De quoi avons-nous peur ?

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

L’exemple tiré d’une lettre de Spinoza (Lettre 28 à Johaness Bouwmeester) permet de soulever le caractère paradoxal de la peur, tel qu’il ressort également de la définition qu’en donne Spinoza. Ce dernier écrit en effet que la peur est « le désir d’éviter par un moindre mal un mal plus grand que nous craignons » (Ethique, troisième partie). C’est donc un désir associé à un calcul. Le monde extérieur apparait comme hostile, et on a envie de surmonter cette hostilité, la peur n’étant alors pas incompatible avec un certain courage. En effet, si l’on cherche quelque chose sur la peur dans le Dictionnaire de philosophie morale, on le trouve dans l’article « courage », ce qui n’est pas incohérent. Car comment serait-il possible d’être courageux, et pas seulement inconscient, si l’on ignore le sentiment de peur ? Encore faut-il que la peur soit localisée, ciblée en quelque sorte, et que l’on arrive à savoir de quoi l’on a peur. Dans le cas contraire, comme le remarque Alain dans ses Propos, la peur devient diffuse et on a peur d’avoir peur. On devient peureux. Le roman de Niccolo Ammaniti, Je n’ai pas peur, montre bien cette situation et son renversement. On peut rapprocher un des moments de la peur qu’il décrit de celle sur laquelle se base la Servitude volontaire décrite par La Boétie. Cette servitude est traduite sous forme romancée par Kafka dans Le château. Elle est exprimée par Olga, un de ses personnages : « Nous (…) les gens d’ici avec nos tristes expériences et nos continuelles frayeurs, la crainte nous trouve sans résistance ; nous prenons peur au moindre craquement de bois, et quand l’un de nous a peur, l’autre prend peur aussitôt, sans même savoir exactement pourquoi. Comment juger sainement dans de telles conditions ? ».

Comment échapper à de telles conditions ? C’est une question qui a amené le gouvernement de Sienne, plus ou moins consciemment, à mettre en scène cette peur dans une fresque peinte par Ambrogio Lorenzetti dans la salle où il se réunissait. L’excellente analyse de cette fresque par Patrick Boucheron (Conjurer la peur, Sienne 1338. Essai sur la force politique des images, 2013) permet d’en comprendre le contexte historique et l’intention : mettre en scène ce qui peut arriver si on change de régime, c’est-à-dire une cité dans laquelle règne la peur, c’est aussi mettre en scène la peur que l’on a que cela puisse arriver et contribuer à ce que cela n’arrive pas. Conjurer la peur, c’est essayer par ce moyen de la contrer. Par-delà l’efficacité réelle (et faible, ici en l’occurrence) de cette mise en scène, on voit dans cet exemple comment la peur peut entrer dans une stratégie.
Cette stratégie est formulée dans le livre de Hans Jonas, Le principe responsabilité (1979, une des plus grosses ventes du siècle pour un livre de philosophie : 130000 exemplaires !). La peur a au moins un effet positif en ce qu’elle peut servir d’avertissement, dit Jonas. Cela peut permettre d’éviter des malheurs. C’est ce que Jonas appelle une « heuristique de la peur », et que Jean-Pierre Dupuy reprendra dans Pour un catastrophisme éclairé (2004). La question reste pourtant posée, de savoir si on peut fonder une éthique sur la peur.

Il faut, pour pouvoir y arriver, avoir affronté la peur essentielle, celle de sa propre disparition, comme le fait Epicure dans la Lettre à Ménécée. C’est le fait de l’avoir affrontée qui permettra de donner un sens à notre existence, et de pouvoir faire face à la peur, sans la nier mais en la mettant à sa place, qui n’est pas la première. Comme le dit Jacques Bouveresse, à propos de Wittgentein, dans La rime et la raison. Science, éthique et esthétique (1973) :
« Ce n’est pas parce qu’il y a la mort que la vie ne vaut rien et ce n’est pas l’idée de la mort qui nous empêche de vivre : c’est parce que nous sommes dans l’impossibilité de vivre, parce que nous n’avons pas trouvé le sens de la vie, c’est-à-dire parce que nous sommes malheureux, que nous avons peur de la mort ».
Bibliographie complémentaire : Dominique Lecourt, Contre la peur, PUF, 2011.