Faut-il faire confiance à la science ?

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Texte intégral sous forme de dissertation.

La science se donne pour but de rendre compte objectivement de la réalité, et donc de tenir sur elle un raisonnement fondé qui dépasse les impressions que peuvent donner les sens. Comme le dit Socrate : « ce n’est point dans les impressions que réside la science, mais dans le raisonnement sur les impressions ; car la réalité et la vérité, c’est là, à ce qu’il semble, qu’il est possible d’avoir un contact avec elles : du côté des impressions, c’est impossible » (Théétète, 186d). C’est que les choses ne sont pas forcément telles qu’elles nous apparaissent. Il faut donc, pour les comprendre les expliquer à l’aide de notions et de systèmes abstraits dont on ne peut reconnaître intuitivement la vérité. D’où la vérification expérimentale qui permet à la science de valider son discours, au prix d’un processus dont l’histoire a montré qu’il était rarement linéaire et souvent polémique. Ce processus aboutit souvent à des applications pratiques impossibles sans lui. Sans les théories de l’électricité, comme le fait remarquer Bachelard, aucun des nombreux appareils qui nous entourent n’aurait pu être réalisé. Les explications scientifiques du monde peuvent ainsi se substituer aux explications précédentes, souvent liées à la religion, et en souligner les fondements imaginaires. Mais elles ne peuvent s’y substituer totalement, faute de prouver leur point de départ. Comme le fait aussi remarquer Platon (dans La République, livre VI), la méthode déductive prend pour point de départ des propositions tenues pour vraies sans discussion. Pourquoi, dans ce cas, seraient-elles plus crédibles que celles issues des systèmes précédents ? Leur efficacité explicative, le développement des technosciences permettaient jusqu’à maintenant de pencher en leur faveur et de considérer la question comme superflue, mais les critiques de plus en plus fortes sur les dérives de ces dernières, alliées à un regard critique sur l’histoire des sciences et la façon dont elles se sont élaborées, ont instillé un doute : les systèmes scientifiques se différencient-ils vraiment des autres systèmes explicatifs ? Et ce qui a pu paraître comme une évidence a alors fait place à une question : Faut-il faire confiance à la science ? La question elle-même, en se plaçant sur le terrain de la confiance, porte comme nous allons le voir un très lourd sous-entendu. Avant d’en venir là, il est nécessaire d’examiner comment la science s’est imposée comme vecteur de vérité, puis a pu être mise en question. Nous pourrons ensuite nous demander de quelle manière l’attitude de confiance peut –ou non- être adoptée envers la science.

1.La science triomphante.

L’histoire des sciences est en grande partie celle des conquêtes successives dans les domaines auxquels elles s’appliquent. De la physique à la biologie, de l’astronomie à la chimie, les découvertes se succèdent à un rythme exponentiel, et nul n’aurait pu imaginer, dans les siècles précédents, la mise en place de notions maintenant familières. Celle d’ADN, par exemple, qui rend compte de la genèse du vivant, et qui a de multiples applications, date de moins d’un siècle. Celle de radioactivité, aussi décisive dans son domaine, est à peine plus ancienne. Les recherches sur ces notions ont abouti, nul n’en doute plus, à un savoir effectif que l’on peut qualifier de scientifique, et qui permet de prévoir et d’engendrer des applications. « Un savant, écrivait Saint-Simon au début du XIX° siècle, est un homme qui prévoit ; c’est par la raison que la science donne le moyen de prédire qu’elle est utile, et que les savants sont supérieurs à tous les autres hommes » (Lettre d’un habitant de Genève à ses contemporains, 1802-1803).

