Les frontières du réel

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

Dans la vie quotidienne, on n’a pas l’impression de s’interroger sur les frontières du réel : on est dans le réel, sauf lorsque des événements exceptionnels bousculent nos évidences. Quand cela arrive, on se demande alors si ce que l’on voit, ou sent, ou imagine, est réel. Si on creuse un peu, le même type d’interrogation pourrait affecter le quotidien et, en particulier, nos relations avec les autres. D’où l’intérêt d’explorer d’un peu plus près les frontières du réel. Pour cela, nous commencerons par quelques exemples, de dates très différentes mais qui, chacun à leur manière, nous aideront à questionner la réalité.

Des personnages entre le réel et l’irréel.

Le premier exemple se rattache à une expérience vécue, ou qu’il est facile d’imaginer. En allant à Disneyland, on rencontre Mickey, Donald, Dumbo, et quantité de personnages familiers de la culture occidentale, et maintenant mondiale. De quelle rencontre s’agit-il ? Mickey est un personnage inventé. C’est une souris anthropomorphisée, Donald est un canard, etc…, Il est exclu que je rencontre « réellement Donald » dans la vie quotidienne. Pourtant, à Disneyland, j’ai bien affaire à un Mickey qui a les apparences du personnage que j’ai vu en image. L’enfant, celui qui n’a pas encore la capacité de mettre en doute ce qu’il voit, croira qu’il a vu Mickey, que Mickey existe. Et d’une certaine manière il aura raison. Il existe bien un personnage nommé Mickey, qui a été réellement dessiné, est devenu le héros d’histoires qui ont été publiées dans des magazines tout à fait réels, de films projetés dans de vraies salles, et a obtenu une notoriété que peuvent lui envier beaucoup de ses contemporains. Enfin, critère non négligeable, Mickey et sa bande ont généré de notables revenus, des revenus bien réels. Son créateur a annexé, pour accroitre encore les revenus en question, une partie, petite mais réelle, de la planète pour en faire la terre de Disney : Disneyland, avec ses hôtels, sa gare TGV en France, et son personnel devant parfois se plier à des contraintes spécifiques. Mickey est né de l’imagination d’un créateur, certes, mais de là à dire qu’il est au-delà des frontières du réel, il y a un pas que l’on peut hésiter à franchir complètement.

De l’autre côté de la Manche, à Londres, en sortant de la station de métro de Baker street, nous voyons une statue de Sherlock Holmes, « the great detective », comme le mentionne l’inscription sur le socle. Que représente-t-elle ? Des statues représentent des personnages réels, d’autres des êtres fictifs. Celle-ci fait partie de la seconde catégorie et pourtant, au 221B Baker Street, nous pouvons visiter sa maison. Elle comporte quatre étages d’objets réels, sans doute utilisés avant d’échouer dans les vitrines, mais pas par Sherlock, évidemment. Mais nous visitons la maison de Sherlock Holmes comme nous visitons celle de Freud à Vienne où à Londres même, où il a vécu les dernières années de sa vie. Nous y retrouvons ce que nous avons lu ou entendu de ces personnes. A ceci près que Freud a existé réellement, alors que Holmes n’a existé que dans l’imagination et les livres de Conan Doyle. Mais force est de reconnaître que nous sommes dans une maison réelle au 221B Baker street, aussi réelle que celles de Freud. Nous connaissons cette différence, bien sûr. Mais pouvons-nous vraiment dire que quelqu’un dont quasiment tout le monde connait le nom et les manies n’existe pas, alors que nous ne savons quasiment rien de la quasi-totalité des habitants de la planète à la même époque. Holmes est le héros d’une série contemporaine, Freud un auteur maintenant classique. Au fond, pour nous, Holmes n’est-il pas aussi réel que Freud ?

