Ida

De Pawel Pawlikowski (2013), avec Agata Trzebuchowska.

Présenté le 9 décembre 2016 par Pierre Pasquini, au pôle culturel de Sorgues, dans le cadre du ciné-philo.

Une grande œuvre, c’est la parfaite adéquation entre un récit, un univers et un style. C’est le cas de ce film. Le style, c’est un noir et blanc intense, blanc de la6.1.Ida neige, noir des forêts, gris de l’atmosphère générale. Style qui convient pour évoquer les souvenirs de cette période terrible, l’immédiat après-guerre en Pologne. Comme dans les grandes œuvres romanesques (de « Guerre et Paix » de Tolstoï aux « Thibault » de Roger Martin du Gard), les destins singuliers des personnes sont insérés dans l’histoire universelle. Ici, nous sommes en 1962, une orpheline, élevée dans un couvent, découvre, juste avant de prononcer ses vœux, qu’elle est de famille juive. Aidée par une tante, haut magistrat dans l’appareil stalinien de l’époque, si différente d’elle, elle part à la recherche de ses parents, tués comme Juifs dans une forêt avant la fin de la guerre. Wanda, la tante, qui semble d’abord hautaine et enfermée en elle-même, qui a envoyé à la potence tant d’« ennemis du peuple », a été en réalité brisée par un drame personnel plus bouleversant encore, la perte de son fils.

         Admirable de sobriété et de retenue, laissant entrevoir par un cadrage très précis comment ses personnages sont ballottés par l’Histoire, le film offre donc une réflexion dans de multiples directions : quel est le rapport de la Pologne à son histoire, si souvent enfouie dans l’oubli ? Comment trouver un sens à sa vie dans un monde si cruel, à quelles valeurs se raccrocher ? Ida, qui paraît pâlotte au début, va s’affronter à toutes ces questions, stimulée par sa tante. Elle prend le temps de découvrir le monde, de goûter un bref instant aux plaisirs de la musique, de la danse, de la séduction, de l’amour. Mais, tout bien pesé, elle remet son voile de religieuse et reprend le chemin du couvent. La vie extérieure, telle qu’elle a tenté de la vivre, ne la convainc pas, en particulier sur le fameux « Et après ? ».

Une parabole.

Ce film en noir et blanc est une parabole, où deux plans de signification se superposent, politique et moral. Le politique concerne la Pologne, son passé, la guerre, le sort des Juifs, la tyrannie communiste, et les ressentiments qui en découlent encore aujourd’hui. Le suicide de Wanda marque l’échec non seulement du communisme, mais du reniement par cette femme de ses propres origines, et l’impasse où l’ont conduite sa fuite en avant dans l’idéologie et le pouvoir ainsi que la tentative d’effacer la mort de son fils en se vengeant contre l‘Ancien Régime. On trouve là le plan moral. La superbe actrice qui joue ce rôle incarne parfaitement à la fois sa dureté (par exemple dans le rôle de tentatrice contre la vocation religieuse d’Ida) et sa faiblesse d’alcoolique qui s’abandonne vainement aux hommes. Le sort d’Ida, lui, pourrait être celui d’une pure victime de l’Histoire : élevée dans un couvent hors du monde, ignorante de ses origines, cette ignorante risque de devenir la dupe du mensonge qui l‘a sauvée. Fille et donc non circoncise, elle a pu pendant la guerre échapper au massacre, quitte à revêtir une identité qui n’était pas la sienne. Mais c’est son authenticité qui la sauve : elle entre véritablement dans la quête, et son couvent devient à la fin du film le lieu possible de sa liberté, une fois qu’elle a découvert le monde (celui des hommes et des femmes), l’histoire (son passé), et le drame que peut être toute vie (On aura des problèmes comme tout le monde).

Olivier Millet, dans un article de Foi et vie, interprète la dernière image nous la montrant sur le chemin du couvent, non plus de dos, comme lors de son premier retour, mais de face, comme une illustration de sa décision d’affronter son destin. Elle sait où elle va, d’un pas décidé, parce qu’elle est devenue libre, maintenant qu’elle a perdu son innocence. Il y voit une histoire politique et spirituelle qui montre de manière symbolique comment une nouvelle Pologne peut naître qui ne soit ni dans le déni ni dans la mémoire morose du ressentiment. Nous verrons que cette dernière séquence peut être interprétée très différemment.

