La philosophie face au réel

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

La philosophie est souvent considérée comme une activité « élevée », mais ce n’est pas toujours en un sens positif. Cela sous-entend parfois que le philosophe se place au-dessus de réalités qu’il ferait mieux de prendre en compte, et qui viennent parfois lui rappeler la fragilité de ses constructions intellectuelles. Le problème se pose dès le début de l’histoire de la philosophie et, plutôt que de le résumer en termes généraux, mieux vaut examiner avec quelques exemples pris dans cette histoire comment les philosophes ont fait face au réel, et ce qui en est résulté. C’est ce qui a été fait lors de la conférence avec les exemples suivants.

1.Platon.

Platon est né à Athènes en 427. En 388, il va pour la première fois en Sicile (à 39 ans, donc). Le séjour s’achève dramatiquement. Fait prisonnier à son retour, il est vendu comme esclave, puis racheté par un Cyrénaïque, Annicéris. De retour à Athènes, il fonde l’Académie, dont le rayonnement est considérable. Il retourne deux fois en Sicile, en 366 et en 361. La lettre VII en relate les péripéties, et la fin tragique. Le dernier voyage de Platon se termine mal. Denys (tyran de Syracuse) avait promis à Platon que Dion (que Platon s’est donné pour tâche de conseiller) récupèrerait tous ses biens. Or, il dit découvrir que ces biens appartiennent en fait à son fils (neveu de Dion). Platon explique que dans ces conditions il ne peut pas rester. Denys lui fait alors une promesse à laquelle Platon ne croit pas, mais sur laquelle il promet de réfléchir. Denys rompt effectivement sa promesse. « Alors lui, me lançant un vrai regard de tyran : A toi, s’écria-t-il, je n’ai fait aucune promesse, ni petite, ni grande ». On imagine l’ambiance. Platon est séquestré, sa vie est en danger et il demande l’aide d’un de ceux qui l’ont incité à venir, Archytas de Tarente. Ce dernier envoie un vaisseau et persuade Denys de laisser partir Platon. Dion est assassiné par la suite et moins d’un an après sa mort de Dion,ses partisans reprennent Syracuse, mais l’un d’entre eux se brouille avec eux et fait tuer tous les membres de la famille sur lesquels il peut mettre la main. Tous ces événements assombrissent les dernières années de Platon, qui survit à tous et meurt en 347. Il n’a pas été facile pour le philosophe de prendre place dans une arène politique aussi tourmentée

2.Machiavel

Dans la partie la plus importante de sa vie, Machiavel (1469-1527) exerce des fonctions politiques et diplomatiques auprès de la République de Florence, après la chute des Médicis (1494) et l’exécution de Savonarole (1497). Machiavel est nommé en 1498 secrétaire de la chancellerie florentine. Il mène des missions dans et en dehors du territoire toscan. Il est chargé en 1501 et 1502 de légations auprès de César Borgia, qui sera un de ses modèles politiques, a ensuite l’occasion de se rendre plusieurs fois à Rome auprès du pape Jules II qui succède à Alexandre VI, plus connu sous le nom d’Alexandre Borgia. La situation à Florence devenant problématique, il rédige son testament en 1511. En 1512, la République est renversée et les Médicis reviennent à Florence. Machiavel est destitué, arrêté, torturé, puis libéré et assigné à résidence dans la campagne florentine. Il cherche à revenir à Florence et à servir les Médicis. Il y parvient partiellement, obtenant des missions. L’année 1527 est celle du sac de Rome par les troupes impériales. A Florence, la République est rétablie et les Médicis quittent de nouveau précipitamment la ville. Machiavel pense que c’est l’occasion de retrouver des responsabilités dans la chancellerie. Il présente sa candidature, mais elle suscite des réactions houleuses. Son rapprochement avec les Médicis, sa réputation d’impiété et de vie désordonnée jouent contre lui. La décision est prise le 10 juin. Il n’est pas élu. Il meurt le 22 juin. Mort brutale et mystérieuse. Il faut toutefois noter que le refus de le nommer au poste convoité ne s’appuie nullement sur ses écrits, mais sur ses actes et ce que l’on suppose être des traits de sa personnalité.

C’est pourtant son œuvre qui, dépassant largement la simple histoire de Florence et de l’Italie, est destinée à lui survivre. Le Prince et les Discours sont publiés en 1532. Le Machiavel politique n’est pas très éloigné du Machiavel philosophe. On peut en voir un exemple dès le début de sa charge, avec les instructions données à Machiavel lors de sa première mission de secrétaire de la République, en 1499, auprès de Jacoppo d’Appiano, seigneur de Piombino, au service de Florence, qui réclamait une augmentation de solde et des troupes plus nombreuses : « Tu lui exposeras ainsi que notre plus cher désir est de satisfaire en toutes choses sa Seigneurie ; tu lui diras que nous savons bien la fidélité et l’affection qu’elle a toujours montrées pour notre République et que nous en faisons le plus grand cas. Tu useras alors de belles paroles pour le convaincre de nos bonnes intentions (…) mais cela avec des mots assez vagues pour qu’ils n’engagent à rien » (Lettres familières, I, 14 mars 1499).

