Mener une vie simple, une fiction utile?

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

Face à la complexité du monde moderne, on fait souvent l’éloge de la simplicité, et on manifeste le désir d’une vie « simple ». Or cet éloge a quelque chose de paradoxal, car faire de la simplicité un objectif, c’est supposer que la situation dans laquelle on se trouve n’est pas simple, et que la simplicité serait souhaitable. C’est à la fois critiquer la complexité du présent, et avoir une image ou un modèle de simplicité susceptible de s’y substituer. Le conseil, l’impératif, voire l’injonction de mener une vie simple reposent en ce sens sur un paradoxe, car les simples, les idiots au sens étymologique, n’ont pas à se poser la question. Ils sont simples, tout simplement et même, aurait-on presque envie de dire, tout bêtement. Peut-être même sont-ils de ce fait heureux. Se poser la question de la simplicité, c’est découvrir qu’elle ne va pas de soi et en tirer une conclusion quelque peu désarmante : être simple, c’est compliqué.

Le désir d’une vie simple se projette donc dans ce qu’Aristote appelle, sans y attacher de valeur péjorative, une fiction, c’est-à-dire une construction vraisemblable dans laquelle certains des éléments de la réalité pourront être mis en lumière. Mais tout d’abord, il faudrait préciser ce qu’est ce monde dans lequel on voudrait mener une vie simple. « Le monde » peut en effet désigner, comme dans la langue française, non plus la totalité, le cosmos, comme chez les Grecs anciens, mais ceux qui ont de l’importance, ou de la valeur dans cette totalité. Chacun, ou chaque groupe, constitue son monde à partir de ce qui l’entoure, en fonction de son histoire et de la façon dont il s’intègre dans la réalité et constitue son imaginaire, il y a alors une pluralité des mondes, éventuellement hiérarchisée. On ne peut Toutefois s’empêcher de penser que même si chacun a son monde, il y a tout de même un « vrai » monde, et d’en faire la norme. Il arrive, comme le dit Descartes lui-même, qu’on sorte de son monde et qu’on entre dans « le monde », qu’on tente l’aventure. C’est là qu’on pourrait porter l’attention sur un autre terme de l’expression « mener une vie simple dans un monde complexe », qui est celui de « mener ». Une conduite de vie n’est pas simplement une vie, même si elle vise à être une vie simple.

Descartes, comme bien d’autres, change de position dans le partage indiqué des siècles plus tard par Jacques Rancière. « Selon ce partage, il y a des hommes actifs, des hommes qui vivent au niveau de la totalité, parce qu’ils sont capables de concevoir de grandes fins et de chercher à les réaliser en affrontant d’autres volontés et les coups de la fortune. Et il y a les hommes qui simplement voient les choses leur arriver, l’une après l’autre, parce qu’ils vivent dans la seule sphère de la reproduction de la vie au jour le jour et que leurs activités ne sont jamais que des moyens d’assurer cette reproduction. Ceux-là sont appelés hommes passifs ou « mécaniques », non parce qu’ils ne font rien mais parce qu’ils ne font rien d’autre que faire, qu’ils sont exclus de l’ordre des fins qui est celui de l’action » (Rancière, Le fil perdu, p.22).

Ceux qui sont dans le monde, simplement, mènent une vie simple mais passive. Ceux qui agissent dans le monde prennent la mesure de sa complexité. Ils peuvent en être effrayés, tomber dans la confusion ou dans les solutions simplificatrices qui font le lit des fanatismes. Ils peuvent aussi vouloir revenir à une simplicité première, qui ne peut plus être la simplicité originelle mais une simplicité conquise, assumée, consciente. L’ouverture au monde se fait au prix de ce problème. Ce désir nait de l’écart entre une harmonie supposée du monde et le désordre que provoque l’expérience de sa complexité. Il est profondément perturbant par rapport au désir classique, que l’on pourrait dire bovaryen, en prenant comme exemple l’héroïne du livre de Flaubert. Ce désir est celui d’une personne s’efforçant de rejoindre « le monde », c’est-à-dire celui des personnes dont l’existence compte dans la société. Ce désir est voué à l’échec ou à l’insignifiance, qui est une autre forme d’échec ; et c’est bien cet échec qui légitime, d’une certaine manière et malgré toutes ses ambiguïtés, celui d’une vie simple.