Pour interroger les frontières du réel, nous pouvons encore imaginer une jeune bergère pyrénéenne de la moitié du XIX° siècle, appelée par exemple Bernadette. Elle s’éloigne un peu de son village pour aller chercher du bois avec deux ou trois autres enfants –les versions diffèrent légèrement, sur ce point comme sur d’autres. Au moment de rentrer, et avant de traverser la rivière, basse mais très froide à ce moment de l’année (nous sommes en février), elle voit comme une lueur dans la grotte devant laquelle les enfants sont passés. Elle s’en approche et elle est alors fascinée par ce qui lui apparait. Car l’apparition est celle d’une dame vêtue d’une robe blanche, la tête dans une sorte de halo lumineux et, entre autres détails mais là encore les versions ne concordent pas toujours, des souliers jaunes. Stupéfaction, fascination et attirance pour ce lieu où Bernadette retourne, découvre une source (mais il semble qu’il y ait déjà eu de l’eau ; les témoins ne s’accordent pas sur ce point). Le bruit se répand qu’elle a vu une apparition et de plus en plus de gens viennent l’accompagner à la grotte. Les autorités publiques s’inquiètent. L’église s’interroge, surtout quand Bernadette finit (au bout de   ) par demander à la dame qui elle est, et que celle-ci lui répond en occitan pyrénéen « je suis l’immaculée conception ». Vous connaissez la suite. Nous sommes à Lourdes, en 1858, et cette histoire ne fait que commencer. Mais qu’a vu Bernadette ? Pour le frère Léobard, à Lourdes à cette époque, « Il est certain que Bernadette a vu un être surnaturel –en second lieu que cet être surnaturel, qu’elle a vu, est réellement la sainte vierge, qui le lui a formellement déclaré ». Pour confirmer cette certitude, il faut croire que les êtres surnaturels existent, et que de plus ils peuvent devenir visibles. L’argument qui, selon le frère Léobard, plaide en faveur de la réalité de cette apparition, mérite d’être examiné. Bernadette n’a pas pu se tromper, dit-il, car « ce n’est pas dans une chambre ou dans tout autre lieu caché aux regards du public que Bernadette a dit avoir vu la vierge ; c’est en pleine campagne, exposée aux regards de plusieurs milliers de personnes qui pouvaient la voir tout à leur aise ». A ceci près que « la voir tout à leur aise » désigne Bernadette. Les milliers de personnes voient Bernadette qui voient la vierge mais pour eux, dans la grotte, il n’y a personne. Le mystère reste donc entier mais on peut néanmoins dire, la sincérité de Bernadette ne faisant guère de doute, qu’elle a réellement vu la vierge. Simplement, il faut se demander à quelle réalité correspond cette vision.

Pour le dernier exemple, nous ne traversons pas la Manche, nous y sommes, pour retrouver un de ces lecteurs tellement plongés dans ses récits qu’ils finissent par les prendre pour vrais et s’imaginer vivre dans le monde qu’ils décrivent. Là ,c’est un hidalgo « qui s’adonnait à lire des livres de chevalerie avec tant de goût et de plaisir qu’il en oublia presque entièrement l’exercice de la chasse et l’administration de son bien ». Il en perd l’esprit et décide de se faire chevalier errant, dans un monde qui ne correspond jamais à ce qu’il croit, mais qu’il continue à interpréter à sa manière. Comme par exemple ces moulins à vent qu’il prend pour une armée de géants, même après s’être heurté au moulin réel et avoir chuté de son cheval. Don quichotte –on l’a reconnu ; qui ne le connait pas ?- est un personnage de fiction qui se prend pour un personnage de fiction. Un miroir dans lequel peuvent se refléter les illusions humaines mais aussi l’expression d’une époque réelle, celle de la fin de la chevalerie. Don quichotte, en langage contemporain, est un has been qui ne s’aperçoit pas de sa condition et en ce sens peut être vu comme le portrait de tous ceux qui ne sont plus dans le sens de l’histoire, s’obstinent à vivre dans un passé idéalisé, qui non seulement n’est plus mais n’a peut-être jamais été. Les romans de chevalerie sont déjà des romans. Don quichotte les double et les démasque. Il en devient un personnage aussi connu que Mickey et Sherlock Holmes, pour ne rien dire de la vierge Marie.

