dont le Discours est un des plus beaux fleurons. Montaigne dira que c’était « le plus grand homme, à mon avis de ce siècle » (lettre à M. de Mesmes, 30 avril 1570).

Le Discours n’est pourtant pas une œuvre limitée à son époque. L’une des éditions récentes commence par établir un rapport entre ce texte et l’étude de Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, qui date des années 1970, qui a été reprise par Alain Resnais dans son film Mon oncle d’Amérique, et à laquelle il est depuis fait régulièrement référence. Milgram y montre jusqu’où peut aller la soumission à l’autorité, dans des contextes où pourtant rien ne justifie d’aller aussi loin, et montre aussi comment, à la fin de l’expérience, quand on en montre les résultats à ceux qui se sont soumis, ils sont eux-mêmes étonnés, et souvent atterrés d’avoir été manipulés à ce point. L’éditrice du Discours chez Gallimard dit en quoi le texte de la Boétie éclaire cette expérience :

« La lecture, peu après, de l’ouvrage fameux d’Etienne de la Boétie, La Servitude volontaire, approfondit et compléta cet éveil à ce qui dès lors m’apparut comme la question ultime, et sans doute la plus mystérieuse pour aborder tant la réflexion politique théorique que la vie affective, les rapports sociaux, la psychologie, et mille autres domaines encore » (Avant-propos de Nadia Gontarbert, p9 de l’édition Tel).

Le Discours n’est pas facile à lire, et pas seulement parce qu’il est écrit en vieux français. Il a été soumis à de multiples interprétations, et à des détournements. A tel point que Montaigne décide de ne pas le joindre aux œuvres poétiques de son ami et s’en explique en 1572 dans les Essais (De l’amitié). « J’ai trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler l’état de notre police (…). Je me suis dédit de le loger ici ».

L’importance de la question à laquelle s’attaque l’ami de Montaigne justifie pourtant qu’à l’inverse de lui on évite de se dédire. Comment peut-on en arriver à la Servitude volontaire ? Il faut tenter de lire La Boétie !

Dès la première page du Discours, les choses sont claires : il n’y a pas de bon maître parce que ce maître peut toujours devenir mauvais et que la domination ne laisse pas de place pour réagir contre lui, si c’est le cas. D’où le titre qu’on a pu donner au Discours, le contr’un. « C’est un extrême malheur d’être sujet à un maître duquel on ne peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra » (p25).

Sur l’origine de la servitude, La Boétie prend le contrepied de Saint augustin. Ce n’est pas la chute originelle de l’homme qui l’a condamné à la servitude. La servitude est contre la nature de l’homme. l’homme serf se dénature lui-même, devenant pire que les bêtes, si on considère les exemples d’animaux profondément attachés à leur liberté que La Boétie donne dans le Discours.

Pour rendre compte de cette attitude, le rapport de force (invoqué par exemple par le juriste italien Bartolo di Sassoferato (1314-1357) n’est pas suffisant. Il y a plus que la contrainte proprement dite. Il faut également distinguer la contrainte et l’obéissance. Obéir peut être légitime si l’obéissance est fondée et si elle repose sur l’intérêt bien compris de ceux qui obéissent. La servitude est au fond totalement différente, même si elle est difficile à discerner, dans les faits, d’une obéissance bien comprise. La lâcheté, qui peut être bien réelle, ne suffit pas non plus à en rendre compte. La « volonté opiniâtre de servir (p31) a d’autres sources.

Asservir, ce n’est ni rendre malheureux, ni tuer le désir, mais l’exciter sans cesse et lui assigner par avance des destinations ; c’est le placer tout entier sous l’emprise de l’extérieur, d’un extérieur aménagé, institué et ré institué sans cesse. Les hommes n’ont plus accès au sens, ils n’ont plus que les signes et les images. Ils n’inventent ni ne pensent mais rencontrent sur leur chemin des distractions voulues par d’autres qu’eux. C’est Hippocrate qu’invoque La Boétie, car ces pratiques sont pathogènes : « Les gens deviennent sous les tyrans lâches et efféminés » ((p40), à la fois par l’imagination et par ce que La Boétie appelle la coutume, qu’on pourrait aussi nommer l’habitude. Affaiblir la conscience pour faire passer la domination. Loger le tyran à l’intérieur de soi. Les processus peuvent être différents mais les résultats sont comparables.

Il y a donc « plus fort » que les ruses du pouvoir, il y a le « secret de la domination », sans lequel le tyran n’aurait pas un pouvoir aussi fort. Ceux qui se réduisent à l’explication de la crainte qu’il inspire, et des ruses qu’il produit, dit-il, « se trompent fort,  « même si on « ne le croira pas du premier coup ». Le secret de la tyrannie est dans le réseau de dépendance que le tyran sait répandre, comme se répand une maladie. Une société qui vit sous ce régime est une société malade, dans la mesure où c’est tout le mauvais, toute la lie du royaume, dit La Boétie, qui se précipite vers le tyran, comme une infection qui se généralise parce que les parties « véreuses » ou corrompues (le terme est débord médical) se répandent progressivement et contaminent les parties saines.

Ce qui manque à une telle société, c’est un lien authentique entre ses membres, ce que La Boétie appelle l’amitié. « Le tyran n’est jamais aimé, ni n’aime : l’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par bienfaits que par la bonne (vertueuse) vie (…). Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entraiment pas, mais ils s’entre craignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices » (p51).

La fin du Discours sur la servitude volontaire renvoie au point essentiel, qui touche chacun, et pas seulement le tyran, à savoir le mode d’existence que suppose la servitude. « Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? ». « Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi qu’on n’ait rien à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ? ». « Rire à chacun, et néanmoins se craindre de tous ; n’avoir aucun ennemi ouvert ni ami assuré ; ayant toujours le visage riant, et le cœur transi, ne pouvoir être joyeux et n’oser être triste » (p52).

Après avoir percé le secret de la tyrannie, La Boétie renvoie au principe essentiel de ce que l’on appellera ensuite l’humanisme, qui est de rechercher ce qu’est une existence véritablement humaine. Certainement pas celle de la servitude qui nous rend pire que les animaux. Face à la puissance de la servitude, il faut plus qu’un discours, bien sûr. Au moins celui de La Boétie a-t-il le mérite d’attirer notre attention sur ce qu’est la servitude volontaire.