Auguste Comte reprend cette idée dans son Cours de philosophie positive : « En résumé, science d’où prévoyance, d’où action : telle est la formule très simple qui exprime, d’une manière exacte, la relation générale de la science et de l’art » (entendu ici comme la production pratique). Les systèmes précédents d’explication, que Comte situe, selon sa loi des trois états théoriques de l’humanité comme l’état théologique ou fictif, et l’état métaphysique ou abstrait, consistaient en constructions intelligentes, mais plus préoccupées d’explications globales et définitives que de confrontations au réel. Ces systèmes expliquaient les apparences et répondaient à la curiosité humaine, souvent avec l’appui de la religion. Mais ils reposaient faute de mieux sur un argument d’autorité et demandaient à être crus, non à être vérifiés. La science se démarque de ces systèmes par son souci de vérification. Elle entre dans le détail des phénomènes en s’interrogeant sur les anomalies apparentes de l’univers, et en cherchant à les intégrer dans des lois générales. Pour l’astronome, par exemple, l’éclipse n’est pas un phénomène extraordinaire mais une convergence calculable qui n’a rien de surnaturel, et une explication qui en fait l’annonce de catastrophes est tout à fait vaine. Et surtout, en construisant ces lois générales, elle satisfait, comme le dit également Comte, le « besoin fondamental qu’éprouve notre intelligence de connaître les lois des phénomènes ». C’est là, dit-il, sa destination plus directe et plus élevée. La science ne vise donc pas seulement à des applications pratiques. Si on tire de ses découvertes des utilisations désastreuses, ce n’est pas à la science, à proprement parler, qu’on peut le reprocher, et ce n’est pas d’elle qu’il faut se méfier. Jules Verne, dont les romans illustrent tout au long de la deuxième moitié du XIX° siècle les découvertes scientifiques et techniques, décrit dans un de ses derniers livres, L’étonnante aventure de la mission Barsac, une cité gouvernée par un dictateur qui a mis à son service les connaissances d’un savant qui ignore tout de leur application. La préfiguration du monde totalitaire que contient le roman ne s’accompagne pourtant pas d’une condamnation de la science, car le savant fera tout pour renverser le dictateur, au prix de la destruction de ses inventions. Les savants réels, dans l’histoire, n’auront pas toujours un comportement exemplaire, loin s’en faut, mais du moins le roman a-t-il le mérite de montrer que ce n’est pas à la science qu’en revient la responsabilité, mais à ceux qui peuvent l’utiliser à des fins mauvaises. Les peurs contemporaines, en ce sens, se trompent de cible en accusant la science. Si le triomphalisme du XIX° siècle à propos des applications de la science doit être tempéré au vu des catastrophes technologiques qui ont marqué la fin du XX°, dont Tchernobyl est l’exemple emblématique, ce n’est donc pas à elle que la confiance doit être retirée, mais aux processus bien humains qu’elle est susceptible de servir, et on a donc affaire à un problème politique plus que scientifique.

La science doit toutefois se contenter de connaître les lois des phénomènes et renoncer, selon Auguste Comte, à « chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes » lors du passage au troisième état, l’état positif. Elle y renonce parce que cette recherche ne peut déboucher sur une certitude scientifique, mais ce renoncement laisse aux systèmes qui prétendent y répondre un domaine dans lequel ils seront toujours susceptibles de se manifester. Tout se passe comme si, déstabilisés par les découvertes scientifiques, ils pouvaient maintenant prendre du recul par rapport à l’histoire de la science et la mettre à son tour en question en la considérant comme une explication parmi d’autres, à laquelle on n’a pas de raison d’accorder une confiance particulière.

2.La relativité des savoirs.

L’épisode le plus emblématique à cet égard est « l’affaire Galilée », et ses interprétations successives. A la suite des travaux de Copernic, Galilée, utilisant l’un des premiers télescopes astronomiques produit des preuves en faveur de la théorie selon laquelle la terre tourne autour d’elle-même en un jour et autour du soleil en un an, et conteste donc la conception de l’univers comme un espace clos limité par une enveloppe sphérique, qui prévalait jusque-là. Convoqué à Rome afin d’y défendre ses conceptions contre l’accusation d’hérésie, il invite le cardinal Bellarmin, président du tribunal, à regarder lui-même dans le télescope. Ce dernier répond qu’il dispose d’une bien meilleure source de données sur la constitution des cieux : les Saintes Ecritures. Galilée finit par reconnaître officiellement qu’il s’est trompé pour préserver sa vie, tout en restant persuadé du contraire. Les siècles suivants lui donneront toutefois raison. La théorie qu’il défendait sera reconnue comme vraie, et la condamnation de ses thèses interprétée comme un parfait exemple de l’obscurantisme et du refus du savoir. Or, ce n’est pas un théologien obscurantiste du XVII° siècle mais un philosophe des sciences qui pose à la fin du XX° siècle la question suivante : « Au nom de quel critère juge-t-on que les Saintes Ecritures ne sont pas une excellente source de données sur l’organisation des cieux ? (Richard Rorty, L’homme spéculaire, 1981). En somme, qu’est-ce qui nous assure que les fondements du raisonnement de Galilée sont mieux assurés que celui de Bellarmin puisque chacun des deux se situe dans son système et, à l’intérieur de ce système, a des raisons de penser qu’il dit vrai ? On ne va pas condamner Galilée, pense Rorty, mais le mettre en compétition avec Bellarmin, à l’intérieur d’un débat où chacun pourra défendre sa position. On passe de la science triomphante à la relativité des savoirs. Pour en arriver là, il a fallu partir de l’idée, défendue par Bachelard selon laquelle la science construit son objet, que « rien n’est donné », comme il le dit dans La formation de l’esprit scientifique, et glisser à partir de là vers l’idée –que Bachelard ne défend pas- selon laquelle les concepts scientifiques sont une construction comme une autre. Ils reposent sur la raison, et si l’on considère que c’est la raison qui est le mieux à même de rendre compte de l’univers, ils en sont donc une explication véridique. Mais, précisément, il n’est pas possible de prouver en elle-même cette affirmation, et on peut donc la qualifier de croyance. On peut donc penser à partir de là que croire en la raison est une attitude comme une autre, et pas plus légitime qu’une autre.

