Daratt saison sèche

de Mahamat-Saleh Haroun (2006).

Présenté le 8 mars 2013 par Pierre Pasquini, au pôle culturel de Sorgues, dans le cadre du ciné-philo.

A l’origine de Daratt, explique le réalisateur dans un entretien, il y a « cette réalité quotidienne que j’ai l’habitude de côtoyer. Une vie en fait hantée en 2.6.Darattpermanence par cette guerre civile qui dure maintenant depuis plus de quarante ans, et qui a vu beaucoup de victimes, silencieuses, à qui personne ne pense, parce qu’aucune justice n’a été rendue et que les bourreaux paradent en toute impunité. J’ai voulu tendre une sorte de miroir à toute la communauté tchadienne pour réfléchir sur cette violence qui traverse la société depuis si longtemps » (entretien disponible dans le bonus du DVD).

Mahamat-Saleh Haroun n’exagère pas quand il dit que sa vie est hantée en permanence par la guerre civile. Dix ans après la sortie de Daratt, il présente au festival de Cannes Hissène Habré, une tragédie tchadienne, dans lequel il se met à l’écoute des survivants du régime, à l’occasion du procès de l’ancien chef d’Etat. Il s’oriente dans ce travail vers une forme de documentaire, alors que Daratt s’oriente clairement vers la fiction. Il le fait dit-il dans l’entretien, pour présenter une « utopie », entre western et fable.

Ce n’est donc pas, malgré ce qu’il en dit, un miroir qu’il tend à la communauté tchadienne. Et ce n’est pas, de plus, une œuvre réservée à cette communauté, loin de là. C’est une fiction, avec ses parti-pris esthétiques et scénaristiques assumés. C’est aussi un événement profondément lié aux tumultes de la fin du XX° siècle, lors duquel les massacres et exactions de toutes sortes n’ont pas manqué, et pour lesquels il a fallu se demander, à chaque fois, à quelles conditions une vie commune pouvait encore être possible. Comment sortir de ce que le réalisateur appelle un « cycle infernal », tout en préservant les exigences de justice ? Il n’y a pas de réponse simple à cette tension permanente entre la nécessité de ne pas oublier, ni effacer ce qui s’est passé, et celle d’en finir avec le cycle infini de la violence. Le film ne donne pas de réponse, il nous fait entrer dans le problème sans didactisme, à travers une histoire fascinante.

Ce n’est pas par hasard si le film commence par un plan sur un homme aveugle, le grand-père d’Atim, qui écoute à la Radio la décision de la commission d’enquête de la commission justice et vérité de décréter « une amnistie générale sur l’ensemble du territoire ». C’est donc ce que l’on appellera ailleurs le point zéro, l’oubli officiel, insupportable pour les victimes et leurs proches, dont la souffrance n’est pas reconnue. Son grand-père remet alors à Atim l’arme qui appartenait à son propre père, et lui enjoint de le venger. « L’assassin de mon père n’a jamais été inquiété. Il vit en toute liberté » dit Atim en voix off. Daratt commence à la manière d’un western, genre dont Haroun reconnait l’influence, qui raconte en général les péripéties qui permettent au héros de retrouver le coupable, et s’achève lorsqu’il a réussi à se venger en le tuant.

2.7.Daratt

Ensuite, le film ne dit pas comment Atim a retrouvé Nassara, l’assassin de son père, mais s’intéresse à sa manière de l’approcher et à la relation complexe qui se noue entre eux. Nassara initie Atim au travail de boulangerie, et lui propose d’habiter chez lui. Ebranlé par cette proposition, il réfléchit à ce qui est en train de se passer et essaie d’y voir clair. La lumière (indépendamment du travail proprement technique dans le film) jouer un rôle symbolique important. Atim est chargé de sa mission par son grand-père aveugle. Avec un ami, il vole des ampoules et des néons pour les revendre au marché. Une scène dans la boulangerie est interrompue par une coupure de courant. La scène finale, enfin, est en quelque sorte aveugle, puisqu’elle repose sur des détonations dont Atim va détourner l’interprétation pour cacher à son grand-père le revirement qu’il a opéré. Le grand-père ne pourrait pas comprendre ce revirement mais Atim a conscience d’avoir commis un acte juste et, peut-être, de s’être débarrassé de l’ombre dont il parlait dans le film (« Tu connais l’histoire du type qui en a marre de son ombre et qui veut s’en débarrasser ? C’est un homme qu’on voit courir partout comme un fou. Chaque fois qu’il s’arrête, il se retourne et voit son ombre derrière lui. Un jour son ombre s’énerve et lui dit : Ecoute, inutile de te fatiguer, tu ne te débarrasseras de moi que le jour où tu auras accompli ta mission »).

La mission d’Atim est au fond celle de Mahamat-Saleh Haroun, et nous ne dirons pas, pour les lecteurs qui n’ont pas vu le film, quelle est la scène finale. On peut simplement remarquer qu’elle l’arrache au cycle infernal. Si Atim, comme le Sebastian des Neuf reines et Micol, dans Le jardin des Finzi-Contini, accède à l’âge adulte, c’est parce qu’il a pris une décision en pleine conscience et s’est enfin débarrassé de son ombre, bien qu’il n’ait vraisemblablement rien oublié.

Voir en complément le synopsis de la conférence Après les drames, la réconciliation, disponible dans le site Philosorgues.