Le voyage et les tentations.

6.4.IdaSi le voyage s’affirme comme une impossible rédemption pour Wanda qui ne pourra supporter son rejet d’elle-même et son dégoût corollaire du monde, il apparaît comme une suite d’obstacles à la foi – et à la liberté – d’Ida. « Que signifient la chasteté et la réclusion monastique si tu n’éprouves pas la mortification de la privation ? », lui demande en substance sa tante. Quelle valeur a le sacrifice quand on ignore tout de l’existence ?

Chaque rencontre ou vérité à laquelle Ida est confrontée fait l’objet d’un possible renoncement à sa croyance. Elle doit tour à tour refuser :

la tentation de ses origines juives,

Le mouvement de colère contre l’antisémitisme,

L’appel du monde et de la chair.

Chaque arrêt (ou station) dans son voyage représente une étape supplémentaire vers la connaissance de soi, une épreuve dans son initiation à la vie dont sa tante Wanda est la courroie de transmission. Sans aucune connotation religieuse évidemment, Wanda voit aussi le voyage comme un moyen de se racheter, une mission qu’elle se donne pour sauver Ida de ce qu’elle estime être une erreur, un acte irrationnel. Son échec scellera son destin et servira d’élément déclencheur à son suicide, à son propre renoncement.

Ida, dans un registre moins funeste, semble elle-même tentée de faire le pas que souhaitait Wanda quand elle tombe l’uniforme de religieuse pour rejoindre son beau saxophoniste. La boîte de jazz où elle se retrouve avec sa tante lui laisse entrevoir une autre vie possible. Les corps sont soudain plus beaux, plus désirables. La musique enivre, l’alcool étourdit, le cœur bat plus vite. Ida connaît le sexe avec son musicien, le jeu de la séduction, le plaisir de l’amour. Mais, avec le jour après la nuit, revient la réalité. Les rêves et les sensations s’évanouissent. Ida n’en retient rien.

Trop artificiels ? Trop fugaces ? Ils ne laissent aucune empreinte sur elle. Comme les cigarettes que Wanda grille les unes après les autres, tout part en fumée. Après les sourires, Ida retrouve son visage impavide et prend le chemin du retour vers le couvent, court se mettre à son ombre. Comme si elle choisissait de ne retenir de son expérience des plaisirs que l’après. Le goût amer de leur disparition, la seule mélancolie du jazz de John Coltrane, les seuls fardeaux du monde... Sourde à ce que la vie, l’amour et la musique (parfois réunis) promettent de beau, de sensuel, d’envoûtant. Taiseuse, Ida dit peu, donne peu au fond. Spectatrice davantage qu’actrice du monde, elle écoute et regarde. Que voit-elle ? Qu’entend-elle ? Que ressent-elle ? Éclairée par ce que sa courte expérience de liberté lui aura permis d’entrevoir, Ida garde les yeux grands fermés sur la vie.

Immanence et transcendance : Et après ?

Le saxophoniste lui offre l’amour, la vie domestique, la satisfaction. Avec sa question répétée, « et puis ? », Ida pousse à sa limite la question « qu’est-ce qui fait qu’une telle vie vaut la peine d’être vécue ? ». Son amoureux est dans une impasse. Il n’est pas facile de savoir quelle réponse peut être donnée quand la demande de justification est poussée aussi loin. Nous voyons Ida rejeter une vie d’engagement matériel dans le monde et choisir en revanche une autre forme d’engagement. Elle n’explique pas son choix. La réponse de son amoureux « la vie », est le dernier mot du film, suivi seulement de la musique de Bach. Au contraire de la façon dont Olivier Millet, cité plus haut, perçoit les dernières images, la philosophe Ursula Coope, (dans le site internet du Guardian, « I watch therefore I am : seven movies that teach us key philosophy lessons), trouve qu’Ida marche lourdement (trudges) vers le couvent, contre le sens de circulation. Nous aurions tort de nous demander si un choix ultime de cette sorte peut être complètement expliqué ou justifié. Peut-il y avoir une dernière réponse à la question d’Ida : « et puis ? », et si oui, quelle forme une telle réponse peut-elle prendre ? C’est toute la richesse du film de laisser ouverte la réponse.

