Le maître ignorant.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

La question de l’école est un des enjeux les plus importants de notre société, qui focalise sur elle à la fois ses craintes, ses espérances et ses incertitudes. Que doit-on faire exactement à l’école ? Que doit-on y apprendre ? A quoi doit-on se préparer ? L’école est indissociable de ceux qui la font, et en particulier de ceux qui sont censés former les élèves qui y travaillent –ou devraient y travailler-. Même si l’école est constituée de beaucoup d’autres fonctions –surveillance, administration, intendance, orientation, surveillance médicale par exemple- qui sont partie prenante de son activité, c’est sur celui ou celle qui est en face des élèves que se concentre le plus souvent l’attention.

Il doit, cela parait une évidence, être en mesure de transmettre un savoir qu’il possède et que ses élèves ne possèdent pas encore. C’est ce qui lui confère une autorité. Or, c’est ce principe que bouscule Joseph Jacotot (1770-1840), dont Jacques Rancière reprend la vie et l’œuvre, indissociables, dans Le maître ignorant. Mais ignorant ne veut pas dire inculte, ici. Le « maître ignorant » sait un certain nombre de choses. Ce qui le caractérise est qu’il refuse de se placer sur un rang d’inégalité par rapport à l’élève. Le maître ignorant se place sur le même rang de dignité que l’élève. Il vise à lui faire acquérir ce qu’il sait peut-être, bien sûr, mais là n’est justement pas le problème. Il ne se place pas comme celui qui sait face à celui qui ne sait pas, comme celui qui a compris face à celui qui ne comprend pas, et a besoin qu’on lui explique, et donc dans une position d’inégalité. Il est quelqu’un qui peut comprendre comment l’élève chemine, en considérant que l’élève, lui aussi, peut comprendre ce qui lui est soumis. Il le comprendra d’autant mieux qu’il s’en sentira capable et aura le désir d’y arriver. Ce que le maître, en revanche, ne pourra jamais provoquer directement, en particulier par l’intermédiaire des fameuses « méthodes », c’est le désir de comprendre. Face à la question comment motiver un élève, on retombe dans le cercle de l’inégalité. Si on l’a motivé, c’est que la motivation procède d’une voie extérieure, que ce n’est pas une motivation mais une stratégie efficace de persuasion (persuasion qui montre le manque d’autorité. Cf. Arendt, Qu’est-ce que l’autorité ?). La confiance est infiniment préférable mais elle oblige à répondre brutalement à la question : « comment motiver un élève ? » par « c’est impossible », puisque la motivation ne peut venir que de lui et qu’on doit lui faire confiance.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de maître, ni d’effort, au contraire. Le maître ignorant n’est pas un conseiller en ignorance ! Cela veut dire qu’on est dans un rapport d’égalité qui exclut ce que Rancière appelle le mythe pédagogique. Or, expliquer, et surtout poser dès le départ que l’explication est nécessaire, c’est produire un lien de dépendance. «  Expliquer quelque chose à quelqu’un, c’est d’abord lui démontrer qu’il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d’être l’acte du pédagogue, l’explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes ». Ce lien de dépendance est d’ailleurs loin de se cantonner à l’école, bien au contraire. On voit se multiplier les « coachs » proposant leurs méthodes dans tous les domaines : se nourrir, être en bonne santé, être de bons parents, etc. Autant de rôles autrefois inexistants, quand on pouvait apprendre par soi-même à vivre. La position de Jacotot à cet égard est provocatrice, certes. Elle ne peut pas être institutionnalisée. Elle doit néanmoins faire réfléchir à ce que signifie apprendre, et à veiller à ce que cet apprentissage ne soit pas celui de la dépendance.