Ce que le rire métamorphose.

Conférence donnée par Pierre Pasquini dans le cadre des rencontres de Philo Sorgues.

Résumé.

La réflexion part de l’exemple des réactions au Tartuffe, la pièce de Molière, auxquelles font écho toutes les polémiques sur l’objet du rire, qui continuent à agiter notre époque. Ce que craint la compagnie du Saint Sacrement, dans cette histoire, c’est la métamorphose du regard que le rire peut provoquer. Le rire, en ce sens, transforme le regard que l’on peut porter sur les apparences de la dévotion et, dans la foulée, pourrait transformer le regard porté sur la dévotion elle-même. Nous vivons dans un univers homogène, habituel, attendu, et tout d’un coup quelque chose apparait qui nous surprend, nous étonne au sens fort du terme, et nous rions. Le réel que nous avons sous les yeux explose, ou plutôt c’est nous qui éclatons de rire. Le réel est métamorphosé, et c’est pourquoi Molière est traité de démon par ses détracteurs.

La proximité du rire et des larmes met bien en relief ce pouvoir de métamorphose. La découverte d’une imposture peut très bien faire éclater (là aussi c’est un éclat) la victime en sanglots. Mais si le point de départ est identique, la trajectoire de l’émotion, si l’on peut dire, n’est pas la même. Si j’éclate en sanglots, c’est pour exprimer la détresse dans laquelle je suis face à la transformation du réel. Autrement dit les choses prennent une tournure éprouvante pour moi, et j’y suis toujours complètement immergé (on dit bien se noyer dans son chagrin). Si je ris, c’est que je prends une distance. Elle peut être réelle aussi bien qu’illusoire car le rire peut être profondément lié à l’angoisse de découvrir, ou de se persuader que tout cela n’est rien. Mais quoi qu’il en soit je prends une autre direction, plus imprévisible que celle des larmes. On est souvent entre le rire et les larmes, comme beaucoup d’auteurs l’ont remarqué, et quelque chose fait parfois, sans que l’on puisse toujours savoir pourquoi, que c’est le rire qui l’emporte. Une scène du Joueur de Dostoïevski en est un bon exemple, de même, de façon plus inattendue, qu’un passage des Provinciales de Pascal.

Rire, toutefois, ce n’est pas se moquer, et la distinction que fait Spinoza à ce propos est très utile, d’autant plus qu’elle a des conséquences politiques, que l’on voit émerger avec la présence de « comiques », ou d’anciens comiques dans le monde politique, à l’instar de Beppe Grillo en Italie (un des plus emblématiques, mais pas le seul). La moquerie, la dérision deviennent des armes susceptibles de conférer du pouvoir à ceux qui savent les utiliser. On peut en tirer deux remarques sur ce que le rire métamorphose. La première nous ramène à la nature scénographique du comique, que nous avons déjà constatée. Nombre de scènes sociales, observées de l’extérieur, et avec un regard critique, peuvent devenir comiques non parce qu’elles le sont en elles-mêmes, mais parce que la façon de les voir les transforme profondément.

La seconde est que le pouvoir de métamorphose du rire, bien réel, peut être utilisé à des fins manipulatrices pourvu que l’on soit suffisamment habile pour cela. Il peut être calculé pour mener vers le néant ceux dont on rit et, en retour, renforcer l’assurance du rieur qu’il est, lui dans un monde digne de ce nom, les autres étant ridicules. Ce rire féroce, méchant, envoie dans le néant ceux dont on rit sans calmer forcément l’angoisse de celui qui rit. Il essaie de le rassurer momentanément sur son existence, au prix de la négation de celle d’autrui.

Ce rire-là est triste, au fond. Heureusement, il y a dans tout rire une puissance de folie qui peut retourner la situation, ou la plonger dans l’incertitude. C’est celle qui se manifeste quand, de façon tout à fait inattendue éclate ce qu’on appelle, de façon totalement justifiée, le fou rire. Une lettre de Kafka à Felice illustre parfaitement la puissance de ce fou rire. Le fou rire porte bien son nom. Il n’a aucune raison, se déclenche sans qu’on puisse le maîtriser et ne laisse que deux attitudes possibles à ceux qui en sont les témoins : Se laisser contaminer par ce rire, dans une dynamique qui est celle des salles de spectacle, ou se retrouver étranger à ce qui est en train de se passer, ce qui peut créer un certain malaise, ou de la colère si on estime être l’objet du rire auquel on assiste. Dans tous les cas, le rieur fou se décroche du monde qui l’environne sans être lui-même maître du processus. Le fou rire peut lui laisser de bons souvenirs, comme des souvenirs amers. Il a la connivence d’une explosion de joie. Il peut aussi être l’arme qui anéantit la mise en scène, le statut, la respectabilité de ceux qu’il néantise. Il est le cas extrême de la puissance de métamorphose du rire.

Le rire a une puissance destructrice, parfois, et peut amener à des comportements extrêmes, Le sens de la douleur, une des enquêtes du commissaire Ricciardi écrite par Maurizio di Giovanni. Il peut également avoir une puissance libératrice. Rire des préjugés, c’est aussi ouvrir un monde commun dans lequel ils seraient balayés. Le premier rire de Tintin éclate dans Le lotus bleu. Son ami Tchang, à qui il vient de sauver la vie, découvre du même coup que tous les occidentaux ne sont pas méchants et destructeurs. En retour, Tintin lui raconte que pour les occidentaux « tous les Chinois sont des hommes fourbes et cruels, qui portent une natte et qui passent leur temps à inventer des supplices et à manger des œufs pourris et des nids d’hirondelles », les mêmes occidentaux étant convaincus que « toutes les rivières de Chine sont pleines de petits bébés chinois que l’on jette à l’eau dès leur naissance ». « Qu’ils sont drôles, les habitants de ton pays », rétorque Tchang, et tous deux éclatent de rire. Il n’est pas sûr que les habitants de tels pays soient toujours vraiment drôles, mais avoir la possibilité de le voir sous cet angle, et d’en rire, est une vraie joie.