Les Neuf reines

de Fabian Bielinsky (2000), avec Ricardo Darin.

Présenté le 3 mai 2013 par Pierre Pasquini, au pôle culturel de Sorgues, dans le cadre du Ciné-Philo.

« Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter (…). L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et humiliation, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur ».

Ce texte de Pascal, extrait des Pensées, pourrait être une bonne illustration de l’univers décrit dans Les Neuf Reines. On est dans l’univers du simulacre2.4.Neuf reines trompeur, dès le début. Rien n’est ce qu’il parait être. Le pistolet est en plastique, le policier qui intervient au moment où l’arnaque est démasquée est en fait un futur complice, mais celui qu’il prétend arrêter ne comprend pas totalement ce qui lui arrive. Chacun joue un rôle déconcertant et complexe. Ainsi, lors d’une scène dans les toilettes de l’hôtel, le policier qui intervient est un vrai policier qui joue au faux policier, dans une construction particulièrement ingénieuse, qui pourrait faire penser au malin génie, cet être puissant et rusé que Descartes imagine dans la première des Méditations métaphysiques.

Dans cet univers très tendu, à la limite de la paranoia (dans une des scènes du film, Marcos, interprété par Ricardo Darin, décrit la ville comme une véritable jungle, aux dangers permanents), la confiance repose paradoxalement sur la méfiance. C’est parce que l’arnaqueur prend mille précautions pour s’assurer de la fiabilité de ses complices qu’il est crédible en tant que tel. En sortant de voir Sandler, qui a proposé l’escroquerie portant sur les « Neuf Reines », Juan (qui s’appelle en fait Sebastian, et à qui Marcos a donné ce nom au moment où il l’a « embauché ») se méfie devant Marcos, et doute de la fiabilité de l’entreprise. Une adhésion trop rapide serait suspecte. Le jeu est risqué, mais il faut toujours se tenir à la limite de la méfiance et de la rupture pour susciter la confiance. D’où la nécessité de compromis permanents, qui font avancer des situations par définition incertaines : Il y a une quinzaine de négociations dans le film, entre les différents protagonistes.

Mais cet univers empreint de tromperie permanente n’est pas dénué de sentiments moraux. Juan est chagriné par la manière dont Marcos se comporte avec une vieille dame, au début de son « initiation » aux arnaques (qui sont d’ailleurs authentiques, elles ; Bielinsky a enquêté à ce sujet). Il est choqué de la façon dont le même Marcos s’abat sur Sandler, comme un vautour sur sa proie. Après la dernière scène, celle de la nuit, Valeria est elle aussi triste de découvrir (même si elle s’en doutait) que son frère irait jusque-là.

Cette connotation morale tempère la noirceur de l’univers de tromperie qui structure le film. Une arnaque aussi gigantesque, impliquant de nombreux protagonistes, repose sur un ressort fondamental qui n’est pas financier, même si la somme en jeu n’est pas négligeable. Il s’agit de vengeance plus que de justice, bien sûr, mais la première tromperie est celle qui affecte les êtres les plus proches, et qui en parait encore moins excusable. De ce point de vue, une des formes de la machination aboutit à la destruction de l’image que le jeune frère de Marcos pouvait avoir de lui, et c’est sans doute un des coups les plus terribles qui pouvaient lui être porté : une atteinte à l’apparence de dignité qu’il voulait maintenir.

Dans quel type de société peut-elle exister ? La fin du film la place sur un plan politique qui, pour être rapidement montré, n’en est pas moins bien réel : l’arnaque principale du film n’est qu’une « petite » arnaque, une goutte d’eau dans l’océan de la grande arnaque dont est victime l’Argentine à ce moment-là. Le film plonge alors brièvement, mais intensément dans l’histoire du pays. L’épisode final, que l’on attend comme un retour dans une communauté où la confiance mutuelle peut être maintenue ne va pas manquer, pour autant de nous réserver un dernière surprise. Si on pouvait penser que Juan, redevenu Sebastian, revient à la sincérité, il n’en est rien. Il a du mal à quitter cet univers qu’il a côtoyé avec son père.

Le lecteur de ces réflexions n’aura pas manqué de remarquer qu’elles ne contiennent aucun élément permettant de suivre, et de deviner la trame du film. C’est volontaire, à l’intention de ceux qui ne l’auraient pas encore vu, et qui comprendront aisément pourquoi aux dernières images ! On peut ajouter, sur un autre plan, que ce film a une continuité thématique avec les deux autres films de la saison 2012-2013, qui décrivent chacun à leur manière le passage à l’âge adulte. Dans Le jardin des Finzi-Contini, c’est l’évolution des rapports avec Micol qui joue ce rôle. Dans Darat saison sèche, c’est la décision du héros de ne pas tuer l’assassin de son père qui est le moment décisif. Il y a un moment de cet ordre dans Les Neuf Reines. Dans le métro, au jeune mendiant qui lui demande quelque chose, Sebastian propose un choix entre un billet et la petite voiture qui lui rappelle son enfance. L’enfant choisit bien sûr le billet mais Sebastian le rappelle, et lui donne également la voiture. C’est une façon très symbolique de se séparer de son enfance. Les trois films de cette saison sont, d’une certaine manière, autant de façons très différentes, mais aussi fortes les unes que les autres, de le faire.

2.5.Neuf reines