Nebraska

D’alexander Payne (2014), avec Bruce Dern et Will Forte.

Présenté le 4 mars 2016 par Pierre Pasquini, au pôle culturel de Sorgues, dans le cadre du ciné-philo.

Le titre

La présentation de Nebraka est l’occasion d’une réflexion sur les titres et leur traduction. Au moment du choix du titre d’un film, on décide de quel côté va se porter a priori l’attention du spectateur potentiel. Ce choix est important. On le voit avec les traductions des titres, quand elles existent, c’est-à-dire avant la mode du maintien du titre original –le plus souvent en anglais- qui oblige à des choix mondialisés et élimine le problème de la traduction. Souvent, la traduction5.2.Nebraska n’est pas faite mot à mot. Elle rend l’idée en changeant les termes, plus adaptés à d’autres cultures. C’est ainsi que Vertigo devient Sueurs froides. La transformation peut être légère, comme dans Ladri di biciclette devenu Le voleur de bicyclette, et non les voleurs (De Sica, 1948). Mais ce détail n’est pas sans conséquence, car on passe du phénomène social à une focalisation sur le personnage principal. Parfois la formulation est reprise telle quelle, malgré son originalité. Si le film a du succès, l’expression déborde alors le film, comme avec Femmes au bord d la crise de nerfs (Mujeres al borde de un ataque de nervios, Almodovar, 1989).

Il arrive que les titres de certains films aient des références littéraires ou populaires précises, difficiles à faire passer d’une société à l’autre. Splendor in the grass (Kazan, 1961), a un titre pris dans un poème de William Wordsworth (Ode : Intimations of immortality), de nature très romantique. Il était difficile de traduire par « Splendeur dans l’herbe », ce que la version espagnole a pourtant fait. La fièvre dans le sang a une toute autre tonalité. C’est une autre vision du film. Le film de Ken Loach The wind that shakes the Barley (2006, «littéralement, « le vent qui agite l’orge », vers d’un poème de Robert Dwyer Joyce) pouvait lui aussi difficilement être traduit tel quel, mais en revanche Le vent se lève montre un effort assez réussi pour traduire l’idée de révolte qui s’amplifie. Sans parler d’un film déjà vu dans ce ciné philo, Les ailes du désir (Wenders) qui s’appelait Le ciel au-dessus de Berlin (Der Himmel uber Berlin), ce qui n’est vraiment pas pareil.

Le titre d’un film peut donc orienter le regard et, du même coup le sens du film. C’est caractéristique, ici, avec Nebraska. Le cinéma n’est pas avare de films dont le titre est le nom d’un Etat américain. On pense d’abord aux westerns, bien sûr. Arizona (Wesley Ruggles, 1940), se passe à Tucson. Texas (George Marshall, 1941) est un western classique. New Mexico est le premier film de Sam Peckinpah (1961), qui a fait mieux après, mais le titre original est The Deadly Companions . Colorado est un western italien de Sergio Sollima (1966), mais le titre original est La resa dei conti. Le nom des Etats est donc porteur pour les westerns. Il se déplace ensuite vers d’autres évocations. Nevada est un film de Gary Tieche (1997), racontant l’histoire d’une femme ayant quitté son foyer, dans l’Idaho, et se retrouvant à Sylver city. La Californie (Jacques Fieschi, 2005, avec Nathalie Baye) se passe sur la côte d’azur (mais la Californie a donné bien d’autres films: California dream, California hotel, California man…)

Avec Nebraska, on a un mixte de métaphore et de réalité locale. La métaphore, d’abord. Le Nebraska, d’une certaine manière, c’est la Californie pour Woody Grant (interprété par Bruce Dem). La Californie au sens où nous pouvons aussi dire de quelque chose que c’est le Pérou, c’est-à-dire une montagne d’or. Et c’est bien de cela qu’il s’agit pour lui. Un million de dollars est une somme qu’il peut à peine concevoir, et qui se trouve dans le Nebraska, siège de la compagnie organisatrice du jeu qu’il pense avoir gagné. Il en est persuadé. Il est donc dans la position des chercheurs d’or, à la différence qu’il n’aura rien à creuser, simplement à se déplacer avec le papier qui contient toute cette valeur et qui concentre l’objectif de sa vie. Un objectif qui ne l’amène pas à rêver à ce qu’il fera de cette somme, car finalement il n’imagine que l’utilisation d’une partie infime, mais qui lui donne un but et lui confèrera un tout autre statut. Dans les premières images, quand il dit au policier qu’il va au Nebraska, c’est ce lieu fantastique qu’il a en tête. Le policier, qui intervient au début du film, lui, a tout naturellement le Nebraska réel, vers lequel le vieil homme ne peut pas se rendre à pied. C’est pourquoi il le ramene chez lui.