3.Arendt.

Hannah Arendt (1906-1975) est une philosophe politique américaine d’origine allemande, élève de Husserl et de Heidegger. Elle est l’auteure, entre autres, d’un livre sur Les origines du totalitarisme, paru en 1951, et de nombreux textes de philosophie politique. Elle dit pourtant, dans certains interviews, être plus journaliste que philosophe, posture peu crédible par rapport à son œuvre et au rapport qu’elle entretient avec l’histoire de la philosophie. Cette posture montre surtout son souci de ne pas être déconnectée de son époque. Le criminel nazi Eichmann est capturé dans la banlieue de Buenos Aires le 11 mai 1960, extradé en Israël où son procès s’ouvre un an plus tard. Hanna Arendt fait ses offres de service au New Yorker pour couvrir le procès. L’hebdomadaire accepte cette proposition, à laquelle Arendt est très attachée. « Assister à ce procès est, d’une certaine manière, m’acquitter d’une obligation vis-à-vis de mon passé » (lettre du 2 janvier 1961). Au lieu de l’article unique qui était prévu, Arendt en livrera cinq (en 1963), qui seront ensuite regroupés dans un livre, Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal. Le livre qui suscite de nombreuses polémiques qu’il est intéressant d’analyser sur deux points au moins. Le premier concerne l’attitude de certains juifs, et en particulier des responsables de la communauté, pendant la guerre, hésitant parfois entre négociation et affrontement. Le second porte sur la banalité du mal. Arendt avait été frappée par le caractère très ordinaire d’Eichmann. Fallait-il pour autant en tirer l’idée de banalité du mal ? Le débat est toujours présent.

4.Bourdieu.

Pierre Bourdieu est né en 1930 dans les Pyrénées atlantiques, et mort en 2002 à Paris. Il est un des sociologues français les plus importants de la seconde moitié du XX° siècle, et a été également marquant du fait de son engagement public. Entre autres œuvres marquantes on peut citer Les héritiers, les étudiants et la culture (avec Passeron, 1964), La reproduction (1970), La distinction, critique sociale du jugement (1979), La domination masculine (1998). Bourdieu est souvent intervenu dans la presse et certains mouvements sociaux. Il est une référence incontournable au sujet des inégalités scolaires et des pratiques de l’art, entre autres. Il est le fondateur d’une revue et ses travaux ont suscité de nombreuses autres recherches. Il n’est toutefois jamais intervenu directement dans le jeu politique. Dans les dernières années de sa vie, parait un ouvrage, Méditations pascaliennes (1997), en continuité avec d’autres essais précédents, qui constitue un pont entre la sociologie pratiquée par l’auteur et une réflexion philosophiques basée sur Pascal que l’on pourrait lier à une citation des Pensées qui en est comme le point de départ : « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison ». Bourdieu s’attaque en effet à la prétention de théoriser le réel qui n’aboutit qu’à la construction de systèmes satisfaisants pour ceux qui les conçoivent et pour ceux qui y retrouvent leurs attentes, mais illusoires dans la mesure où ils ne sont pas conscients de la façon dont ils sont produits, et donc du fait qu’ils ne font que refléter une pratique sociale à un moment donné, sans être la vérité du réel à laquelle ils prétendent parvenir. L’urgence de fournir des réponses aux problèmes contemporains, ce qu’il appelle par ailleurs la tyrannie de l’urgence, renforce ce phénomène. Faut-il pour autant cesser de construire des notions qui permettent d’expliquer la réalité ?

Bourdieu revient dans son introduction, et dans la dernière partie du livre, sur le rôle important que peut avoir ici le thème du jeu. Pascal imaginait les grands philosophes en train de jouer, et qu’est-ce effectivement qu’une construction intellectuelle, sinon un jeu de l’esprit ? L’intérêt du jeu est dans le fait qu’il n’est pas complètement coupé de la réalité, et en même temps qu’il se permet une distance par rapport à la réalité. Le jeu est une activité sérieuse, une des plus sérieuses qui soient, disait Freud. Il s’agit, comme le dit Pascal, de jouer sérieusement sans illusions. La pensée, ainsi « travaille à offrir la possibilité d’une liberté réelle à l’égard des déterminations qu’elle dévoile » (Méditations, p.175), et c’est sans doute ce qu’on fait également les auteurs précédents. La philosophie doit rester modeste, sans que cela l’empêche d’être ambitieuse.