La moquerie, une théorie masquée?

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé

La réflexion sur la moquerie part d’un texte d’Esope (VII°-VI° siècle, fabuliste réel ou légendaire), dans lequel le fabuliste se moque de « ceux qui se vantent d’accomplir des prodiges, sans pouvoir s’acquitter des tâches les plus communes » (Epimythion). L’histoire est la suivante :

« Un astronome (astrologos) avait l’habitude de sortir tous les soirs pour observer les astres. Un soir qu’il errait dans les faubourgs, plongé dans la contemplation du ciel, il tomba par inadvertance dans un puits. Comme il poussait des cris lamentables, un passant fut attiré par ses gémissements ; apprenant ce qui s’était produit : « Eh bien toi ! » dit-il à l’astronome, « tu cherches à saisir les phénomènes célestes, et ce qu’il y a sur terre, tu ne le vois pas ».

Deux siècles plus tard, la fable reprend vie dans la bouche de Socrate, sous la plume de Platon. Si l’histoire est globalement la même, l’astronome a désormais un nom, et pas n’importe lequel. C’est Thalès de Milet, un des premiers philosophes, mathématiciens et astronomes. Le passant a changé de statut et de sexe. Il est devenu une jeune esclave au service des habitants de Milet, et donc de Thalès, une « petite servante de Thrace ». Elle voit l’incident et se moque de l’astronome philosophe. « Thalès étant tombé dans un puits, tandis que, occupé d’astronomie, il regardait en l’air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler, de mettre tant d’ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu’il ne s’apercevait pas de ce qu’il avait devant lui et à ses pieds » (Théétète, 174ab). La chute de Thalès anticipe le procès de Socrate. Ce n’est plus une histoire privée, celle d’un astronome maladroit mais celle des débuts de la philosophie. La moquerie y est l’arme qui permet de s’attaquer aux théoriciens sans avoir besoin d’une démonstration. Elle est donc le fait de ceux qui, attachés à la vie quotidienne, ne voient pas la nécessité d’aller plus loin, mais aussi de ceux, plus subtils mais plus dangereux aussi, qui y voient une menace pour leur propres théories, en voie d’être attaquées et réduites à néant. La moquerie est donc à la fois une attaque contre les théoriciens et le soutien détourné d’une théorie, celle de la supériorité du sens pratique.

Si Aristote pense opportun de montrer que Thalès avait aussi du sens pratique (Les politiques, 1259 a), une attaque plus profonde de la théorie vient, en se servant de l’anecdote, des philosophes sceptiques et cyniques. Cette fois, ce n’est pas seulement le manque de sens pratique qui est raillé, mais la prétention de connaître la vérité. La vieille femme disait à Thalès, dans le récit de Diogène Laerce, « tu crois que tu peux connaître la vérité ». Les cyniques se moquent de lui parce ce n’est qu’une croyance, et que cette connaissance est impossible. La servante serait-elle cynique sans le savoir ? Dans les Essais de Montaigne, on retrouve l’histoire. La servante de Platon passe de la désapprobation verbale formulée après la chute à une participation active à cette chute. Montaigne est en phase avec la perfidie de la servante (Essais, II, 12,). La leçon à tirer est la vanité d’une connaissance théorique, c’est une revanche du bon sens. La moquerie est justifiée.

Les prétentions à connaitre peuvent donc être moquées, et on peut même aller jusqu’à mettre en cause la volonté de savoir, suspecte par la prétention qu’elle suppose. Pour les auteurs chrétiens des premiers siècles, Thalès est rarement cité comme tel, mais fait incontestablement partie de ceux qui portent leur curiosité sur les choses de la nature et non sur le créateur et guide de celles-ci. Non seulement ils ne saisissent rien, mais on peut leur reprocher leur curiosité, comme le fait Tertullien. Irénée de Lyon (130-202), sans citer le nom de Thalès, critique ces chercheurs de vérité qui croient toujours pouvoir trouver encore plus que la vérité et qui finalement tombent dans la fosse cachée de l’ignorance. L’allusion est transparente ! Le moyen-âge chrétien reprend cette polémique. La chute de l’astronome apparaît au XI° siècle dans un traité de Pierre Damien intitulé De la toute- puissance de Dieu. Le philosophe reste anonyme mais la servante s’appelle Iambe, personnage mythologique lié à la poésie (le mètre iambique), capable d’adoucir le courroux des hommes. La moquerie de la servante barbare est placée au niveau de l’art. Quelques siècles après, une satire d’Agrippa, De l’incertitude et de l’orgueil des sciences (1527) reprend la critique (érudite…) de l’érudition. Enfin, La Fontaine reprend à son tour la moquerie (Fables, II, 13), de nouveau justifiée.

La servante de Thrace semble donc trouver donc plus de défenseurs que Thalès, mais Voltaire prend sa défense dans le Dictionnaire Philosophique (1764), à l’article « fables ». Elle est l’œuvre, d’un maître incontestable de la moquerie. Il se moque, à son tour, de ceux qui se moquent. On peut donc, au nom de la dignité du travail des théoriciens, prendre la défense de Thalès, comme le font Socrate et voltaire, sans pour autant se priver de l’arme de la moquerie. Le premier s’en sert un peu, le second beaucoup. La moquerie introduit toutefois une composante spécifique qui peut être éclairée par la façon Pascal l’évoque. Elle est centrale dans une citation des Pensées (Pensées mêlées, ed. Sellier, p.446). « La vraie éloquence se moque de l’éloquence. La vraie morale se moque de la morale, c’est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit, qui est sans règles ». Ce texte vient de la distinction entre esprit de géométrie et esprit de finesse. L’esprit de finesse, complémentaire à celui de géométrie, peut s’appuyer sur la moquerie. Il suppose toutefois une bonne maîtrise du contexte de son utilisation. étroitement dépendant du contexte de son utilisation. Nous avons vu, avec l’histoire de Thalès et de la servante, que la même histoire pouvait entrer dans des contextes totalement différents, voire opposés. La place de la moquerie, de ce point de vue, n’a pas vraiment changé, et la conférence l’a montré à partir d’exemples contemporains. Mais la moquerie, comme la satire ne prend sens que dans son dépassement. Elle ne doit pas seulement faire rire mais aussi faire réfléchir. Si se moquer de la philosophie, comme d’autre chose, c’est vraiment philosopher, l’esprit de finesse doit se conjuguer avec celui de géométrie pour que la moquerie atteigne son but. Car la théorie y reste masquée, mais néanmoins présente dans tous les cas.

Bibliographie utilisée lors de la conférence, par ordre d’utilisation.

Esope, Fables.

Platon, Théétète (174a-b).

Aristophane, Les Nuées.

Platon, La République (VII, 518 a-b).

Aristote, Les Politiques (1259 a).

Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, 7).

Diogène Laerce, (Lettre apocryphe entre Pythagore et Anaximène).

Montaigne, Essais (II, 12).

Tertullien, Ad nationes (II, 5, 16).

Pierre Damien, De la toute puissance de Dieu.

Agrippa, De l’incertitude et de l’orgueil des sciences.

La Fontaine, Fables (II, 13).

Voltaire, Dictionnaire philosophique (article « fables »)

Pascal, Pensées (pensées mêlées, ed. Sellier).