Croyance et crédulité.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

Le verbe « croire », en français, est employé dans des contextes très différents. Prenons deux exemples de cet écart. Je peux dire « je crois qu’il va venir » ou « je crois en la venue du Messie ». Ni le contexte, ni la portée de ces deux affirmations ne sont évidemment comparables. Si « je crois qu’il va venir », c’est que j’ai de bonnes raisons de penser que sa venue est très probable et, en particulier, s’il m’a dit qu’il viendrait, que je peux lui faire confiance. Même si ce n’est pas de façon explicite, j’appuie mon affirmation sur un calcul de probabilités. Je ne me hasarde toutefois pas à dire « je sais qu’il va venir », parce qu’après tout il y a toujours des impondérables, et que tant qu’il ne sera pas là, je n’aurai pas la certitude de sa présence. Si  je dis que « je crois en la venue du messie », ce n’est évidemment pas pour les mêmes raisons. Je ne connais pas le messie, et je ne peux pas dire que c’est une personne de confiance, qui tient ses promesses et qui viendra s’il a dit qu’il viendrait. Je n’ai d’ailleurs jamais rencontré le messie. Personne ne l’a jamais rencontré et sa venue sera un événement unique contrairement à la venue de l’ami, que j’ai très bien pu voir de nombreuses fois, qui a toujours été ponctuel à ses rendez-vous et qui, comme on dit en français, ne m’a jamais posé de lapin. Le moment de sa venue est d’ailleurs précisément déterminé, alors qu’il n’en est pas de même pour le messie, et je ne pourrai pas dire une phrase du genre « le messie m’a posé un lapin », si je constate qu’il n’est toujours pas venu. Sur le plan temporel, les deux exemples ne sont pas comparables.

La base de la croyance, dans chacun des deux cas, est donc notablement différente, mais les effets sont du même ordre, si je crois vraiment. Si je crois que l’ami va venir, je l’attends. Si je crois que le messie va venir, mon comportement peut en être transformé, ne serait-ce que quant aux rites religieux. A partir de quel moment ces croyances, avec leurs points communs et leurs divergences, peuvent-elles être dites dénuées de fondement et, en conséquence, quand peut-on me considérer comme crédule ?

Descartes est le premier à frapper un grand coup contre la crédulité dans le Discours de la méthode, où il s’attache à découvrir ce qui peut être absolument certain. L’expérience des découvertes de Galilée, qui a montré que tout ce que l’on pensait être vrai concernant l’immobilité de la terre s’avérait être faux, lui fait étendre le doute sur l’ensemble des connaissances, voire sur la certitude de l’existence du monde. Ne seraient-ce pas des croyances masquées ? D’où sa démarche, à laquelle fait écho, trois siècles plus tard, le mathématicien et philosophe anglais Clifford (1845-1879). Clifford affirme dans un ouvrage intitulé L’éthique de la croyance (Ethics of belief) que « c’est un tort, toujours, partout, et pour quiconque de croire quoi que ce soit sur la base d’une évidence insuffisante ». D’où ce que l’on nommera plus tard le principe de précaution et dont quelques catastrophes, comme celles du sang contaminé ou, dans un autre domaine, du pétrolier Erika, montrent le bien fondé.

Mais en même temps, qu’est-il possible de faire si on n’agit que dans la certitude absolue ? On risque fort d’être dans l’impossibilité, à terme, de faire quoi que ce soit. On peut donc admettre qu’il est nécessaire de croire (ce qui signifierait, dans le domaine religieux, se passer de preuves et non être dans l’incertitude), et admettre en même temps que ce n’est pas tout à fait rationnel. Comme le dit l’Ecossais David Hume (1711-1776), « La nature, par une nécessité absolue et incontrôlable, nous a déterminés à juger aussi bien qu’à respirer ou ressentir (…). La croyance est un acte de la part sensible, plutôt que de la part raisonnable de notre nature » (Hume, Traité de la nature humaine, p.183. Il conviendrait sans doute de faire une différence entre raisonnable et rationnel, ici). On pourrait ajouter que je suis bien obligé, dans la plupart des moments de la vie humaine, de faire confiance à l’organisation du monde extérieur. Je peux toujours être trompé, bien sûr, et le spectre du malin génie imaginé par Descartes hante les esprits et les productions littéraires et cinématographiques (voir par exemple The Truman show, 1998, de Peter Weir, avec Jim Carrey), mais il s’agit d’une infime probabilité, qui ne doit pas m’empêcher de vivre, même si je ne peux totalement l’exclure. La croyance semble donc être un effet immédiat de notre constitution ». Nous commençons par faire confiance aux adultes et ensuite, ensuite seulement, viennent les éléments de doute qui nous amènent à nous demander si la croyance n’est pas de la crédulité. Comme le dit Wittgenstein : « L’enfant apprend en croyant l’adulte. Le doute vient après la croyance. J’ai appris une masse de choses, je les ai admises par confiance en l’autorité d’êtres humains, puis au cours de mon expérience personnelle, nombre d’entre elles se sont trouvées confirmées ou infirmées ». (De la certitude, 160 et 161).

Paradoxalement, c’est l’existence du doute qui peut permettre de préciser ce qu’est la croyance. Je sais que je crois, et que les preuves sont d’un autre ordre. Cela explique l’irritation de Pascal devant l’entreprise de Descartes. Selon le témoignage du médecin de Pascal (Cité dans l’édition Sellier des Pensées, p.480), « Feu M. Pascal appelait la philosophie cartésienne le roman de la nature, semblable à peu près à l’histoire de don Quichotte ». Descartes est incertain, ce qui est un comble pour le philosophe dont l’objectif essentiel est de trouver la certitude mais, surtout, il est inutile parce que prouver l’existence de Dieu par un raisonnement, c’est manquer la nature réelle de la croyance. Si je crois, pense Pascal, c’est que je n’ai pas la possibilité d’établir par moi-même ce en quoi je crois et que je décide donc de me fier, de faire confiance, d’avoir foi en ce que je crois. C’est le cœur, qui n’est pas le sentiment passionnel qu’on pourra imaginer plus tard sous ce mot, mais la conviction intime qui se passe de démonstration, sans être insensé, autrement dit qui a « ses raisons que la raison ne connaît point ».

Il n’empêche que la crédulité existe, ne serait-ce que par le fait que les crédules sont abusés, et s’en aperçoivent parfois. C’est sans doute une bonne raison de préciser les contours de la croyance, car la crédulité est en quelque sorte, la croyance vue de l’autre côté, c’est-à-dire de celui qui considère que les preuves ne sont pas suffisantes et que l’acte de croire est abusif. La question ne se pose pas pour l’enfant, qui croit spontanément et ne peut pas faire autrement. Elle se pose pour l’adulte qui a subi l’épreuve du doute et a pu voir sa confiance compromise. A partir de là, on peut considérer que croire est un acte délibéré, qui dépasse la crédulité sans prétendre au savoir. La vie quotidienne semble être en partage constant entre les deux. Cela, dit, pour éviter la crédulité, peut-on aller jusqu’à se séparer de la croyance, autrement dit peut-on non seulement ne pas être crédule, au mauvais sens du terme, mais de plus ne pas croire ? C’est une autre façon d’aborder le problème, traitée dans la conférence suivante.