Dépasser la fiction.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

« La réalité dépasse la fiction », dit-on parfois, en particulier quand ce qui arrive s’éloigne tellement du quotidien, de l’ordre des choses, qu’on n’avait même pas pensé à l’imaginer. Mais on a bien conscience, alors, qu’il s’agit de la réalité. On mesure du même coup les limites de l’imagination humaine. On peut imaginer par exemple des animaux fantastiques, et on ne s’en est pas privé. Mais il est arrivé que des animaux réels (rhinocéros, hippocampes) aient d’abord été pris pour des créatures imaginaires, et un acarien en gros plan est plus inquiétant que nombre de créatures terrifiantes imaginées par les dessinateurs. Quand on dit que la réalité dépasse la fiction, on a donc raison mais en même temps on se rassure en plaçant la fiction ailleurs que dans le réel, et on néglige un peu trop la puissance qu’elle peut avoir. Car si la réalité dépasse la fiction, la fiction a néanmoins une certaine réalité. Or, si des fictions peuvent être utiles, voire nécessaires, elles peuvent, en s’imposant prendre la place de la réalité. Si les frontières entre les deux peuvent être mouvantes, il est néanmoins important de savoir où se situe la fiction. Ce n’est pas seulement une question de connaissance et il faut peut-être même savoir dépasser la fiction. Nous allons essayer de voir, sinon comment, du moins pour quelles raisons.

  1. Les écarts de la fiction.

Le début des Cigares du pharaon (p.16), dans lequel Tintin y confond réalité et fiction, nous permet de voir la proximité et l’écart de la fiction par rapport à la réalité. Ce jeu avec le réel peut être jugé assez trouble pour qu’on souligne l’écart. « En raison du caractère d’actualité de cet ouvrage, l’auteur tient à préciser que toute ressemblance entre certains personnages présentés ici et des personnes vivantes ou ayant vécu ne pourrait être le fait que d’une coïncidence. L’auteur décline toute responsabilité à cet égard et rappelle qu’il s’agit d’une œuvre de pure imagination » (P. Kenny, Pas de preuves, Paris, Fleuve noir, 1955) 

Ce texte d’avertissement se retrouve sous des formulations variables, mais révèle au fond la même inquiétude : des lecteurs pourraient considérer des fictions comme des œuvres qui ne seraient pas de pure imagination. La fiction peut être prise pour la réalité, et si on prévient c’est qu’elle n’est pas sans rapport avec cette dernière, comme dans l’exemple pris ci-dessus.

La fiction peut au contraire jouer de cet écart pour agir sur la réalité. Le roman de la fin du XIX° siècle, Quo vadis ? (1895) écrit par Henrik Sienkiewicz, devenu un film en 1951, est en grande partie une œuvre militante contemporaine, bien qu’elle se situe dans l’antiquité. Ce jeu est encore plus caractéristique dans les fictions publicitaires, qui illustrent (malgré elles, sans doute !) une remarque faite il y a longtemps déjà par Aristote : la fiction, qu’il oppose à l’histoire, peut s’avérer plus vraisemblable que la réalité.

2. la fiction comme récit.

Pour Aristote, en effet, tout part du fait que les hommes ont plaisir à apprendre. La fiction les y aide. Elle a une logique plus intéressante que la description du réel.

« Il est bien clair que, comme dans la tragédie, les histoires doivent être construites en forme de drame et être centrées sur une action qui forme un tout et va jusqu’à son terme, avec un commencement, un milieu et une fin, pour que, semblables à un être vivant un et qui forme un tout, elles produisent le plaisir qui leur est propre ; leur structure ne doit pas être semblable à celle des chroniques qui sont nécessairement l’exposé, non d’une action une, mais d’une période unique avec tous les événements qui se sont produits dans son cours, affectant un seul ou plusieurs hommes et entretenant les uns avec les autres des relations contingentes ; car c’est dans la même période qu’eurent lieu la bataille de Salamine et la bataille des Carthaginois en Sicile, qui ne tendaient en rien vers le même terme ; et il se peut de même que dans des périodes consécutives se produisent l’un après l’autre deux événements qui n’aboutissent en rien à un terme un » (Poétique, p.119).

 A la limite, dans ce cas, tout se passe comme si le réel devait « être fictionné pour être pensé » (Jacques Rancière, Le partage du sensible, p61, à propos du Tombeau d’Alexandre de Chris Marker).

3. Le partage du sensible et le "storytelling".

Ce que l’on appelle le réel est donc là une manière commune d’appréhender le sensible. Dans cette appréhension, se définissent des places, des compétences, des situations respectives. Autrement dit quelqu’un qui me raconte une histoire, dans laquelle il emploie des mots déterminés, ne fait pas que me communiquer sa façon de voir le monde à travers cette histoire. Il me fait passer, si je la prends au sérieux, sa vision de la réalité que je vais prendre pour la réalité.