Soit. Mais nous sommes clairement dans l’imaginaire, au moins dans trois cas sur quatre, et dans quatre pour les incroyants Si ces personnages sont visibles à leur manière, ils n’affectent pas le sentiment, que nous pouvons avoir, de l’existence d’ne « vraie » réalité. Ce sentiment est-il fondé ? Un philosophe irlandais pourrait nous en faire douter.

Etre, c’est être perçu.

La première étape d’analyse de ces exemples reprend la philosophie de Berkeley, en particulier dans ses Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713). Pour Berkeley, les qualités secondes ne font pas partie de la réalité extérieure, mais de ce que j’en perçois, et se trouvent dans l’esprit de chacun. Berkeley prend également pour l’illustrer l’exemple de la grandeur et de la petitesse, et la perception que peuvent en avoir des animaux de taille très différente. Ce qui nous parait petit semblera gigantesque à une mite, qui n’y reconnaitra sans doute pas les mêmes formes à cause de sa façon différente de percevoir. Cela ne saurait faire de doute, mais ne met pas en cause, semble-t-il, l’existence de qualités plus fondamentales, qui forment comme le noyau dur des choses, et que l’on appelle des qualités premières. Mais il montre que les qualités premières sont elles aussi relatives à celui qui les perçoit. D’où la formule « être, c’est être perçu ». Le réel est d’abord dans la conscience de celui qui le perçoit et, d’une certaine manière, le produit. Les choses n’existent, en quelque sorte, que parce que quelqu’un les voit. Heureusement qu’il y a un « quelqu’un » suprême, qui est dieu, et ce n’est pas pour rien que Berkeley est un évêque, mais sa philosophie n’en met pas moins à mal le réalisme spontané.

L'apport paradoxal de Berkekey à la science contemporaine.

Si on prend l’exemple de l’atome et des théories atomiques qui ont animé l’histoire de la chimie des deux derniers siècles, et en particulier du XIX°, lors duquel une « guerre de cent ans » a opposé partisans et détracteurs de l’atome, on retrouve, dans une controverse qui a agité les chimistes pendant tout le XIX° siècle, ce que l’on pourrait appeler ironiquement le spectre de Berkeley. L’atome –que personne ne voit directement- est en effet qualifié de fiction par des scientifiques notoires. Henri Sainte Claire Deville (1818-1881), connu en particulier par ses travaux sur l’aluminium, écrit en 1867 : « L’hypothèse des atomes, l’abstraction de l’affinité des forces de toutes sortes (…) sont de pures inventions de notre esprit (…), des mots auxquels nous prêtons une réalité. Toutes ces hypothèses, toutes ces abstractions ne sont heureusement pas indispensables » (cité dans L’atome, chimère ou réalité, p.81). ce n’est qu’en 1912 que Jean Perrin (1870-1942) peut conclure dans son livre Les atomes « La théorie atomique a triomphé. Nombreux encore naguère, ses adversaires enfin conquis renoncent l’un après l’autre aux défiances qui longtemps furent légitimes et sans doute utiles. C’est au sujet d’autres idées que se poursuivra désormais le conflit des instincts de prudence et d’audace dont l’équilibre est nécessaire au lent progrès de la science humaine ».

Mais l’atome est une idée, médiatisée par les expériences certes mais nullement accessible à l’observation directe. On ne se contente donc pas d’y croire, mais on y accède par une démarche. La frontière du réel y est donc constamment discutée.

La réalité des mondes disparus.

