Prométhée, le retour ?

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé

On trouve essentiellement trois histoires différentes de Prométhée. La Théogonie d’Hésiode, au VIII° siècle avant notre ère ; le Prométhée enchaîné d’Eschyle (cinquième siècle av. J.C.), et un récit dans le Protagoras de Platon (texte en fin de résumé). Ils ne présentent pas le même déroulement, ni le même rapport aux Dieux. Prométhée donne le feu aux hommes dans la Théogonie, et il en est puni, mais les hommes le sont également (par Pandore). Prométhée enchaîné veut montrer, suivant les intentions de son auteur, le triomphe inéluctable de la justice divine dans les affaires humaines, mais n’est pas exempt de conflit avec les Dieux. Il contient par exemple cette exclamation qui impressionnera le jeune Marx : «  Je hais tous les Dieux, ils sont mes obligés, et par qui je subis un traitement inique ! ». Prométhée dit par ailleurs avoir installé chez les hommes des « aveugles espoirs », que l’on aura vite fait d’assimiler aux promesses de la technique. Dans le Protagoras, Prométhée demeure celui qui a donné le feu aux hommes, mais cet acte reste un vol, et les hommes ne disposent pas suffisamment de science politique pour pouvoir l’utiliser avec sagesse.

Prométhée est donc traité de façon très diverse, mais ce qui est en jeu reste la puissance des humains et la façon dont ils peuvent, ensemble, organiser cette puissance dans le cosmos. Cela explique que Prométhée subisse de nombreuses métamorphoses, au gré des intentions de ceux qui s’emparent du personnage. Pour les chrétiens Tertullien (152-222) et Saint Augustin (354-430), Prométhée est un dangereux rival de Dieu, et on doit préciser que « le Dieu unique qui a fondé toutes choses, qui a fait l’homme à partir de la terre, celui-ci est le vrai Prométhée ». A l’époque des Lumières, en revanche, Prométhée est la figure emblématique de la révolte des artistes et des philosophes et des artistes contre les autorités théologiques et religieuses (voir par exemple Pandore de Voltaire, 1710). Marx affirmera, pour sa part, que « Dans le calendrier philosophique, Prométhée occupe le premier rang parmi les saints et les martyrs » (dans sa dissertation de doctorat en 1841, La différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure). Auguste Comte placera d’ailleurs le nom de Prométhée au premier jour du premier mois de l’année du calendrier positiviste !

La forme la plus accomplie d’un Prométhée contemporain est le roman de Marie Shelley, Frankenstein (1818), dont le sous-titre, moins connu, est Le Prométhée moderne. Victor Frankenstein affirme que « La science a doté l’homme de pouvoirs que nous pouvons presque qualifier de créateurs, qui l’ont rendu capable de modifier les êtres qui l’entourent, et par ses expérimentations d’interroger puissamment la nature non seulement comme un étudiant qui cherche passivement à en comprendre les opérations, mais plutôt comme un maître actif avec ses instruments ». Il passe à l’acte en créant le monstre que l’on connaît, et qui sera l’inverse de la créature reconnaissante dont il rêvait. Le monstre s’adresse à Victor par une complainte qui ressemble à celle d’Adam dans le Paradis perdu de Milton (1667). « Jour maudit où j’ai reçu la vie ! Exécrable créateur ! Pourquoi avez-vous formé un monstre à ce point hideux que vous-même vous détourniez de moi avec dégoût ? (…) Souviens-toi que je suis ta créature ; je devrais être ton Adam, mais je suis plutôt l’ange déchu, que tu as privé de la félicité sans qu’il ait commis aucune faute ».

Dès lors, Prométhée n’est jamais loin des interrogations le plus contemporaines sur la scince moderne et les inquiétudes qu’elle peut susciter. En 1971, un 1.1 Buongiono notteCapturerapport de Jean-Jacques Salmon destiné à la Commission européenne est publié sous le titre Prométhée empêtré : la résistance au changement technique. Le titan marque la plume aussi celle du philosophe Hans Jonas (1903-1993), qui ouvre son livre Le principe responsabilité (1979) sur la remarque suivante : « Le Prométhée définitivement déchainé, auquel la science confère des forces jamais encore connues et à l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui ». Jusqu’au pape Jean-Paul II qui, dans la lettre encyclique de mars 1995, L’évangile de la vie, dénonce les nouvelles menaces qui pèsent sur la vie humaine, visant des pratiques qui sont autant « d’attentats à la dignité de l’être humain ». Il met surtout en cause un contexte culturel qui favorise « une sorte d’attitude prométhéenne de l’homme qui croit pouvoir ainsi s’ériger en maitre de la vie ». Le titan de la très païenne mythologie grecque hante donc la plume du souverain pontife aussi bien que celle des scientifiques et philosophes, plus de 2000 ans après les premiers récits.