Encore faut-il préciser ce qui constitue cette vie. La simplicité pourrait être liée au rétrécissement du monde. Flaubert illustre dans une nouvelle, parmi les dernières qu’il a écrites, la situation opposée à celle d’Emma Bovary. C’est celle d’Un cœur simple, titre de la nouvelle. Ce cœur simple est celui de Félicité, la bien-nommée, servante entièrement dévouée à sa maitresse, dont l’existence est totalement liée à son service. La famille de cette maitresse est tout son monde. La disparition progressive de tous ses membres, les malheurs qui l’accablent vont l’amener à reporter son affection sur un perroquet. Ce perroquet meurt à son tour. Elle l’empaille et le place dans sa chambre, point central d’un monde qui se rétrécit d’autant plus qu’elle devient sourde à la suite d’une mauvaise maladie. Jusqu’au bout, d’ailleurs indiqué dès le début de la nouvelle, son univers a des limites très étroites. Sa vie a une simplicité extrême, mais on reste perplexe devant le genre de félicité (c’est le cas de le dire) qu’elle représente.

La volonté acharnée d’entrer dans « le monde » que manifeste Emma Bovary ne peut certainement pas constituer un modèle de vie. Mais l’existence linéaire et, pourrait-on dire, étroite de Félicité, pourtant simple, n’est pas beaucoup plus attractive. Ce n’est pas cela que l’on vise quand on désire une vie simple, parce qu’on n’a plus les bornes de celle de Félicité, sans quoi on ne se poserait pas la question. Mais on refuse les illusions d’Emma car on sait que ce n’est pas cela, « le monde », et qu’on refuse la complexité factice des stratégies sociales, ou du moins qu’on ne veut pas leur donner plus de valeur qu’elles n’ont. Les deux œuvres de Flaubert, de ce point de vue, se répondent en ce qu’elles amènent à s’interroger sur la façon d’affronter « le monde », et sur les écueils de la simplicité. Comment avoir un cœur simple mais ouvert au vaste monde, tout en évitant les illusions de sa facticité ? Comment la vie simple peut-elle être pensée ?

Les réflexions qui suivent trouvent leur source dans une lecture du Philèbe de Platon. Le monde, tel que nous le voyons et tel que nous le vivons, est un mélange de fini et d’infini et, en tant que tel, il est incontestablement complexe. On peut même dire que plus on avance dans sa connaissance et plus on découvre qu’il est infiniment complexe. Il n’en reste pas moins qu’il contient une certaine harmonie, comme le montrent les voyelles et consonnes que l’on peut dégager à partir d’une langue et qui recouvrent les variations de la parole. De même, l’infinie variété des sons peut déboucher sur une musique harmonieuse. Or, et c’est sans doute là l’enjeu du problème, je n’écoute pas cette musique comme une des variations possibles, parmi l’infinité des combinaisons de sons, je me laisse aller à l’harmonie du monde tel qu’il se présente à moi, simplement. Mais il faut que je sois disposé à cela, ce qui implique parfois une préparation, une culture pourrait-on dire. Nous avons un pouvoir de décision sur le sens que nous allons donner aux choses et au monde qu’elles habitent. Quand nous décidons d’apprendre, arriver à la simplicité n’est pas facile. Dans la danse, par exemple, le maître de danse montre un pas qui semble facile, naturel. Il ne fait finalement que marcher et tourner à son aise. L’élève voit très vite qu’il n’y arrive pas, ou mal, et que ce qu’il a pris pour de la décontraction spontanée est le résultat d’un long travail. Alors il s’y met, s’il en a le courage. Il en bave lui aussi mais avec de la persévérance il finit par y arriver et a une surprise : ce mouvement est devenu simple. Au fond, il l’était mais il fallait y accéder et cet accès, qu’il s’agisse de danse, de musique, ou de toute autre forme d’existence, nécessite une ascèse.

Mener une vie simple, ce n’est pas se simplifier la vie, d’autant plus que cette simplification peut se faire au détriment des autres. Ce n’est pas non plus nier la complexité du monde. C’est au contraire la reconnaître et essayer de s’y accorder de telle manière que l’attitude qui en découle se retrouve être simple, en conséquence, et en accord avec ses principes et sa croyance. Il existe un terme en italien, qui s’applique surtout en peinture et en musique, mais qui peut aussi définir une forme d’existence, traduit parfois avec sévérité par nonchalance, et qui est le terme de spezzaturra. La spezzaturra, c’est la manière par laquelle on montre comme naturel ce qui a coûté un grand effort, mais qui est effectivement devenu naturel au moment où on le fait. C’est l’élégance de ce qui se manifeste comme simplicité, sans aucune naïveté. Ce peut être aussi bien l’humilité de l’être fini qui sait qu’il ne peut parvenir à la perfection que le souci de cacher derrière une apparente désinvolture les efforts que l’on a faits, mais c’est aussi une forme de grâce et, en ce sens, une belle image de la vie simple.