C’est ce qui a permis très récemment à ceux qui se sont nommés les « climatosceptiques » de s’opposer à une communauté scientifique quasi unanime. Les climatologues s’accordent en effet dans leur très grande majorité à penser que le réchauffement climatique est essentiellement dû à des causes humaines, ce qui est très important pour les politiques environnementales à venir. Ils s’appuient pour cela sur un très grand nombre de recherches et d’observations. Les climatosceptiques leur rétorquent qu’il s’agit d’une opinion parmi d’autres et se donnent, de plus, l’auréole de penseurs originaux se démarquant d’une vérité officielle. En plus de contester la place de la science dans la recherche de la vérité, ils l’accusent de n’être pas assez démocratique, de ne pas laisser place au débat. Ils réclament donc le droit de s’en écarter, et d’avoir une place équivalente à la sienne, par exemple dans les médias et l’enseignement.

Les climatologues, comme Galilée et tous les scientifiques, se trouvent ainsi placés sur un terrain qui n’est pas le leur. Ils apportent des résultats validés, tant qu’ils n’ont pas été réfutés sur leur propre terrain. Ils ne considèrent pas qu’ils apportent des éléments pour un « débat » dans lequel n’importe quel contradicteur serait légitime. Ils s’appuient sur un raisonnement et des expérimentations qui, comme le disait Kant dans la Critique de la Raison pure, ont « forcé la nature à répondre aux questions que nous lui posons », et se sont donc confrontées à la réalité avant que les résultats soient formulés. Si la science, dans son histoire, ne cesse d’émettre des hypothèses qui peuvent ensuite être modifiées, et dans certains cas réfutées, c’est bien qu’elle est ouverte. Mais elle n’est pas ouverte à un débat dans lequel toutes les opinions pourraient s’opposer, elle est ouverte à la confrontation avec le réel, ce qui est tout autre chose. Or il se pourrait bien que ce soit ce rapport au réel qui soit contourné quand on pose le problème en termes de confiance, et c’est ce qu’il faut maintenant analyser.

3.Confiance et méfiance.

Quand Bellarmin dit que les Saintes Ecritures sont une bonne source de données, c’est qu’il leur fait confiance. Quand Galilée dit que le télescope lui montre des phénomènes dont l’interprétation va à l’encontre des Saintes Ecritures, c’est qu’il fait confiance à son télescope, pourrait-on dire, et au raisonnement qui s’appuie sur ses observations. En considérant qu’il s’agit avant tout de deux attitudes confiantes, on ne voit pas pourquoi on aurait des raisons de penser que l’une est supérieure à l’autre, chacune des deux reposant sur de solides convictions et une totale bonne foi. On aurait alors deux façons de parler des phénomènes, et autant de bonnes raisons de pencher vers l’une que vers l’autre. Des raisons culturelles, par exemple, qui feraient que l’on se situerait dans une tradition, une façon de parler qui nous sont propres. On pourrait alors se demander si celui qui tente de nous convaincre n’essaie pas, tout simplement, d’être le plus fort, dans une démarche de type impérialiste. C’est ce que Wittgenstein envisage à propos de personnes qui se fieraient à un oracle plutôt qu’à une étude scientifique. « Ont-ils tort de consulter un oracle et de se laisser guider par lui ? Si nous disons qu’ils ont « tort », n’est-ce pas que nous nous basons sur notre jeu de langage pour combattre le leur » (De la certitude). La science « occidentale » serait alors contestée au nom du droit de chaque culture d’adopter ses valeurs propres, et, loin de lui accorder sa confiance, on serait au contraire fondé à s’en méfier.