Cela souligne le paradoxe de notre époque. Quand on veut évoquer les problèmes que pose l’action de l’homme sur la nature, ce sont des figures mythologiques ou littéraires (Frankenstein étant l’écho de Prométhée, et on pourrait en citer d’autres) qui se présentent. Gaston Bachelard avait pourtant prévenu dans le chapitre de La psychanalyse du feu (1938) intitulé « le complexe de Prométhée » : « Le complexe de Prométhée est le véritable complexe d’Œdipe de la vie intellectuelle ». L’expérience montre qu’il n’est pas facile, et peut-être pas possible de s’en débarrasser, et Bachelard lui-même réconciliera d’ailleurs ensuite la science et la poésie.

Que faire alors ? Faute de répondre définitivement à ce problème millénaire, on peut terminer par une image, précisément. L’homme créateur existe, mais il est toujours susceptible de se transformer en bête, et même en bête triomphante. C’est l’expression employée par Giordano Bruno (1548-1600), combattant l’astrologie, dans un ouvrage intitulé L’expulsion de la bête triomphante. Il y fait remarquer que le problème de l’ordre du ciel et des choses extérieures est d’abord au-dedans de nous. Il propose de :

« Mettre bon ordre dans le ciel qui est intellectuellement au-dedans de nous, et ensuite dans le ciel sensible qui corporellement se présente aux yeux. Enlevons du ciel de notre esprit l’ourse de la brutalité, le sagittaire de l’envie, le poulain de la frivolité, le chien de la médisance, la canicule de la flatterie. Si nous nettoyons ainsi notre habitation, si nous rendons ainsi neuf notre ciel, neuves seront les constellations et les influx, neuves les impressions, neuves les chances (…). Bienheureux serons-nous si nous faisons bonne culture de notre esprit ».

On connaît la suite. Ayant affirmé que la terre tournait autour du soleil, et refusé de se rétracter contrairement à Galilée trente ans plus tard, Giordano Bruno sera brûlé à Rome sur le Campo dei Fiori, le champ des fleurs. Comme remarque Dominique Lecourt, il se pourrait qu’il nous reste encore quelque bête triomphante à expulser.

Texte: Le mythe de Prométhée selon Platon.

Il fut jadis un temps où les Dieux existaient, mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre. Quand le moment de les amener à la lumière approcha, ils chargèrent Prométhée et Epiméthée de les pourvoir et d’attribuer à chacun des qualités appropriées. Mais Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser faire seul ce partage (…).

Cependant Epiméthée, qui n’était pas très réfléchi, avait, sans y prendre garde, dépensé pour les animaux toutes les facultés dont il disposait et il lui restait la race humaine à pourvoir, et il ne savait que faire. Dans cet embarras, Prométhée vient pour examiner le partage ; il voit les animaux bien pourvus, mais l’homme nu, sans chaussures, ni couvertures, ni armes, et le jour fixé approchait où il fallait l’amener du sein de la terre à la lumière. Alors Prométhée, ne sachant qu’imaginer pour donner à l’homme le moyen de se conserver, vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts avec le feu ; car sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile ; et il en fait présent à l’homme. L’homme eut ainsi la science propre à conserver sa vie ; mais il n’avait pas la science politique ; celle-ci se trouvait chez Zeus , et Prométhée n’avait plus le temps de pénétrer dans l’acropole que Zeus habite et où veillent d’ailleurs des gardes redoutables (…).

C’est ainsi que l’homme peut se procurer des ressources pour vivre. Dans la suite, Prométhée fut, dit-on, puni du larcin qu’il avait commis par la faute d’Epiméthée.

                                                                           Platon, Protagoras

Ouvrages cités :

Bachelard, Gaston, La psychanalyse du feu (1938).

Bruno, Giordano, L’expulsion de la bête triomphante.

Eschyle, Tragédies.

Hésiode, Théogonie.

Jean Paul II, Lettre encyclique (1995).

Jonas, Hans, Le principe responsabilité (1979).

Lecourt, Dominique, Prométhée, Faust, Frankenstein (1996).

Platon, Protagoras.

Shelley, Marie, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818).