L’avenir des illusions.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

L’illusion est différente de l’erreur. L’illusion d’optique, c’est par exemple de voir un bâton plongé dans l’eau se plier, alors que j’ai parfaitement conscience qu’il est toujours droit, et qu’il me suffit de le retirer pour le constater. C’est de voir deux segments horizontaux placés l’un sur l’autre comme inégaux, parce qu’ils sont encadrés par deux lignes en diagonale qui créent un effet de perspective, alors que je peux prendre une règle, les mesurer et constater leur parfaite égalité. On va parler d’illusion et non d’erreur parce que j’ai beau savoir que le bâton est rectiligne, en être sûr, ou savoir que les deux segments sont égaux, je ne peux pas voir le bâton autrement que brisé, et les deux lignes inégales. Autrement dit l’illusion persiste, même si je comprends le processus qui la produit, alors que l’erreur est dissipée dès qu’elle est comprise en tant qu’erreur.illusion5

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Mais l’illusion d’optique contribue à l’élaboration des lois de la science par la maîtrise et la compréhension de son processus. Elle permet également de fabriquer des illusions, comme le fait le théâtre, et cela amène à se poser la question plus générale sur ce que nous appelons le monde, et sur la réalité, car la frontière devient incertaine. La société contemporaine, que Guy Debord appellera La société du spectacle (Guy Debord, 1967), est une belle ( ?) illustration de ce brouillage. Il tend à effacer la frontière entre la réalité et l’illusion. D’où une conséquence, qui est de permettre aux fabricants d’illusion de profiter de ce décrochage de la réalité pour faire croire à leur construction imaginaire, conséquence visible dans maints domaines. La question de l’illusion déborde donc inévitablement celle des lois de l’optique, et quand l’illusion est dans l’esprit les conséquences en sont plus redoutables. C’est ce que Freud analyse dans L’avenir d’une illusion, paru en 1927, centré sur la religion. « Les doctrines religieuses sont toutes des illusions », y écrit-il. Mais il ajoute un peu plus loin que « Rien ne peut à la longue résister à la raison et à l’expérience . N’est-ce pas là une profession de foi scientiste, et une forme de croyance ? Freud envisage l’objection et répond que non, mais on peut en douter, et se pose du coup le problème de la persistance –et de l’avenir- de l’illusion.

On dit également qu’on se « fait » des illusions, et cette expression montre qu’il y a une volonté, partiellement consciente, de rester dans l’illusion. Perdre ses illusions, c’est se faire à l’idée que le monde ne correspond pas à nos désirs, et que l’écart entre nos désirs et la réalité est trop grand pour être comblé. Garder ses illusions, c’est connaître l’écart entre les désirs et la réalité, comprendre au besoin l’abîme qui les sépare, mais être poussé par quelque chose qui fait qu’au fond, et même si nous sommes parfaitement conscients de tout ce qu’il y a d’illusoire dans nos idées, nous faisons tout de même comme si elles pouvaient s’imposer à la réalité. Est-ce forcément négatif ? Nietzsche, en considérant l’acte créateur, ne le pense pas et l’explique dans la seconde Considération intempestive, ce qui l’amène à « démontrer la nécessité de l’illusion, de l’art et de l’art dominant la vie » (Le livre du philosophe).Mais cette forme d’illusion ne touche pas que l’acte créateur. On le voit bien dans la façon dont les « informations » sont diffusées et reçues, et l’intérêt que l’on peut leur porter. Si beaucoup de nos contemporains sont plus informés sur la vie (affective en particulier) des « people » que sur l’état du monde, c’est qu’elle est plus proche de leur univers et de leur expérience propre, c’est-à-dire du « voile d’illusion » qu’ils peuvent y associer sans en être véritablement dupes.

Le voile d’illusion dont parle Nietzsche est donc souvent présent. Il peut se dissiper, et l’œuvre de Bachelard montre que pour qu’il y ait une connaissance scientifique il faut qu’il se dissipe (La formation de l’esprit scientifique, paru en 1934, soit sept ans après le livre de Freud, et sous-titré « contribution à une psychanalyse de la connaissance objective »). Mais il n’est pas certain que dans la vie on ait toujours envie qu’il se dissipe. Nietzsche dit même qu’on n’a pas trop intérêt à ce qu’il se dissipe. C’est peut-être vrai pour les créateurs mais ce voile peut également recouvrir toutes les manipulations possible et là, il n’y a pas d’intérêt à le maintenir, sinon pour ceux qui en tirent profit.

Il n’en reste pas moins que les illusions sont promises à un bel avenir, à tel point que leur disparition est elle-même illusoire, qu’elle constitue ce que l’on pourrait appeler une méta illusion.