 « Il n’y a pas de monde réel qui serait le dehors de l’art. Il y a des plis et des replis du tissu sensible commun où se joignent et se disjoignent la politique de l’esthétique et l’esthétique de la politique. Il n’y a pas de réel en soi, mais des configurations de ce qui est donné comme notre réel, comme l’objet de nos perceptions, de nos pensées et de nos interventions. Le réel est toujours l’objet d’une fiction, c’est-à-dire d’une construction de l’espace où se nouent le visible, le dicible et le faisable. C’est la fiction dominante, la fiction consensuelle » (Rancière, Le spectateur émancipé, p83).

Cette « structure de rationalité » est plus attractive qu’un exposé scientifique sur les causes d’un événement, ou les lois qui l’ont amené à exister. D’où la mise en relief assez récente (mais la pratique existait depuis très longtemps) du rôle et de l’efficacité politique des histoires, c’est-à-dire de ce que nous pourrions appeler sans problème des fictions. Christian Salmon a popularisé en France le nom de storytelling dans son ouvrage Storytelling, la machine à raconter des histoires et à formater des esprits (La découverte, 2007). 

4. La réalité dépasse la fiction.

C’est là toute la puissance de la fiction. Elle appuie paradoxalement sa légitimité sur le fait que la réalité dépasse la fiction. « Vous nous racontez des histoires », va-t-on faire remarquer à l’homme politique, au commerçant, à l’industriel qui mettent en pratique les leçons du storytelling. « Mais comment ? », vont-ils répondre avec ironie ou indignation, selon les cas, « vous oubliez que je parle de personnages bien réels, et qu’il arrive, qu’il est arrivé des choses bien plus incroyables que tout ce que vous avez pu imaginer auparavant. Sur quelles bases mettre en doute la réalité de ce que je dis ? ». Dépasser la fiction, c’est donc admettre qu’elle existe et qu’elle est peut-être nécessaire, mais que l’on peut toujours, au besoin, montrer son insuffisance, car est toujours une simplification du réel.

Un exemple peut tiré de l’histoire à partir d’un numéro des Cahiers de science et vie consacré à « l’âge féodal ». Coexistent dans ce numéro l'utilisation de notions (féodalité, droits féodaux) supposées décrire la réalité passée, et l'affirmation que ces notions sont des fictions. On apprend à la fin du numéro que la féodalité n’existe pas. Mais on a lu auparavant des articles regroupés sous le titre « L’affirmation de la féodalité », supposant son existence. La fiction et son démontage dans le même Cahier ! L’exemple est impressionnant. 

5. Le rôle du langage.

Le pouvoir du langage est donc considérable. Au quatrième siècle avant notre ère, déjà, le sophiste Gorgias le disait dans son Eloge d’Hélène.

« Nombreux sont ceux, qui sur nombre de sujets, ont convaincu et convainquent encore nombre de gens par la fiction d’un discours mensonger. Car si tous les hommes avaient en leur mémoire le déroulement de tout ce qui s’est passé, s’ils connaissaient tous les événements présents, et, à l’avance, les événements futurs, le discours ne serait pas investi d’une telle puissance ; mais lorsque les gens n’ont pas la mémoire du passé, ni la vision du présent, ni la divination de l’avenir, il a toutes ces facilités (…). Que la persuasion, en s’ajoutant au discours, arrive à imprimer jusque dans l’âme tout ce qu’elle désire, il faut en prendre conscience » (Eloge d’Hélène, dans J. P. Dumont, Les présocratiques, la pléiade, p.1033).

On peut convaincre, ou plutôt persuader par la fiction d’un discours mensonger. On peut aussi instruire par la fiction d’un discours éclairant. La différence entre les deux ne se trouve pas, malheureusement, dans la qualité du discours. Elle est dans les intentions de celui qui construit son discours, et dans le rapport que nous pouvons établir avec les faits, données, éléments dont nous disposons et dont l’interprétation nous permettra, plus ou moins, de tester la proximité ou l’écart des fictions avec la réalité. Dépasser la fiction est donc indispensable, bien que la fiction soit, à travers les mots, un accès à la réalité parmi les plus importants.

6. Retour à Lourdes

Pour conclure, nous pouvons revenir à un personnage réel évoqué dans la conférence sur Les frontières de la réalité, Bernadette Soubirous. « Le personnage de Bernadette est éminemment sympathique. En parlant de Bernadette, le mot « personnage » vient immédiatement sous la plume, tant son histoire semble relever du roman ou du théâtre. Bernadette n’est pas un être fictif. Sa vie n’a pas été enjolivée par des siècles de dévotion » (Mgr Jacques Perrier, évêque de Tarbes et lourdes, sur le site église.catholique.fr).

On ne peut contredire l’évêque de Tarbes, et en même temps on peut s’interroger sur le sens de l’affirmation « Bernadette n’est pas un être fictif ». Car s’il y a un récit qui a été popularisé sous de multiples formes jusqu’à nos jours, c’est bien celui des apparitions de la grotte de Massabielle. Mais dans la mesure où nous sommes ici dans le domaine de la croyance il y a, bien sûr, plusieurs façons de dépasser la fiction.