Le Nebraska est donc une espèce d’El dorado pour Woody Grant, mais il est aussi une grande partie de son passé puisqu’il y est né et y a encore de la famille. Il ne fait aucun doute que le croisement des deux lui procure une certaine satisfaction, même s’il ne se l’avoue pas. Le Nebraka est un lieu où il n’a pas eu que des bonnes expériences, où il a beaucoup bu, et où se trouve un compresseur qu’on ne lui a toujours pas rendu et sur lequel il fait une fixation. Voilà qu’il a l’occasion d’y ajouter un gain spectaculaire. Dans cet Etat qui est l’un des plus pauvres des Etats Unis, Woody imagine sans doute, même si c’est assez confusément, l’impression que peut faire son passage en nouveau riche. Dans un raccourci saisissant, en tout cas, Nebraska est à la fois son passé et son futur, ce dont il vient et ce où il va et rien ne pourra l’empêcher d’y aller, contre tout calcul raisonnable.

Ce qui tombe bien, car le caractère déraisonnable de l’entreprise saute aux yeux de toute sa famille, qui le voit en maison de retraite (« home »…) plutôt que sur les routes. Mais rien n’y fait et c’est son fils, lui-même en période de doute sur son existence (son métier, son ex-femme), qui se décide à l’accompagner, alors qu’ils ne s’accordent pas vraiment. Mais quelque chose le pousse lui aussi à le faire.

Le désir de reconnaissance.

Il finit donc par accepter de l’accompagner, dans un road movie, qui s’arrête pour une pause décisive à la ville d’Hawthorne, où se trouve sa famille. C’est là que contre toute attente, et malgré, ou à cause de leur caractère profondément contradictoire, le désir du père et celui du fils vont finalement se composer. Le désir du fils, David (interprété par Will Forte), comme il le dit à la fin, et comme le réalisateur le fait sentir par des touches très subtiles, est de passer enfin un moment en tête à tête avec son père. Elle se fait au prix d’une consommation d’alcool et de confrontations désagréables avec des cousins splendidement muets pour l’essentiel, ne parlant que de temps de trajet pour se moquer de lui. David n’avait sans doute pas prévu, que les discussions avec son père seraient perturbées par l’intervention de sa famille. S’y ajoute celle de sa mère, après l’arrivée de cette dernière, et des habitants de la ville, et en particulier d’Ed Pegram, l’ancien associé et l’homme au compresseur. Ces interventions, toutefois, permettent de dessiner une personne qu’il ne connaissait pas, et de la découvrir. Elles sont un moteur de leur relation. Le père idéal qu’il voulait retrouver s’efface par force devant le père réel, mais ce père réel s’avère attachant et, malgré les tumultes que crée cette découverte, elle lui procure une réelle satisfaction. Le père prend enfin sa place, et David peut enfin trouver la sienne.

Mais il le fait au prix d’une énorme contrariété, quand Woody révèle aux clients du bar ce qu’il est venu faire, profitant d’un passage aux toilettes de son fils, qui lui avait pourtant dit de se taire. Mais comment pouvait-il se taire ? Sous son aspect neutre et sans relief, il savait très bien la déflagration que la nouvelle de son gain allait produire, et il avait envie de la produire, malgré son aspect impassible. Dans l’immédiat, il paie sa tournée et tout va bien. La suite, comme on pouvait s’en douter, est plus complexe. Il est être tiraillé entre sa certitude d’avoir gagné, et les efforts de ses fils pour montrer qu’il n’en est rien. De plus, comme dans toutes les théories du complot, les dénégations des fils renforcent la croyance des habitants et de la famille. Puisqu’ils s’acharnent à dire que le déplacement est sans objet, et que ce gain est une chimère, c’est bien la preuve qu’il y a quelque chose de réel, d’autant plus que l’attitude de Woody va dans ce sens. Trop naïf pour se dissimuler, il se laisse applaudir, et continue à vouloir aller chercher son gain. Alors évidemment il attire les rapaces de toutes sortes qui fondent sur les gagnants. la fin de la réunion de famille est un épisode cruel, suivi d’un acte de violence qui reste modéré dans ses effets mais dont la cruauté, derrière la modération de la mise en scène, reste profonde. Pour de l’argent, les neveux sont prêts à faire n’importe quoi, y compris le pire. Ils le font et découvrent le pot aux roses. Le papier n’a aucune valeur.

