Les causes de l’inquiétude. 

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Synopsis.

L’inquiétude est un sentiment susceptible de prendre de multiples formes. On le voit dans la façon dont le même mot (worried) est traduit de différentes façons dans la version française du Grand sommeil (the long good bye) de Raymond Chandler.

Quiétude et inquiétude. L’inquiétude est dans le mouvement, la quiétude dans le repos. Ce n’est pas pour autant la frustration, ce que montre par exemple le personnage principal du film des frères Cohen, Inside Llewyn Davis (2013). D’où le fait que la quiétude visée par Epicure dans la Lettre à Ménécée ne puisse satisfaire l’inquiet, dont le désir n’a rien de spécifique : non un désir incessant mais le passage incessant d’un désir à un autre.

L’inquiet vit l’éparpillement de la puissance du désir dans une multiplicité de désirs faibles. Cet éparpillement finit par tourner en boucle : l’inquiet s’inquiète de son inquiétude. L’inquiétude devient à elle-même son propre objet, et on peut se demander si elle n’est pas à l’origine du désir. De l’ordre du désir non comblé mais pourtant ni frustration ni anxiété, l’inquiétude nous découvre ainsi le désir isolé de son objet. Elle nous découvre l’agitation d’une volonté désorientée, voulant toujours sans savoir ce qu’elle veut et voulant toujours savoir ce qu’elle veut.

L’aiguillon. On pourrait voir, avec un pareil tableau, l’inquiétude comme une figure du désarroi de l’existence. Mais il est aussi et d’abord une figure du désir. C’est dans cette direction que va la philosophie de Locke (1632-1704). Dans L’Essai sur l’entendement humain (1690), Locke nous donne de bons éléments pour voir l’aspect positif de l’inquiétude. Il remarque en effet, immédiatement après l’avoir définie, que « Il peut être utile de remarquer que le principal, sinon le seul aiguillon de l’activité humaine est l’inquiétude. Quel que soit le bien offert, si son absence n’entraîne aucun déplaisir ni douleur, si un homme est à l’aise et content sans lui, il n’y a ni désir ni effort vers lui ». L’inquiétude a donc le pouvoir de mettre en mouvement, mais en même temps ce mouvement est partiel et changeant. Il peut toutefois, centré qu’il est sur le présent, éviter un malaise universel et permanent. Avec l’inquiétude, on n’est jamais frustré de l’ensemble des biens dont on manque, sans quoi la souffrance serait perpétuelle. Car si jamais on en veut trop, la souffrance peut dépasser la simple inquiétude pour devenir une véritable angoisse.

L’inquiétude, d’autre part, peut être un moteur plus efficace que des représentations sensées, mais qui ne font aucun effet (que l’on pense par exemple aux mentions des paquets de cigarettes, peu dissuasives pour les fumeurs). En ce sens, pour Locke, Il y a bien une providence en ce que Dieu nous a donné l’inquiétude car il a su que la simple représentation de notre conservation comme fin ne suffirait pas à déterminer la volonté, puisqu’elle n’est pas mue par la simple conscience du véritable bien.

Permanence de l’inquiétude. Il n’empêche que l’inquiétude peut caractériser « l’humeur sombre » que Vauvenargues évoque dans une lettre à Mirabeau (1739) et qu’il dit essayer « d’adoucir par toutes sortes de moyens ». A partir de là, l’inquiétude peut chercher à se calmer en se rattachant à une vision rassurante du monde. Comme l’a montré Umberto Eco, c’est, de façon paradoxale, la demande dans laquelle se sont engouffrées les théories du complot, avec le succès que l’on connaît.

Le désir sans objet. L’adolescence, du moins dans les sociétés contemporaines, où l’avenir de l’enfant n’est pas strictement déterminé, est un moment de la vie où l’inquiétude se manifeste comme un désir sans objet, comparable en ce sens à l’acte créateur. L’adolescence, pour parler en termes pascaliens, dit à la fois la misère et la grandeur de l’homme. Son monde, son être, ne lui sont plus donnés comme au moment de l’enfance, et c’est là une forme de misère, mais en même temps il est poussé de l’intérieur par le désir d’exister qui fait qu’il va les construire, et c’est là sa grandeur. L’inquiétude est indissociablement les deux.

« Bien loin qu’on doive regarder cette inquiétude comme une chose incompatible avec la félicité, je trouve que l’inquiétude est essentielle à la félicité des créatures, laquelle ne consiste jamais dans une parfaite possession, qui les rendrait insensibles et comme stupides, mais dans un progrès continuel et non interrompu à des plus grands biens » (Leibniz, Nouveaux essais).