Le même problème se retrouve avec des événements antérieurs à l’avènement de la vie comme de la conscience. Des événements que personne n’a jamais vus, et que personne ne pouvait voir. Comme le dit Quentin Meillassoux, « De quoi parlent donc les astrophysiciens, les géologues ou les paléontologues lorsqu’ils discutent de l’âge de l’univers, de la date du surgissement d’une espèce antérieure à l’homme, de la date du surgissement de l’homme lui-même ? » (Après la finitude, p.25). Quelle est la réalité de ce dont ils parlent ? L’histoire, non des fossiles, mais plutôt de la « découverte » des fossiles, le montre bien. Leur réalité n’est présente que parce qu’il y a quelqu’un pour s’en occuper, pour dire que ces marques dans la pierre sont des traces d’un animal disparu, et non une fantaisie de l’érosion, pour reconstituer des espèces réelles et non des créatures fantastiques. Sur ce point Berkeley a de nouveau raison. Ces êtres sont d’abord des idées dans notre esprit, mais ces idées doivent se confronter sans cesse à des expériences imaginées précisément pour tracer la frontière entre le réel et l’imaginaire.

Des êtres imaginaires ?

On peut maintenant de revenir à nos exemples du début, en commençant par remettre les pieds à Disneyland. Aucune souris réelle ne ressemble à Mickey, aucun canard réel ne ressemble à Donald, mais il y a sans doute nombre d’enfants qui ont vu Mickey en dessin, film, costume avant de voir une souris « réelle ». Quand on amène les enfants (et les « grands ») à Disneyland, on joue avec les frontières du réel mais de façon croisée et complexe

Une remarque au détour d’un roman illustre cette complexité :

« Je ne suis pas Sherlock Holmes (…). Je ne m’attends pas à ramasser une pointe de stylo cassée sur les lieux que la police a examiné et à reconstruire l’affaire à partir de là ».

Il s’agit de la remarque un peu énervée d’un enquêteur dont on s’attend qu’il fasse preuve d’une logique quasi miraculeuse pour dénouer l’affaire. Ce n’est manifestement pas sa méthode. Il ne peut pas être comme Holmes, ce personnage irréel qui fait preuve d’une perspicacité qu’on pourrait envier, mais qui vit dans un autre monde. On aurait envie de dire que dans la réalité, les choses ne se passent pas comme ça. Or, ironie des situations, celui qui tient ces propos est aussi un personnage de fiction, c’est le détective Marlowe, dans Le grand sommeil de Chandler. Et le style de Chandler, personne bien réelle, est effectivement totalement différent du style de Conan Doyle. Il dessine un autre monde, peut-être plus proche du nôtre mais c’est à chacun d’en décider. En tout cas, il joue doublement avec les frontières du réel, et ce jeu sera renforcé par le film.

Don Quichotte se bat contre des géants qui se métamorphosent en moulins. Il est victime d’un leurre, c’est-à-dire d’une chimère qu’il s’est fabriqué, comme d’autres sont victimes de leurres qu’on leur a fabriqué, car au fond une Don quichotte ne s’est-il pas lancé dans une croisade ? La chevauchée de Don Quichotte traverse le réel, ici, de façon inattendue, sauf peut-être pour Berkeley qui considèrera, là encore, que c’est la marque d’une idée.

Il y a donc du réel, mais il n’est pas facile d’en cerner les frontières, comme ces exemples le montrent à nouveau. Nous n’avons pas oublié Bernadette mais, à la différence des trois autres personnages, Bernadette est (a été) réelle. Ce qui est en question, c’est l’événement qu’elle a vécu. Réalité ou fiction ? L’événement est extraordinaire bien sûr mais on dit souvent que la réalité dépasse la fiction. On a certainement raison mais il faut alors regarder les frontières du réel des deux côtés. Si la réalité dépasse la fiction on peut se demander, également, s’il n’est pas aussi possible de dépasser la fiction. C’est le thème de la conférence suivante.

Bibiographie :

Berkeley, Trois dialogues entre Hylas et Philonous, (1713)

Meillassoux, Quentin, Après la finitude (2012).

Avec la collaboration de Mickey et Donald, Sherlock Holmes, Don quichotte de la Manche, et Bernadette Soubirous