Le jardin des Finzi-Contini

de Vittorio de Sica (1970), avec Dominique Sanda, Lino Capolicchio et Helmut Berger.

Présenté le 7 décembre 2012 par Pierre Pasquini, au pôle culturel de Sorgues, dans le cadre du ciné-philo.

Le film est inspiré du roman éponyme de Giorgio Bassani, paru en 1962. Le roman de Bassani commence par une visite à la nécropole étrusque de Cerveteri, et2.3.Le jardin des Finzi Contini c’est lors de cette visite que le souvenir du jardin des Finzi-Contini s’impose à l’esprit et au cœur du héros du roman. A la vue des tombes, le narrateur se rappelle le jardin de cette famille juive ferraraise disparue durant la Shoah. C’est à partir de là que commence la narration de l’entrée progressive dans le jardin, avant les événements tragiques.

A travers la description d’un lieu de perfection, Bassani tente de reconstruire une période unique, celle d’un univers fragile et précieux où les juifs italiens ne connaissaient pas encore la persécution. Le bonheur vécu dans le jardin devient la parabole de moments privilégiés, d’un âge d’or, avant que la tragédie et la barbarie nazie ne détruisent ce microcosme.

Le livre n’est pas exempt, en toile de fond, d’un contexte social et politique qui se révèle de plus en plus prégnant. Il montre, en particulier, les illusions de la bourgeoisie juive italienne qui pense être plus à l’abri dans l’Italie de Mussolini que dans l’Allemagne de Hitler.

C’est ce problème qui constitue clairement, et de façon décalée par rapport au livre, le point de départ du film. Si la première scène montre la grande familiarité de Micol (Dominique Sanda) et Giorgio (Lino Cappolicchio, le narrateur dans le roman), elle est aussitôtsuivie par un repas de famille chez Giorgio, lors duquel le père lui reproche sa familiarité avec les Finzi-Contini, supposés créer dans leur propriété et leur jardin un véritable « ghetto ». Or les juifs, pour le père, ont toujours leur place dans la société italienne, ce dont les Finzi-Contini ne tiennent pas compte. Il est d’ailleurs inscrit au parti fasciste, et convaincu que le régime ne créera pas de discrimination. Or, Giorgio vient de lire dans le journal que les enfants juifs sont désormais interdits d’école (décret du 5 septembre 1938) et que les mariages mixtes sont interdits (décret du 17 novembre 1938, le film les associe dans la même journée, ou du moins dans la même publication dans le journal régional). Il donne à lire ces nouvelles à son père et se retire de la pièce.

2.2 Finzi Rossetti blessed damozelLe film renverse en quelque sorte la structure profonde du livre. Dans le livre, comme le montre bien Sophie Nezri-Dufour, le jardin est un symbole de paradis, de connaissance et de révélation, mais aussi d’enfer, de douleur et d’initiation. Ce jardin et la traversée effectuée par Giorgio est imprégnée à la fois de sa rencontre avec les êtres humains, et des impressions profondes faites par l’environnement et le paysage qu’offre le jardin. « Ainsi, à travers la description d’un lieu de perfection, Bassani tente de reconstruire l’instant d’une saison, d’une période unique où tout était encore possible (…). Le bonheur vécu dans le jardin devient ainsi la parabole, dans l’espace et dans le temps, d’un instant privilégié, d’une enfance humaine, d’un âge d’or, avant que la tragédie ne détruise ce microcosme précieux et éphémère »

La tonalité du film d’entrée, est donc différente de celle du livre. Le livre est centrée sur la traversée, dans l’espace et dans le temps, d’un jardin qui est aussi un mausolée, et la démarche du narrateur, passant d’une vision paradisiaque à la description d’un enfer, fait penser à celle de Dante. La première apparition de Micol, dans le livre, peut être rattachée au poème et au tableau de Dante Gabriel Rossetti, la « blessed Damozel ». Elle amène, avec d’autres allusions littéraires, le personnage dans un monde de fables, malgré la présence du contexte historique. De nombreux détails (les arbres, le gardien, le chien,…) se rattachent à des éléments mythologiques reconnaissables. La tragédie historique est ainsi placée dans un cadre qu’il serait pourtant exagéré de dire atemporel, car le livre reste bien ancré dans l’histoire de Ferrare et de sa communauté juive, mais dont le style porte néanmoins bien au-delà d’un récit précisément situé.

Le film prend en quelque sorte la position inverse. Le cadre, présent dès les premières images, est celui d’un conflit politique, et la relation entre Micol et Giorgo, qui est pour ce dernier un véritable parcours initiatique, est marquée du début à la fin par le contexte social et politique. Cette transformation est due en partie aux préoccupations très différentes de Bassani et De Sica au moment de la réalisation de leurs œuvres. Elle est également due à l’amplification, dans les années soixante, de la mémoire de la Shoah. Le livre, de ce point de vue, constitue une étape importante sur laquelle le film peut s’appuyer. On peut également penser que cette transformation est due aux spécificités du cinéma et à la personnalité des acteurs qui, malgré le titre centré sur le jardin, sont au cœur du récit. Le film, par son succès, a rejailli sur le livre qui a connu une seconde diffusion, plus importante que la première. En fait, De Sica a peut-être réussi à extraire l’essence même du livre, sans le suivre littéralement, comme l’annonce le générique de début. Plus que d’adaptation, on pourrait parler de participation, au sens platonicien du terme. Le film participe du livre et le livre, pour ceux qui ont vu le film, participe maintenant du film. La question de la fidélité ne peut pas se poser en termes de comparaison « séquence par séquence », ou de sauvegarde de l’esprit de l’œuvre d’origine. Le livre, de toute évidence, n’est pas seulement un prétexte, et n’est pas un guide pour le scénariste. Le réalisateur s’en empare et le transforme à l’intérieur de son univers. Nous avons ainsi deux œuvres qui se répondent et, qui, tout en participant de l’histoire de leurs auteurs, histoire personnelle, artistique et historique, participent aussi de l’histoire du lecteur, et du spectateur.

La fin du film témoigne de sa proximité au livre. Le narrateur se demandait, en écho à la visite du cimetière étrusque, si les Finzi-Contini avaient trouvé une sépulture, quelle qu’elle soit, et la leur donnait en même temps par son récit. Les dernières images du film, incontestablement, réussissent à donner, avec justesse et sensibilité, une dimension à leur histoire qui constitue à nouveau la plus belle des sépultures.

2.1.FinziA consulter :

Sophie Nezri-Dufour, « La symbolique du jardin dans Il giardino dei Finzi-Contini », dans la revue Italies, N°8, 2004, pp299-323.