La puissance de la vérité.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

Parler, c’est exprimer un rapport au monde et le partager, ce qui n’est pas seulement dévoiler une vérité. Les « lanceurs d’alerte » en sont la preuve la plus récente et la plus forte. Ils modifient le monde en disant la vérité et, par là même, montrent sa puissance.

La tromperie.

D’où la tentation de tromper, en faisant passe pour vraie une vision du monde que l’on sait être fausse. Une forme perverse, mais efficace de la puissance de la vérité, qui peut entrer dans une stratégie (exemple de l’opération Fortitude, avant le débarquement allié en Normandie). Celui qui le fait peut dire « je vous ai compris », mais cette formule a une duplicité redoutable. Comprendre, c’est aussi englober.

Qu’est-ce que mentir ?

D’où l’importance de savoir en quoi consiste exactement le mensonge, en commençant par le distinguer de l’erreur, et de cette frontière mouvante qu’est la plaisanterie ou l’ironie. Le mensonge « réussi » suppose une bonne connaissance de l’esprit de celui à qui l’on ment. Il s’agit bien, dans ce cas, de ne pas se tromper !

Mentir ou dire le faux ?

Saint Augustin, dans son traité Du mensonge, fait opportunément cette distinction. Si je dis la vérité à quelqu’un dont je sais qu’il ne me croira pas, je lui fais croire le faux. A partir de là, Saint augustin se demande qui est le menteur : celui qui dit une chose fausse pour ne pas tromper, ou celui qui dit le vrai pour tromper ? Sa condamnation de principe du mensonge ne résout pas tout à fait le paradoxe qu’il a soulevé.

Le paradoxe du mensonge.

Il est concentré dans l’affirmation attribuée à Diogène Laerce (III° siècle) par eusèbe de Millet : « je mens ». Si c’est vrai, alors c’est faux, et si c’est faux c’est vrai. C’est un jeu logique mais aussi une mise en évidence du jeu que le mensonge établit avec la réalité. Faut-il l’interdire quoi qu’il arrive ou le prendre en considération ? Il faut examiner les deux positions.

« Sur un prétendu droit de mentir par humanité ».

C’est le titre d’un opuscule de Kant dans lequel, s’appuyant sur un exemple qui se trouve déjà chez Saint Augustin, il établit qu’on ne doit jamais mentir quelles qu’en soient les conséquences, précisément parce qu’on est toujours responsable des conséquences de ce que l’on dit. Mais cela amène parfois à une injonction qui semble étrangère à la réalité des relations humaines, et fournit la bonne conscience à un prix finalement très élevé.

Une histoire du mensonge.

L’autre façon de considérer le mensonge consiste à analyser le rôle qu’il joue, en particulier dans le passage de l’enfance à l’âge adulte et dans la solidité du rapport que l’on a au réel. Chez l’enfant, le mensonge est une étape. « Avec la parole, il trouve enfin un levier d’action envers les grandes personnes, même s’il ne dit pas la vérité » (Catherine Dolto, Le mensonge). Le mensonge serait ainsi, comme le dit Wittgenstein, « un jeu de langage qu’il faut apprendre comme tous les autres » (Recherches philosophiques, §249).

Il n’est pas, toutefois, un jeu comme les autres, même si on peut lui donner une grande importance (cf Platon, La République, 415a : le mensonge comme mythe fondateur).

« Quand la légende est préférable à l’histoire, on imprime la légende », conclut le journaliste à la fin de L’homme qui tua Liberty Valance. Mais il le dit dans le film, et le présente comme vérité. Toute la complexité de la puissance de la vérité est là.