L’indignation.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

Le succès du livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! (2010) a mis spectaculairement en valeur le thème de l’indignation, et a même débouché sur des projets politiques comme le mouvement des « indignés ». L’injonction « indignez-vous » est pourtant paradoxale. Comment s’indigner sur commande ? Et sur quoi débouche l’indignation ?

Pour explorer ce problème, nous sommes partis de l’analyse d’Aristote dans La Rhétorique, dans laquelle Aristote examine à la fois les sentiments et le moyen de les déclencher, en commençant par la colère et le calme, la haine et l’amour. L’indignation vient ensuite, dans son analyse, et fait pendant à la pitié. Nous avons pitié du malheur de ceux qui ne l’ont pas mérité. Nous sommes indignés du bonheur de ceux qui ne l’ont pas mérité. Cela suppose que nous ayons une certaine idée de nos mérites. Aussi « les caractères serviles, sans valeur, sans ambition, ne sont pas susceptibles de s’indigner » (chap.9, § 15). Dans l’indignation, c’est donc la dignité qui est en jeu. On ne s’indigne pas de la souffrance des miséreux, selon Aristote, on les plaint.

Cette inégalité des conditions, qui fait le fond de la pensée d’Aristote, est difficile à concevoir aujourd’hui, et cela explique qu’on ait pu le lire différemment (cf. Les remarques de Martin Rueff, traducteur des textes d’Antonio Gramsci dans un recueil intitulé Je hais l’indifférence). Dans une communauté qui se veut égalitaire, en revanche, cette distinction ne peut avoir lieu et l’injonction de Stéphane Hessel prend toute sa place. L’indignation devient alors de manière générale « la haine pour quelqu’un qui a fait du mal à autrui (Spinoza, Ethique III, définition XX des affects). Elle n’est plus liée à une position non méritée mais à la problématique générale du mal.

Elle a ainsi une fonction politique paradoxale. La possibilité de s’indigner lie ceux qui s’indignent et les pousse à s’organiser. L’organisation peut alors devenir elle-même facteur d’oppression, et ainsi de suite. C’est le problème permanent de tous les mouvements de révolte, de tous les « printemps ». C’est un problème dans la philosophie de Spinoza, comme l’a bien vu Alexandre Matheron. Mais c’est surtout un problème pour la société, car l’indignation est aussi liée à une certaine rhétorique, et Aristote ne doit pas être oublié sur ce point. On peut s’indigner, par exemple, du sort fait à des étrangers arrivant sur notre sol en catastrophe. On peut également s’indigner de ce qui pourrait être une invasion masquée. Deux indignations diamétralement opposées, tout à fait instrumentalisables à partir du même fait : « Indignez-vous », certes, mais pas sans réflexion.