Les deux visages de la pauvreté.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis

La question de la pauvreté est essentiellement celle de la privation. Si l’on prend la définition de Michel Mollat dans les Etudes sur l’histoire de la pauvreté, la pauvreté est « une situation, subie ou volontaire, permanente ou temporaire, de faiblesse, de dépendance et d'humilité, caractérisée par la privation des moyens, changeant selon les époques et les sociétés, de la puissance et de la considération sociales : argent, pouvoir, influence, science ou qualification technique, honorabilité de la naissance, vigueur physique, capacité intellectuelle, liberté et dignité personnelles. On constatera que cette définition, large, associe les religieux, spécialement ceux des Ordres mendiants, à ceux dont ils voulaient, par idéal, partager le sort anonyme. On observera aussi que la définition inclut tous les frustrés d'argent et de santé ainsi que tous les laissés‑pour‑compte de la société » Cette définition très large prend le soin d’inclure le cas, pour lequel la pauvreté peut être volontaire. Elle précise que les situations sont changeantes selon les époques et les sociétés. Ce que l’on appelle actuellement le niveau de vie, en référence à un environnement social donné, est évidemment très variable. Pour ne prendre qu’un exemple, la libre disposition de l’eau courante est un phénomène récent dans l’histoire. Si l’approvisionnement global de l’eau est une des réussites de l’empire romain, entre autres, la pénétration de l’eau courante dans tous les logements, sur la base d’un réseau global, dans la ville puis à la campagne, est une préoccupation de la Renaissance et demandera des siècles à se mettre en place. Il n’y a finalement pas si longtemps que la mention « eau à tous les étages » est anachronique. Un logement dépourvu d’eau courante serait maintenant un signe de pauvreté. Il n’en a pas toujours été de même, et l’obtention de l’eau courante reste un problème en plusieurs points de la planète. La définition de Michel Mollat étend par ailleurs la pauvreté à de nombreux secteurs, alors que le regard contemporain a tendance à la focaliser sur la situation économique. L’honorabilité, la dignité et la liberté, la capacité d’influence, ou plutôt leur absence peuvent amener à se sentir pauvre si on en est démuni, en comparaison avec d’autres qui en jouissent et peuvent donc se mettre en valeur, être reconnus et rabaisser par contrecoup ceux qui ne peuvent être au même niveau. Cette extension marque également la plasticité et la relativité de ce type de pauvreté, car pour que la pauvreté existe effectivement, il faut qu’elle soit reconnue des deux côtés. Que celui qui n’est pas pauvre –appelons-le, par facilité, le riche- soit conscient de sa richesse et de l’écart qu’elle crée, et que le pauvre ressente cet écart et en souffre. Il n’y a en effet pas de pauvreté s’il n’y a pas en même temps le sentiment de ne pas avoir quelque chose, matériel ou symbolique, dont l’importance est reconnue dans la société. Ce caractère fait de la pauvreté une chose mentale. Cela se marque par deux termes qui se trouvent dans la définition, privation et frustration. Le pauvre est celui qui est privé de quelque chose que d’autres possèdent, et il se ressent pauvre parce que cette privation produit un sentiment de frustration. Il ne l’a pas mais il aimerait l’avoir, qu’il accepte ou non cette situation, c’est-à-dire qu’il l’associe ou non au sentiment d’injustice. La conscience de ce manque et du fait que ce manque est visible pour les autres, est caractéristique de la pauvreté.

La conférence commence donc par définir la privation à partir d’une remarque de Spinoza dans sa correspondance, pour remarquer ensuite que c’est un processus sans fin. Le monde évolue et produit quantité de nouvelles raisons de comparer, donc de se sentir privé et frustré de cette privation. Comme le dit l’économiste Daniel Cohen, jamais autant de richesses n’ont été créées, jamais les hommes n’ont eu accès à tant de biens et que pourtant ils n’en sont pas plus heureux. Le résultat paradoxal est que la production de richesses ne fait pas que tous deviennent riches. Sur la longue durée, il y a toujours des pauvres, alors que la situation d’un pauvre du XXI° siècle n’a rien à voir avec celle d’un pauvre du moyen-âge ou de l’antiquité. Ce constat pose deux problèmes. Le premier concerne la place des pauvres dans la société. La pauvreté y est-elle une donnée de base, la production constante de différences entrainant des manques et des frustrations pour ceux qui sont dans ses parties basses, ce qui pourrait amener une forme de fatalisme. Ou, au contraire, la pauvreté résulte-t-elle d’un processus spécifique, dont les causes peuvent être combattues et les effets atténués ? Plus profondément, et c’est le second problème, la question de la pauvreté doit-elle être prise seulement sous cet angle, ou faut-il aussi mettre en question les notions de manque et de frustration qui la sous-tendent, voire retourner la notion de pauvreté et lui donner un visage positif ?

