Little miss Sunshine

de Jonathan Dayton et Valerie Faris (2006).

Présenté le 24 février 2012 par Pierre Pasquini, au pôle culturel de Sorgues, dans le cadre du ciné-philo.

« Gagner », c’est l’obsession contemporaine, accompagnée logiquement de l’inquiétude de se trouver de l’autre côté, du côté des perdants, c’est-à-dire -et ce n’est1.3. Little pas un hasard si on le dit souvent par un mot anglo-américain- des loosers. D’où la recherche des moyens, voire des recettes permettant de se situer du bon côté et, puisqu’il y a une demande il y a forcément une offre, des manuels, stages, et guides proposant le moyen de se situer du côté des vainqueurs, des gagnants.

Qui propose ces recettes ? Des gagnants désireux de partager leur compétence seraient évidemment les mieux à même de remplir cette tâche, mais on est d’emblée soupçonneux. S’ils sont vraiment gagnants, et si ce n’est pas par une chance indépendante de leur personnalité, quelle est la motivation qui les pousse à vouloir partager leur savoir-gagner, sachant que le nombre des gagnants ne peut être indéfiniment multiplié, car comme dans tous les jeux, il faut des perdants ? Deux possibilités : une extraordinaire générosité, ou une banale imposture. Si c’est de la générosité, le gagnant qui partage son savoir ne va évidemment pas le monnayer. Il gagne, cela lui suffit. S’il monnaie son savoir, s’il vend (cher, si possible) ses livres, ses DVD et ses stages proposant les secrets du gain, c’est qu’il en a besoin, autrement dit que c’est cela qu’il gagne, profitant de la crédulité et de l’inquiétude de ses semblables. Son moyen de gagner, c’est de faire croire aux autres qu’il leur apprend à gagner. C’est de l’imposture, mais elle peut rapporter beaucoup. En revanche, si elle ne rapporte rien ou si peu, le ridicule s’ajoute à l’imposture. Perdre du temps et de l’argent en prétendant apprendre comment gagner, ce n’est pas glorieux.

Richard Hoover fait malheureusement partie de cette catégorie. Il présente sa méthode en neuf points à des auditoires clairsemés, n’arrive pas à faire éditer son livre, et a quelques inquiétudes légitimes sur son avenir financier. Cela ne l’empêche nullement de tenir en très haute estime les gagnants, et de vouloir que son entourage, et en particulier ses enfants, soit à la hauteur de ses ambitions. Avec son fils Dwayne il est servi, puisque ce dernier ambitionne de devenir pilote et a décidé de ne plus prononcer une parole avant d’avoir réalisé son rêve. Dwayne rattache d’ailleurs cette attitude, de façon énigmatique, à la figure de Nietzsche, transformé pour l’occasion en philosophe à destination des adolescents rebelles. Après tout pourquoi pas ? Olive, sa sœur, ambitionne sur un tout autre registre puisqu’elle veut gagner un concours de miss et qu’elle a postulé pour cela. D’ailleurs, le cri qu’elle répand dans toute la maison en apprenant qu’elle a été sélectionnée, « I win, I win, Iwin » devrait faire écho au savoir-faire de son papa.

Mais il n’y a pas que des apprentis gagnants dans la famille. Frank, l’oncle de Dwayne et Olive du côté de leur mère, vient de perdre son travail et son amant, et a échoué à être le spécialiste reconnu de Proust, doublé par plus « gagnant » que lui. Il sort déprimé d’une tentative de suicide et voit bien que Richard le considère comme l’incarnation du looser. Quand à Edwin, le grand-père légèrement ( ?) toxicomane, le regard moqueur qu’il jette sur ce type d’ambition n’aide pas à la sérénité des repas familiaux. Et de fait, celui auquel nous assistons est un modèle de malaise pour les participants, un modèle de comique pour les spectateurs. Heureusement Sheryl, la mère , fait tout ce qu’elle peut pour lier des personnes aussi diverses et opposées, et empêche que la catastrophe s’abatte totalement sur ce que le résumé du film présente comme une « famille typiquement américaine ».

