L’imposture.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

L’imposteur est celui qui trompe les autres en prenant une place qui n’est pas légitimement la sienne. Il introduit, quand il réussit et finit par être démasqué, un trouble dans le jeu social. Comment a-t-il pu réussir à un point parfois très avancé ? Que révèle-t-il des fondements et des fonctionnements de l’ordre social ? L’analyse de quatre formes d’imposture permettra de s’approcher d’une réponse

Des canulars mémorables.

La vie sexuelle d’Emmanuel Kant, de Jean-Baptiste Botul (Editions des mille et une nuits, 1999) est un faux réjouissant mais assez crédible pour avoir constitué, pour des chercheurs sérieux, un texte de référence. Le roman d’un dénommé Ronceraille, dans la collection écrivain de tous les temps, est un canular du même ordre. Pour avoir aussi bien réussi, il faut qu’ils aient contenu sinon une vérité, du moins une grande vraisemblance. Cette capacité imaginative, ici au service de la plaisanterie, peut servir à d’autres fins.

Les impostures intellectuelles.

C’est en particulier ce que font Sokal et Bricmont en écrivant un article truffé d’erreurs pour une revue qui l’accepte, montrant ainsi la faiblesse intellectuelle des théories qu’elle représente. L’exemple est riche et compliqué : Sokal et Bricmont jouent les imposteurs pour dénoncer une imposture. Démasquer l’imposture, ce n’est pas la donter mais la mettre en scène. Il faut jouer sur les apparences, quitte à savoir les retourner. (Alain Sokal, Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, éditions Odile Jacob, 1997).

L’imposture de La volonté de puissance.

C’est la sœur de Nietzsche qui, après le décès de son frère, compose et invente le volume intitulé La volonté de puissance. Cette imposture obéit à des motifs personnels, puis idéologiques (en rapport avec le régime nazi), mais continue à fonctionner après la guerre, de sorte qu’il faudra tout un travail d’édition pour arriver à la neutraliser, sans que son impact soit totalement supprimé. L’imposture montre ici toute sa puissance. (Mazzino Montinari, « La volonté de puissance » n’existe pas, éditions de l’éclat, 1996).

La question de l’origine.

Et si l’imposteur gagnant n’était pas finalement, celui qui invente une place qui n’est encore à personne, ou réussit à se faire reconnaître ? Deux grands textes nous aident à y réfléchir : Le Discours sur la condition des Grands, de Pascal, et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, de Rousseau. Le roi qui se fait reconnaître dans le premier, l’imposteur (le terme est de Rousseau qui établit la propriété dans le second, s’imposent tous les deux. D’où la nécessité d’avoir, comme le dit Pascal, une « pensée de derrière ». Elle permet de reconnaître la chaine des événements et, parfois, des hasards, qui a amené chacun à être là où il est, et de mesurer ce qui peut être dit légitime, et ce qui ne l’est pas.