Refaire sa vie

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

La philosophie se doit de travailler à partir des expressions du langage courant, ou, plutôt, de travailler les expressions du langage courant. « Refaire sa vie » est à cet égard une des plus paradoxales. Car d’un côté ce que l’on a vécu a été vécu une fois pour toutes : on ne refait pas sa vie comme on refait une façade. De l’autre, la façon dont nous percevons notre passé ne cesse de se modifier, comme Bergson l’a bien montré et, en ce sens, on refait constamment sa vie. De plus, une vie n’est pas faite que de continuités. Elle est aussi faite de cassures, et parfois de cassures importantes où l’expression peut rendre un sens direct. Dans Feu Mathias Pascal de Pirandello, Mathias Pascal se trouve en position de refaire complètement sa vie, s’invente un autre nom, une autre histoire, et entre dans la fiction qui fait de lui quelqu’un d’entièrement nouveau. Mais on ne refait pas le monde, et le nouveau Mathias Pascal, qui s’est donné le nom d’Adrien Meis, va se trouver confronté à l’impossibilité d’entrer dans le monde de façon totalement nouvelle. Nous laissons au lecteur le soin de découvrir la fin de son histoire. Elle montre en tout cas qu’on ne refait pas n’importe quelle vie, à n’importe quel moment.

Toute autre mais également forte est l’expérience de vie racontée par Spinoza au début du Traité de la réforme de l’entendement. L’expérience lui ayant appris que « toutes les expériences de la vie ordinaire sont vaines et futiles », il prend la résolution de chercher « quelque objet qui fut un bien véritable », capable d’instituer une vie nouvelle et non d’augmenter les avantages de la vie présente, d’en faire « plus ». C’est une conversion intérieure qui est en jeu ici. Le paradoxe est qu’elle peut être, de l’extérieur, imperceptible : refaire sa vie, ce n’est pas refaire le monde, même si le monde s’en trouvera forcément quelque peu (ou beaucoup transformé). Il se trouve par ailleurs que Spinoza, à la suite de l’excommunication (herem) qui l’a frappé en 1656, a dû refaire sa vie au sens classique du terme. Mais le Traité de la réforme de l’entendement montre que là n’est pas l’essentiel, même si bien sûr les deux éléments ne peuvent être dissociés.

Il est par ailleurs certain que le passé est travaillé, et travaille la personne dans sa vie nouvelle. Le personnage principal du film de Wenders Don’t come knocking (2005) le montre bien : c’est sa vie qui est en jeu, et non pas celle qui lui a été fabriquée. Hannah Arendt le disait avec force dans La tradition cachée (1987, recueil d’articles publiés de 1932 à 1948). « Dès que nous fumes sauvés –et la plupart d’entre nous durent être sauvés à plusieurs reprises- nous commençâmes notre nouvelle vie en nous efforçant de suivre au pied de la lettre tous les conseils avisés de nos sauveurs. Ils nous demandèrent d’oublier et nous oubliâmes effectivement encore plus vite qu’on n’eût pu le croire. Les plus inconscients d’entre nous allaient même jusqu’à prétendre que toute leur existence préalable s’était déroulée dans une sorte d’exil inconscient et que seul leur nouveau pays leur avait révélé ce qu’était une patrie ». Mais Hannah Arendt montre ensuite les difficultés, et parfois l’échec de cette volonté. « Nous voulions refaire nos vies, un point c’est tout ». Mais il n’est précisément pas facile de mettre ce point final à la vie antérieure. La notion d’exil est ici tout à fait pertinente.

Refaire sa vie, c’est la reprendre pour se l’approprier, mais il faut pour cela que la rupture soit assumée et donc, paradoxalement, que soit fait le lien entre cette vie et les vies antérieures parce que dans tous les cas c’est de sa vie qu’il s’agit. Il faut parfois plus d’une génération pour capter l’unité d’une vie, et l’unité en apparait souvent après coup. Heureux, donc, sont ceux qui peuvent tisser différemment les fils de leur existence et reconnaitre, dans tous les cas, que c’est bien de leur vie qu’il s’agit.

Bibliographie complémentaire (à propos de la volonté) : Saint augustin, Les confessions, livre 8, chap.8-9).