Après la gloire, c’est donc l’humiliation. On sait maintenant que le papier ne vaut rien, et Woody redevient ce qu’il était au départ, un pauvre vieil homme perdu dans une illusion sans lendemain, objet des moqueries les plus sordides. C’est à ce moment que se situe le retournement.

Quand Woody vient récupérer son papier, on sent tout d’abord un changement d’attitude des clients du bar. De la joie moqueuse -et mauvaise- qu’ils manifestaient, on passe à un silence mêlé de compassion mais aussi d’une certaine incertitude, visible dans le regard de Ed. Woody reprend le papier volé par les cousins et le replie soigneusement, comme s’il avait une valeur réelle. Bluff, illusion persistante ou réalité ? On sent le doute s’installer. La réalité revient en force avec David qui, après un face à face muet, se décide à faire le geste libérateur dont il avait envie. Il frappe Ed, se faisant du bien, mentalement, et du mal physiquement (il n’a manifestement pas l’habitude d’envoyer des coups).5.5.Nebraska

 

Le jeu avec les illusions

La suite est en partie prévisible. La visite au bureau des jeux, lieu anonyme et sans âme, révèle définitivement et sans appel à Woddy qu’il a couru après une chimère. Il ne lui reste qu’une casquette le désignant dérisoirement comme Winner. Dans ses illusions, et avec un décalage d’âge et de mentalité, ainsi que le fait qu’il ne fait pas le voyage seul, Woody a quelque chose de commun avec Maria dans Istorias minimas : La même croyance dans l’événement exceptionnel qui va rompre le quotidien. C’est une illusion dans les deux cas. Le studio de télévision locale d’Istorias minimas est aussi banal que l’officine de jeux. Dans les deux cas, cette illusion produit une réalité propre. Maria rentre souriante, finalement, avec sa trousse de maquillage et le souvenir d’un moment exceptionnel. Woody ne sourit pas, mais son fils lui offre –et s’offre- un moment exceptionnel de reconnaissance et aussi de vengeance, dans cette ville du Nebraska qui l’a glorifié avant de se moquer de lui. On peut facilement imaginer qu’il va y devenir un personnage de légende. On racontera pendant longtemps, à Hawthorme, qu’on s’est fait avoir par ce rusé Woody, dont on se moquait parce qu’il croyait avoir gagné, alors qu’il avait vraiment gagné. On imagine les sentiments des cousins, de Ed, mais aussi des personnages plus sympathiques que sa fortune aura pu réjouir. On imagine également le retour dans la famille, et le rapport différent qu’il pourra avoir avec ses fils et peut-être avec sa femme. Nebraska, pour lui et pour eux, ne sera plus le nom d’une illusion perdue, mais de la traversée lente et glorieuse d’une rue, lors de laquelle Woody acquiert définitivement une autre stature. Cela valait bien l’achat d’un pick-up et d’un compresseur sans doute inutile. Cela prouve s’il le fallait, que les objets n’ont pas seulement une utilité technique. Ce compresseur, qui ne fonctionnera peut-être plus jamais, a été utile seulement une minute, comme objet de démonstration. Cette minute était capitale.

Le road movie.

Après Sideways (2005), Alexander Payne a longtemps attendu avant de réaliser un second road movie. Cette attente transforme sans doute le projet, car le voyage est ponctué fortement par l’arrêt dans la ville de Hawthorne, et surtout par le fait que Woody et David y retournent, pour boucler l’histoire dans des dernières images d’une grande densité. La traversée de la rue principale est la construction d’une illusion pour les habitants du village, réplique de l’illusion que s’était faite Woody, et qui a pris fin. C’est une remontée dans l’estime des habitants, fondée sur cette illusion produite et sur l’illusion perdue. Mais c’est aussi une construction, ou une révélation, de l’estime mutuelle du père et du fils, bien réelles celles-là. « Nebraska », pour eux, ce sera les deux. C’est le privilège du cinéma que de pouvoir montrer, en quelques images et sans aucun mot, cet entrecroisement subtil de la réalité et de l’illusion.