Mais ce serait méconnaître une différence fondamentale entre la science et la confiance en l’oracle et dans les Saintes Ecritures. Celle-ci est globale et définitive. Elle ne se justifie par aucune méthode, n’envisage aucune révision. Elle est une attitude éthique plus qu’une démarche intellectuelle. Je peux en revanche demander à l’astronome si son télescope est bien réglé et si, par exemple, il ne prend pas pour un phénomène nouveau une anomalie de fonctionnement de la machine. Je peux lui demander de revoir ses calculs. Bref, si sa démarche est scientifique, il prendra ma méfiance envers sa démarche et ses résultats comme légitime même si, sur un plan très humain, personne n’aime vraiment être contesté. Autrement dit, la science ne demande pas vraiment la confiance. Elle aurait plutôt tendance à enseigner la méfiance. Rien n’empêche, bien sûr, que ses résultats soient admis par une forme de confiance envers les savants et envers l’opinion commune. Bon nombre de ceux qui pensent « savoir » actuellement que la terre tourne, par exemple, ne sont pas capables d’en expliquer les raisons et de le démontrer. On peut donc dire qu’en fait ils « croient » que la terre tourne en faisant confiance aux savants, comme ils auraient cru qu’elle était immobile quelques siècles auparavant. Dans ce cas, ce n’est évidemment pas la science qui est en cause, mais bien plutôt l’absence de science, la croyance aveugle dans les résultats indépendamment de la démarche. Or l’esprit scientifique, comme l’a bien montré Bachelard, est tout au contraire ce que l’on pourrait appeler une saine méfiance, qui permet de détecter les erreurs, de rectifier les théories, de faire émerger de nouveaux concepts, c’est-à-dire de progresser.

On croyait ainsi jusqu’au XIX° siècle que la terre était âgée de quelques milliers d’années seulement. On le croyait, c’est-à-dire qu’on s’appuyait sur des récits fondateurs auxquels on faisait confiance, sans chercher plus loin. Or, un certain nombre d’observations mises en corrélation, la progression de la géologie vers une interprétation de plus en plus précise de la forme et de la composition des strates de la planète et les avancées de la chimie ont permis d’arriver progressivement à des datations que personne n’avait imaginé, parce qu’elles étaient tout bonnement inimaginables. Les méthodes de datation ainsi élaborées ne sont pas un « jeu de langage » sur l’âge de la terre. Elles s’appuient sur des calculs eux-mêmes basés sur des observations. Le physicien Emmanuel Krivine (La terre, des mythes au savoir) en retrace l’histoire et Jacques Bouveresse rappelle en préface de l’ouvrage que l’établissement de la vérité scientifique, ici comme ailleurs, s’appuie sur des raisons « qui n’ont rien d’arbitraire et ne relèvent pas simplement de la compétition pour le pouvoir et l’influence entre des conceptions qui, intrinsèquement, ne sont ni plus ni moins vraies les unes que les autres ».

On ne doit donc pas faire confiance à la science, au sens où l’on prendrait ses résultats pour vrais parce qu’ils sont établis par des personnes reconnues comme scientifiques, et uniquement pour cette raison. La science enseigne au contraire à vérifier sans cesse les savoirs par de nouvelles recherches et expérimentations. La science enseigne la méfiance, et c’est paradoxalement cela qui la rend supérieure aux récits mythiques, qui se contentent de demander d’avoir confiance dans le texte ou le conteur. Si l’on n’a pas à faire confiance aux résultats de sa démarche, c’est qu’on a pris conscience de la complexité du réel, et qu’on la considère comme la plus apte à nous permettre de comprendre le réel, non pas d’un seul coup et par une explication définitive, mais par des étapes et une progression toujours susceptibles de révisions. C’est le paradoxe même : c’est parce que la science, dans sa démarche, nous enseigne la méfiance et permet le doute qu’elle est, dans son principe, digne de confiance.