La mise en scène : Une image.

     Le film est aussi un bel hommage à l’art de Robert Bresson. Admirable d’économie de moyens, jamais psychologique, la réalisation montre tout, autant par les silences que par les dialogues économes et suggestifs, par les admirables effets de cadrage, par l’enchaînement des scènes et des plans qui racontent une véritable histoire à rebondissement mais avec l’épure d’une fable, par le naturel justement stylisé du jeu des acteurs, et par les suggestions de la lumière et de l’obscurité. On peut enfin s’attarder sur les choix du réalisateur, et en particulier les plans fixes, qui refusent toute dramatisation pour laisser face à face le spectateur et ce qu’est en train de vivre -censé vivre- le personnage.

6.2.IdaL’image de la croisée des chemins en est un très fort exemple. Sur les traces de son passé familial, Ida demande à sa tante d’arrêter son véhicule pour pouvoir se recueillir au pied d’un calvaire situé au bord de la route. La novice se tient maintenant à genoux, les mains jointes, le corps tourné vers le petit monument. Alentour, morne plaine : des champs en labour, en repos hivernal. Une ligne d’arbres occupe le fond dans l’horizon brumeux. Dominant les deux tiers de l’image, le ciel immense et laiteux est rejoint par un arbre, grande figure verticale à gauche du cadre, qui avec le calvaire et le corps droit d’Ida communient dans la même ascension. Debout également, en retrait derrière elle dans le croisement des routes où stationne la voiture, sa juge de tante qui la jauge, l’attend en silence. Elle s’inscrit dans une autre verticalité un peu nonchalante, à distance respectueuse, spectatrice intriguée (interdite) de ce besoin urgent de prière, de cet appel pressant au spirituel. Le graphisme simplifié de l’image met en évidence un jeu de lignes horizontales et verticales qui se croisent et s’opposent selon la dichotomie du terrestre et du céleste, du spirituel et du charnel. Selon le conflit, ou le choix, auquel Ida doit faire face, l’arbre aux nombreuses ramifications situé devant elle et l’embranchement où elle se trouve le résument et le symbolisent ici. L’image, à valeur iconique, traduit parfaitement les enjeux plastiques et dramatiques du film. L’espace est dépouillé, tendu par une géométrie stricte, baigné dans une lumière pâle, irradiante, venue d’en haut. La définition un peu glaçante de l’image (due au support numérique) et le noir et blanc en célèbrent l’épure –le pur- en accord eux aussi avec l’esprit qui en constitue le cadre.

La géographie du lieu est travaillée par la soustraction. Cependant, la palette de gris tendres adoucit les contours, combat ce que l’image peut avoir de sévère, de désolé. Comme elle, l’arbre apaise, tandis que le vide et la blancheur du ciel, comme manifestation directe de la transcendance, écrasent et inquiètent. Les personnages apparaissent noyés, perdus dans l’immensité du paysage dont la profondeur, la nudité va à l’infini (même fonction pour les nombreux décadrages utilisés au cours du film). La soustraction est à voir comme le supplément d’âme de l’image et de la mise en scène du film que Pawlikowski bâtit sur « une dialectique du concret et de l’abstrait », pour citer André Bazin quand il parle du cinéma de Robert Bresson. Sa stylisation n’est pas abstraction du symbole. Sa rigueur graphique et sa sobriété chromatique répondent à l’âpre cheminement de l’héroïne, à son difficile apprentissage vers la connaissance de soi. Et c’est précisément parce qu’elle

se sent perdre pied, égarée dans ce qui ressemble souvent à un chemin de croix, qu’Ida s’arrête pour nourrir sa foi, reprendre souffle et courage, trouver le repère nécessaire pour prolonger le voyage. Voyage qui se situe à un carrefour de son existence, entre un avenir de nonne vers lequel elle s’oriente, un roman familial vers lequel elle se dirige, et un présent incarné par sa tante (dévoyée) qui, croisant un moment sa route, constitue le véhicule de tous les possibles. La circulation des regards, la disposition des corps dans l’espace et le lieu symbolique de la scène sont, ici réunis dans le même cadre, les principaux motifs d’une dramaturgie toute entière fondée sur la question du choix et du sacrifice.