Le premier problème est exposé à partir de l’analyse de la paupérisation à partir du XVIII° siècle avec Nicolas Baudeau (1730-1792), économiste physiocrate qui rédige en 1765 un opuscule, Idées d’un citoyen sur les besoins, les droits et les devoirs des vrais pauvre, puis de celle de Marx dans Le Capital. Il n’y a pas d’entrée « pauvreté » dans Le capital, mais, une entrée « paupérisme ». Le paupérisme est le résultat de la concurrence du travail manuel et de la machine, mais il produit des effets sociaux qui dépassent le cadre de la technique. Marx ne s’en tient pas à la signification économique du terme de pauvreté. Dans les Manuscrits de 1844, il définit la pauvreté en termes plus classiques. « Non seulement la richesse, mais aussi la pauvreté reçoit –le socialisme étant supposé- une signification humaine, donc sociale. La pauvreté est le lien passif qui fait que l’homme éprouve le besoin de la plus grande des richesses : autrui. La prépondérance de l’être objectif en moi, le jaillissement sensible de mon activité essentielle, c’est la passion : elle devient alors elle-même l’activité de mon être ». Ce texte note que, le socialisme étant réalisé, c’est-à-dire la pauvreté économique dont il fait la critique ayant été éradiquée, pauvreté et richesse ne sont pas éliminées, ou neutralisées pour autant. La richesse, la « vraie » richesse comme on dit souvent, reste présente comme besoin de relations humaines et la pauvreté reçoit elle aussi une « signification humaine, donc sociale ». Elle a portant pu avoir, bien avant Marx, une valeur positive en particulier au sein de l’église dont, comme le remarque Giacomo todeschini (Richesse franciscaine), le vocabulaire est depuis longtemps lié à l’économie. La pauvreté est un moyen quotidien de s’assimiler au Christ quand elle est voulue et non subie. Il s’agit de devenir pauvre. Il n’est pas question pour autant de se retirer de la société et d’abandonner la cité terrestre à son sort. L’argent, en particulier, ne doit pas être ignoré mais être utilisé et circuler pour produire de nouvelles richesses. Chacun a la capacité d’agir dans le monde et de le modifier grâce à la force –prodigieuse- qui découle de l’indifférence à l’égard de la richesse et d’une pauvreté qui correspond moins à une restriction des biens de consommation qu’à un élargissement de sa propre sphère d’action. Il y a donc une place pour les saints et les ermites qui renoncent totalement aux biens de ce monde, mais il y a aussi une place pour les marchands qui font fructifier les biens sans jamais les amasser pour constituer des réserves monétaires. Les pauvres « quelconques » ne sont pas abandonnés pour autant mais leur place est ambivalente. On a donc affaire à deux visages de la pauvreté : une pauvreté voulue, mais dans le but d’une richesse d’un autre ordre, la Très haute pauvreté, dont le modèle va être François d’Assise ,et une pauvreté subie, passive, qui peut susciter la compassion –et encore pas toujours- mais en aucun cas l’envie. Mais une tension continue d’exister, provoquée par les « infâmes », les incivils, les pauvres, les infidèles, les « submergés » qui, silencieusement, de manière menaçante, ne cessent désormais d’encercler davantage et d’assiéger la ville solaire des gens de renom, des fidèles, des « sauvés », des riches réels ou potentiels. La très haute pauvreté les intègre tout en les tenant à distance, si l’on peut dire. Les pauvres recèlent donc des richesses, méritent parfois d’être aidés. Mais leur présence inquiète. Nous continuons de vivre dans cette contradiction. C’est le même conflit qui perturbe, aujourd’hui, le sommeil des citoyens du pays de Cocagne ».