Le poids du présent sur la mémoire

 Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé

La mémoire est bien sûr mémoire du passé. De quoi d’autre pourrait-elle être la mémoire ? Mais une fois cette évidence établie, le problème de son rapport au passé est loin d’être résolu. D’abord car la mémoire ne peut être mémoire de la totalité du passé. Comme le fait remarquer Nietzsche dans la Considération intempestive consacrée à l’histoire, une mémoire qui conserverait la totalité du passé aurait une telle consistance qu’elle congestionnerait totalement l’existence. Un relevé total et minutieux de tous les faits passés, tel qu’il est imaginé sur le mode ironique par Éric Chevillard dans un de ses derniers romans, Juste ciel, est en effet sidérant dans tous les sens du terme : il frappe l’imagination mais a en même temps un effet paralysant. Se souvenir à chaque instant de tous les instants d’une vie passée empêcherait, de toute évidence, de vivre. La mémoire est donc sélective. Elle ne retient des faits et des moments notables, parfois des épisodes banals, sans qu’on puisse toujours comprendre le processus qui a amené tel souvenir à perdurer alors que tant d’autres se sont, ou semblent s’être évanouis. Sa sélectivité la rend compatible avec l’existence de chacun tout en posant problème. Quels sont les facteurs qui interviennent dans le choix, conscient ou inconscient, de ce qui va être mémorisé ? Je ne décide pas de me souvenir, ou de ne pas me souvenir de tel fait passé, sauf dans quelques cas marquants où ce dont je me souviens surtout, c’est du sentiment que j’ai éprouvé à ce moment-là, sentiment de gloire ou d’humiliation le plus souvent, qui me fait dire non sans arrière-pensées « je m’en souviendrai ». Je prends acte de ce qui s’est passé dans ce cas et je décide de le marquer dans ma mémoire, comme on inscrit dans un registre destiné à des archives ce qui est, justement « marquant ». Mais ce n’est qu’une part très minime, exceptionnelle, de ce que j’ai en mémoire. Ce n’est pas moi, le plus souvent, qui établit les lois de conservation de mes souvenirs. Ils surgissent, demeurent, et parfois se transforment sans que je l’aie vraiment voulu.

D’où une autre question, car la sélectivité des souvenirs n’est pas le seul problème qui se pose quant au rapport entre la mémoire et le passé. Il y a également celle de leur fidélité. On peut se demander ce qui assure que la mémoire correspond bien à ce qui s’est effectivement passé. Les exemples ne manquent pas, en effet, de mémoires qui déforment, voire transforment le passé de façon plus ou moins volontaire. Les mémoires de différentes personnes sur un même fait ne coïncident pas toujours, et diffèrent parfois totalement. Faute de preuves objectives, on est alors amené à douter de l’objectivité des souvenirs.

Les rapports entre la mémoire et le passé sont donc loin d’être aussi simples qu’on pourrait le penser. La mémoire est, certes, la mémoire du passé mais elle le sélectionne, et n’en est pas la transcription fidèle. A mesure que le temps s’écoule le passé peut changer de forme pour celui qui s’en souvient. Il se pourrait donc que le présent mobilise une partie de ce passé en fonction d’intérêts actuels, sans souci d’objectivité.

La conférence examine tout d’abord les deux modes d’existence du passé dans la mémoire à partir de la distinction faite par Bergson entre mémoire habitude et mémoire souvenir. Elle s’interroge ensuite sur le devoir de mémoire, son origine et son ambiguïté, puisqu’il finit au bout de quelques générations par nécessiter un travail d’histoire, qui peut générer un rapport difficile entre l’historien, qui n’a pas vécu les événements et le témoin qui les a vécus, le récit d’un événement fait par un de ceux qui en a été le témoin, voire l’acteur, n’étant pas considéré par l’historien comme la transcription directe de ce qui s’est passé et nécessitant une analyse critique. Au niveau collectif, ce qui est mémorisé par un groupe ou une nation à un moment donné est encadré par des traditions et des intérêts spécifiques qui tendent à marginaliser ou rejeter dans l’oubli ce qui pourrait contrarier la mémoire du groupe. Il y a un cadre de la mémoire, mais ce cadre ne se confond pas avec l’histoire. Il peut y avoir des conflits de mémoire alors qu’il y a des débats entre historiens. Ce n’est pas pareil, comme on a pu le voir par exemple à propos du personnage de Napoléon. Il faut toutefois remarquer que ce conflit potentiel entre la mémoire et l’histoire repose sur un glissement de la notion de mémoire. Qui devrait amener à une certaine prudence quand on parle de devoir de mémoire, et de conflits de mémoires car il ne s’agit pas seulement de l’exactitude des souvenirs, ni de leur pertinence, mais de la façon dont le passé, au sens large doit être considéré, et de son utilisation dans le présent. Il faut rappeler à nouveau que « le passé » est toujours l’image et l’idée que je m’en fais à un moment donné, et pas une façon de le revivre. Ce qui joint les deux formes de la notion, mémoire individuelle et « mémoire collective », c’est que la mémoire est une opération mentale, et pas un simple archivage. Cette conception plus large de la mémoire permet de comprendre les « conflits de mémoire ». Ce ne sont pas des souvenirs antagonistes. Mais des conflits entre des valeurs auxquelles un ensemble de faits passés, qui ne font pas partie des mémoires individuelles, sont attachés. Pour ceux qui défendent ces valeurs, en conséquence, il y a la nécessité d’insister sur ces faits plutôt que sur d’autres. C’est pour cette raison qu’il peut y avoir conflit, dans lequel la mémoire proprement dite peut jouer un rôle mineur, mais où le rapport à l’histoire en tant que discipline est très sensible comme l’a montré en 2005, la polémique autour d’un article de loi, finalement abrogé, demandant de mettre en valeur dans les livres d’histoire le « rôle positif de la présence française outre-mer». L’article n’a pas été abrogé à cause de l’écart qu’il manifestait par rapport aux exigences d’objectivité de l’histoire, qui d’ailleurs ne peut s’interdire de poser la question du rôle positif de la présence française outre-mer, sans préjuger de la réponse, mais parce qu’il offensait la « mémoire » des colonisés. C’est sur le terrain de la mémoire, non sur celui de l’histoire que le débat a eu lieu, malgré la réaction des historiens.

Le poids du passé sur la mémoire est donc largement médiatisé par les événements présents, qui affectent la personne en même temps que ses souvenirs. Il est aussi médiatisé par la tension entre l’exigence de l’objectivité historique et les impératifs de groupes, nations et communautés, qui veulent se constituer une mémoire spécifique. Il n’en reste pas moins qu’il doit être reconnu comme tel, car le passé laisse des traces qui peuvent être examinées, y compris quand elles contrarient la mémoire. Pierre Vidal-Naquet qualifiait les négationnistes d’ « assassins de la mémoire ». Ils sont aussi ceux de l’histoire, car le poids du passé ne peut être nié.