Barbares et civilisés.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

Le terme de barbare est fréquemment utilisé pour désigner l’antithèse de la civilisation. Il est aussi utilisé, moins souvent certes, dans un sens qui n’est pas forcément négatif, d’où l’intérêt d’y voir de plus près et d’examiner le « mur » (parfois très matériel dans l’histoire) qui sépare barbarie et civilisation.

On sait que les barbares sont une invention des Grecs pour désigner l’autre, et que comme l’a montré Arnoldo Momigliano (Sagesses barbares), les Grecs s’intéressent peu à eux. Il n’y a donc pas de barbarie, au sens que ce terme prendra ensuite. Les Romains, en revanche, qui pouvaient être au départ considérés comme des barbares, s’intéressent aux Grecs au point d’adopter une grande part de leur civilisation. Il en résulte par rapport aux barbares une situation nouvelle. D’une part, et contrairement à l’usage qui deviendra automatique bien plus tard, le phénomène majeur n’est pas les invasions barbares mais le contraire. Ce sont les barbares qui sont envahis, et pour longtemps. Mais on peut dire aussi que la Gaule et l’Espagne ont été civilisées, non pas envahies, par Rome. On peut le dire parce que Rome a absorbé l’héritage conceptuel grec qui divisait le monde entre Grecs et barbares, en y ajoutant une composante tout à fait nouvelle : les barbares, dans la mesure du possible, doivent être connus, parfois reconnus pour être mieux assimilés. Les barbares non assimilés, eux restent –parfois très concrètement- de l‘autre côté du mur, mais ont désormais un statut qui est le produit de ce mouvement. La quasi-totalité des historiens s’accorde aujourd’hui à penser que c’est au contact du monde romain que se sont structurés les peuples barbares. Il est très probable que tant qu’ils vivaient dans le Barbaricum situé au-delà du limes, les Barbares ne se pensaient pas comme des peuples distincts. En définitive, c’est donc Rome qui a créé les peuples barbares qui ont précipité sa chute.

Le partage barbares/civilisés entre alors dans ce que Norbert Elias a appelé La civilisation des mœurs (1939), dont une étape marquante est la publication en 1530 d’un traité d’Erasme sur la civilité, De civitate morum puerillium. C’est un best-seller pour l’époque, dans lequel on trouve des conseils sur la façon de se tenir à table, de se comporter envers ses semblables, etc. Le processus de civilisation différencie les civilisés des barbares.Ovide chez les barbares. AN

Rousseau réagit contre lui. « C’est moi qui, ici, suis un barbare, car on ne m’entend point », écrit-il en épigraphe de son premier ouvrage en reprenant un vers d’Ovide. Pour lui, le soupçon d’une hypocrisie cachée derrière les « bonnes mœurs » peut toujours amener à se demander si celui qui refuse ce jeu ne peut pas se retrouver comme au milieu des barbares, de façon injuste. Les barbares, alors, ne seraient pas ceux qu’on croit, ou pour reprendre ce qu’écrivait Montaigne, « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». S’il y a une relativité totale de la barbarie, cette notion perd alors toute pertinence. Mais elle pourtant est loin d’être abandonnée, et resurgit dans deux directions antagonistes.

Le barbare, d’une part, peut être considéré comme créateur, du fait même de son insoumission à des règles, face à des civilisés affadis. C’est dans ses grandes lignes, la position de Nietzsche. On la retrouve également dans certains textes de Camus. C’est aussi le processus qui a déclenché l’histoire de l’art, selon Yves Michaud (Les invasions barbares, ouvrage dans lequel il s’intéresse à la notion, plus qu’à une réalité très problématique). S’il est vrai, écrit Camus, que la vraie culture ne se sépare pas d’une certaine barbarie, rien de ce qui est barbare ne peut nous être étranger. Le tout, poursuit-il, est de s’entendre sur le mot « barbare ».

Ce n'est pas facile, car on peut aussi considérer, dans une autre conception du terme, que la barbarie réside dans le refus d’accorder à l’autre son humanité, refus qui n’a rien de créateur, bien au contraire. C’est ce refus barbare qui se manifeste en 1672 lors de l’assassinat des frères De Witt, à La Haye, et qui amène spinoza à vouloir placarder un manifeste intitulé « ultimi barbarorum », pour désigner les assassins. C’est ce refus barbare qui amène Heidegger à louer, dans le Cahier noir, le national-socialisme en tant que principe barbare. Il n’y a là aucune création, simplement un désir de domination totale fondé sur une négation des autres et de soi en tant qu’humain. Il y a, du barbare créateur à la destruction nihiliste, une distance immense et une ambiguïté totale dans le terme. Camus ne croyait pas si bien dire en écrivant que le tout est de s’entendre sur la mot « barbare ».