Il n’y a pas de film pour l’instant, seulement le prétexte à quelques scènes de genre. L’événement déclencheur est la sélection d’Olive au concours de miss, et la nécessité de l’y présenter, car renoncer serait un reniement de ses désirs mais aussi de la volonté de gagner que le père voudrait voir inscrite dans les gènes de la famille. Or il faut y aller, passer en deux jours du Nouveau Mexique à Redondo Beach, en Californie, et le seul véhicule dont la famille dispose est une vieille fourgonnette jaune qui ne les mènera pas forcément jusqu’au bout. Qu’à cela ne tienne, ils n’ont au fond pas le choix et les voilà partis ensemble pour un périple totalement improbable.

On ne racontera pas ici les péripéties du voyage, laissant à ceux qui n’ont pas vu le film le plaisir de les découvrir. On est bien dans un road movie, dans lequel la fourgonnette n’est pas loin d’être le personnage principal, qui a ses drames et ses moments de folie, les deux étant étroitement imbriqués. On s’attardera simplement sur deux moments.

De façon tout-à-fait imprévue, Dwayne apprend pendant le voyage qu’il est daltonien, et qu’il ne pourra donc jamais être pilote. Crise qui le projette en dehors de la fourgonnette, dans un isolement que l’on suppose désespéré. Olive le rejoint et c’est elle qui réussit –comment, on ne le dira pas- à le persuader de revenir et de continuer avec eux le voyage. Nietzschéen peut-être sans le savoir à ce moment-là (« deviens ce que tu es »), Dwayne apprend aussi ce que gagner (on pourrait dire aussi réussir) masque d’illusions et de faux espoirs. Il parle. Il pourra parler ensuite avec Frank avec lucidité et ironie, et non avec mélancolie. L’échec s’est retourné.

1.4. Little

Le moment culminant reste la fin du film, morceau de bravoure de la famille ayant enfin atteint le lieu du concours. D’une certaine manière, ce lieu a les caractéristiques de l’enfer, et pas seulement par la couleur rouge qui domine le décor. L’organisatrice chargée des inscriptions est une véritable sorcière. L’animateur chargé de présenter les miss est un personnage inquiétant, derrière ses sourires, à qui on hésiterait vraiment de confier ses enfants. Le concours lui-même, qui n’est malheureusement pas une fiction, ici, dans la mesure où il tend à s’inspirer de concours réels, est entre le sordide et le consternant, dans la mise en scène de petites filles qui miment leurs ainées des concours de beauté, déjà passablement caricaturales. Olive ne semble avoir aucune chance dans ce cadre, et sa chance c’est qu’elle s’en aperçoit, et sa famille avec, qui décide de dynamiter à sa manière à la fois la représentation et le principe de ce concours. Un jeu de massacre jubilatoire qui les mènera au poste de police et aura pour effet de les interdire de séjour dans l’Etat de Californie. Mais aussi une distance définitive prise avec l’impératif qui oblige à être des gagnants, allant jusqu’à l’instiller de façon perverse chez des enfants et leurs familles. On pourrait ici, en se rattachant à l’auteur favori de Dwayne, retrouver les trois métamorphoses (le chameau, le lion, l’enfant) décrites par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, référence à peine excessive pour une comédie qui est rythmée par des gags percutants, mais qui garde une certaine tendresse pour les personnages que ce voyage va transformer.

Bien sûr, on a droit au happy end et à la famille finalement réunie sous la houlette bienveillante de la mère, dans un classicisme qui a déplu à certains. Mais l’exemple des concours de miss juvénile, outre les gags que ce choix a permis, est une bonne entrée dans cet univers des gagnants, qui tend à configurer une conception du monde dans laquelle on ne se demande jamais ce qui est vraiment gagné, ni à quel prix. De plus, gagner ramène souvent à un jury et donc à la dépendance envers celui-ci. Or, s’il y a des situations sociales où le passage devant un jury est inévitable, ce n’est pas une raison pour en faire un principe de vie et se soumettre à des épreuves impliquant que l’on arrive à gagner « quelque chose », et que l’on soit reconnu comme tel. La béatitude n’est pas la récompense de la vertu, elle est la vertu elle-même écrivait Spinoza à la fin de l’Ethique. Inutile donc de courir à tout bout de champ derrière des victoires aussi artificielles qu’illusoires. Il ne s’agit pas de gagner mais d’exister, et les membres de la famille Hoover, dans la dernière scène, ont enfin le sentiment d’exister ensemble, ce qui n’a, au sens le plus rigoureux de l’expression, pas de prix.